‹ Lettres de V. VoitureChapitre 58 sur 101 · LETTRE XXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVII

Monsieur, en me louant de mon éloquence, vous devriez avoir soin de ma modestie et craindre de me faire perdre une bonne qualité que j'ay en m'en voulant donner une que je n'ay pas. J'ay receu pourtant vos louanges avec beaucoup de joye, non pas que je croye de moy ce que vous m'en dites, mais pource que ce m'est une grande marque de vostre amitié, et qu'il faut que vous m'aimiez beaucoup, puis qu'en ma faveur vous vous estes trompé en une chose de laquelle d'ailleurs vous estes si bon juge. Ainsi, Monsieur, je trouve qu'il est plus à mon avantage de croire que je ne suis pas digne de l'honneur que vous me faites, et ce qui me donne bonne opinion de vostre amitié me rend plus glorieux que ce qui me ia donneroit de moy-mesme. Aussi bien, quand je serois aussi éloquent que vous dites, je n'en voudrois pas tirer de plus grand fruit que de gagner en vostre ame la place que je connois par là que j'y ay déjà, et de vous persuader de m'aimer autant que vous faites. Que si, après cela, je de-

sirois encore quelque chose, ce seroit de remercier avec les plus belles paroles du monde les dames que vous dites qui me font Thonneur de se souvenir de moy; mais, particulièrement, j'employerois pour l'une d'elles toutes les fleurs et toutes les grâces de la rhétorique, et luy escrirois dès cette heure une lettre d'amour si galante qu'elle seroit disposée de m'escouter à mon retour. Puis qu'elles sont trois, il me semble que pas une ne se doit offenser de cela. Elles seroient bien rigoureuses si elles vouloient m'oster la liberté des souhaits, et m'empescher de faire des chasteaux en Espagne, puis que c'est le seul contentement que j'y aye. Je commence d'avoir plus d'espérance de mon retour que je n'en avois eu jusqu'icy. Le plaisir que j'auray d'en sortir me recompensera de l'ennuy que j'ay eu d'y demeurer, et je jouis desja par avance de la joye que je recevray en vous voyant. Ainsi, Monsieur, toutes choses sont meslées. Le bien et le mal se rencontrent par tout, et, quand l'un n'est pas au commencement, il ne manque pas de se trouver à la fin. Je suis encore incertain du chemin que je prendray. Je croy pourtant que j'iray m'embarquer à Lisbonne. Si on eust laissé cela à mon choix, je fusse passé par la France, quelque danger qu'il y pûst avoir. Ce n'est pas que j'ayme fort à m'affermir l'ame ny à prendre, comme vous, un chemin périlleux, quand j'en puis tenir un autre; mais le plus court me semble aisément le plus seur. Et puis, pour vous le dire vray, je ne sçaurois m'imaginer que je sois destiné à estre pendu.

Neantmoins, on me commande d'aller par ailleurs, et les personnes h qui vous avez donné toute sorte de pouvoir sur moy, et qui en devroient avoir sur tout le monde, me l'ordonnent si expressément qu'il ne m'est pas permis seulement de le mettre en délibération. Cependant, en me deffendant de me hazarder, elles me font mettre à la mercy de la mer et des pyrates. Je vous puis dire pourtant que je n'ay peur ny de l'un ny de l'autre, et je crains davantage les bonaces qui me peuvent retarder le bonheur de vous voir. Je me passeray de tous les autres, pourveu que je puisse avoir bientost celuy-là, et le moyen de vous témoigner quelque jour, en vous servant, que vous avez rendu un autre homme aussi généreux que vous, et que je suis autant que je dois, Monsieur...

Pour ne point mettre icy cette longue suitte de noms que vous dites ennuyeux, je ne fais de baisemains à personne; mais je ne puis m'empescher de vous supplier tres-humblement, Monsieur, de donner ordre que, si madame la comtesse de Moret, et monsieur son mary, et monsieur son frère, m'ont oublié, au moins ils me reconnoissent à mon retour. Je ne puis comprendre par quel malheur je n'ay rien oùy dire de leur part, leur ayant escrit deux lettres. Je suis pourtant asseuré qu'ils ne peuvent manquer de bonté pour moy, eux qui en ont pour tout le monde. Vostre, etc.

De Madrid, ce 8 juin 1 63 3 .

A Mademoiselle Paulet.

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