‹ Lettres de V. VoitureChapitre 56 sur 101 · LETTRE XXXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV

Monsieur, à ce que je vois', vous estes aussi libéral de louanges comme de toute autre chose, et, ne me pouvant secourir autrement dans la nécessité où je suis, vous m'envoyez au moins les plus belles paroles du monde. Je ne les sçaurois mieux employer qu'en vous les rendant à vousmesme, et, si je ne me sers de celles-là, j'avoue que je n'en trouve point pour reconnoistre l'honneur que vous me faites. Aussi, Monsieur, je croy que vous les avez escrites prévoyant le besoin que j'en aurois, et, en me donnant tant de sujet de vous louer, vous avez eu soin de me donner aussi dequoy le pouvoir faire. Cette faveur m'oblige à recevoir patiemment les reproches que vous me faites, et, comme je reçois de vous des honneurs qui ne me sont pas deus, il est raisonnable que j'en souffre des plaintes que je n'ay pas méritées. Sans cela, je vous demanderois raison de ce que vous m'accusez de l'extrême envie de sortir de ce lieu, et pourquoy vous appeliez haine ce que vous pourriez attribuer à affection. Je connois aussi bien que personne les délices d'Espagne; mais je pense, Monsieur, que vous croyez qu'il n'y en a point de si grandes pour moy que d'estre auprès de mes amis; et, si Paris mesme a pu me desplaire par l'absence de mon maistre, vous ne devez pas trou-

•ver estrange que je me sois ennuyé à Madrid et que je n'aye point eu de plaisir en un lieu où je n'ay pu avoir de santé. Mais, quand cette passion ■seroit aussi injuste que vous dites, vous ne devriez pas me reprocher une injustice que je fais pour l'amour de vous, ny trouver mauvais que j'aye une trop grande passion de vous voir. Si je rencontre au lieu où vous estes les mesmes incommoditez que je fais icy, elles ne me sembleront pas les mesmes quand je les porteray en vostre compagnie; et je m'estonne que vous me dites cela dans vostre lettre, où vous me mandez qu'il y a de-là des personnes avec qui ce que Ton esprouve de plus amer dans la vie vous sembleroit doux. Je vous asseure, Monsieur, que je suis capable aussi de cette sorte de consolation; et, quoy que vous vouliez dire, je ne puis craindre, où vous serez, ie chagrin ny la nécessité, quand je songe que dans les montagnes d'Auvergne nous avons tousjours trouvé avecque vous la gayeté et la bonne chère. Il y a des trésors en vostre personne dont je sçauray jouir en dépit de la mauvaise fortune, et avec lesquels je ne sçaurois jamais estre pauvre ny triste. Voila ce qui me donne tant d'impatience de me voir hors de ce lieu, et, si tous mes amis ne me le défendoient, je prendrois au sortir d'icyle plus court chemin pour vous aller trouver, et j'eusse moy-mesme détaché en passant les tableaux que vous dites que l'on a mis de vous sur la frontière. Je croy, Monsieur, %que vous n'avez pas l'imagination si tendre qu'il [vous faille conso-

1er de cela; et vous, à qui la mort mesme, de tant près que vous l'ayez veuë, n'a jamais pu faire peur, il est à croire que vous n'aurez pas esté touché de sa peinture. Ce ne sera pas sur celle-là que la postérité jugera de vous. La fortune, qui n'est pas tousjours injuste, en fera voir quelques autres plus à vostre avantage, et pour ces tableaux elle vous donnera quelque jour des statues. Tous les changemens qu'elle a faits en vostre vie me semblent comme ces pièces de talc que l'on applique sur les portraits, qui laissent voir tousjours le mesme visage, et ne changent que ce qui est à l'entour de la personne. Elle se jolie ainsi avec les grands hommes; elle se plaist de les voir sous diverses formes, et en moins de rien elle met sous un dais ceux qu'elle a fait voir sur un eschaffaut. Je souhaitte, Monsieur, que je trouve ce changement à mon arrivée; et, pour ce qui est de moy, je désire seulement devoir bien-tost l'honneur de vous voir, et que toutes mes fortunes soient tellement jointes aux vostres que je ne sois jamais heureux ny malheureux qu'avec vous. Je suis, Monsieur, vostre, etc.

A Madame la marquise de Rambouillet.

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