LETTRE XXXIX
Monsieur, je vous escris à la veuë de la terre de Barbarie, et il n'y a entre elle et moy qu'un canal qui n'a au plus que trois lieues de largeur, quoy que ce soit l'Océan et la mer Mediterannée tout ensemble. Vous serez estonné de voir si loin un homme qui prend si peu de plaisir à courre et qui avoit tant de haste de se 'raprocher de vous; mais l'avis que l'on m'a donné que cette saison n'estoit guère propre à la navigation pour les grands calmes qu'il y a, et que difficilement je trouverois embarcacion devant le mois de septembre, m'a fait naistre l'envie et le loisir de faire cette promenade. Et j'ay mieux aymé souffrir le travail du chemin que l'oisiveté de Madrid : de sorte qu'après avoir veu à Grenade tout ce qui y reste de la magnificence des rois mores, YAlhambra, le Zaccatin et cette célèbre place de Vivarambla, où j'avois imaginé autrefois tant de tournois et de combats, je suis venu jusqu'à la pointe de Gibraltar, d'où, aussitost que l'on m'aura équipé une frégate, j'espère passer le détroit et voir Ceuta, et, au retour de là, pren-
die le chemin de Calis, San-Lucar etSeville, et me rendre à Lisbonne. Jusques icy, Monsieur, je ne me suis point repenty de cette entreprise, laquelle en cette saison a semblé téméraire atout le monde. L'Andalousie m'a reconcilié avec tout le reste de l'Espagne, et, l'ayant passée en tant d'autres endroits, je serois bien fasché de ne l'avoir point veuë en celuy seul par où elle peut paroistre belle. Vous ne trouverez pas estrange que je loue un païs où il ne fait jamais froid et où naissent les cannes de succre; mais je vous asseure qu'il y a icy tel melon que l'on pourroit venir manger de quatre cens lieues, et cette terre pour laquelle tout un peuple erra si long-temps dans les déserts ne pouvoitestre, à mon avis, guère plus délicieuse que celle-cy. J'y suis servy par des esclaves qui pourroient estre mes maistresses, et sans péril j'y puis partout cueillir des palmes. Cet arbre, pour qui toute l'ancienne Grèce a combattu, et qui ne se trouve en France que dans nos poëtes, n'est pas icy plus rare que les oliviers, et il n'y a pas un habitant de cette coste qui n'en ait plus que tous les Césars. On y voit tout d'une veuë les montagnes chargées de neiges et les campagnes couvertes de fruits; on y a de la glace en aoust et des raisins en janvier. L'hyver et l'esté y sont tousjours meslez ensemble, et, quand la vieillesse de l'année blanchit par tout ailleurs, elle est icy tousjours verte de lauriers, d'orangers et de myrthes. Je vous avoue, Monsieur, que je tâche à vous la faire sembler la plus belle qu'il me sera possible ; et, vous ayant exagéré au-
trefois le mal que j'ay rencontré en Espagne, si je ne m'en veux pas desdire, je croy au moins estre obligé de vous descrire avantageusement ce que j'y trouve de bon. Cependant il y a de quoy s'estonner qu'un homme aussi libertin que moy se haste de quitter tout cela pour aller trouver un maistre. Mais, à la vérité, le nostre est tel qu'il n'y a point de délices que l'on doive préférer à l'honneur et au contentement de le servir; et la liberté, qui est estimée la plus aimable chose du monde, ne l'est pas tant que Son Altesse. Vous sçavez que je n'ay gueres d'inclination à la flatterie, et une des plus remarquables singularitez qui soient en Monseigneur est de ne la pouvoir souffrir. Mais il faut avouer qu'outre les hautes vertus que la grandeur de sa naissance luy donne, son affabilité et sa bonté, la beauté et la vivacité de son esprit, le plaisir avec lequel il escoute les bonnes choses, et la grâce dont il les dit luy-mesme, sont des qualitez qui à peine se trouvent nulle part au point qu'elles paroissent en luy; et, si ce n'est que pour voir quelque chose de rare que je cours le monde, je n'ay que faire de passer plus loin, et je feray mieux de me ranger auprès de sa personne. Je considère icy tout ce que je voy avec plus de curiosité que je n'en ay de moy-mesme pour satisfaire quelque jour à celle de Son Altesse, et je sçay que, quand j'auray eu l'honneur de l'en entretenir une fois, il le sçaura toute sa vie mieux que moy. La prodigieuse mémoire de ce prince est une des considérations qui m'a autant consolé durant cet esloigne-
ment, car je suis asseuré que j'y suis encore, puis que j'ay eu l'honneur d'y estre autrefois; et je ne seray pas si mal-heureux que d'estre la seule chose qui en soit jamais sortie. Son Altesse, qui n'a jamais oublié un tribun, ny un édile, ny mesme un soldat legionaire qui ait esté une fois nommé dans l'histoire, n'oubliera pas, que je croy, un, de ses serviteurs; et, tout le globe de la terre estant en son imagination mieux que dans nulle carte du monde, quelque loin que j'aille, je ne dois pas craindre pour cela de sortir de l'honneur de son souvenir. Je vous supplie pourtant tres-humblement, Monsieur, vous qui avec tant de bonté me procurez toutes sortes d'honneurs et d'avantages, de me faire la faveur de trouver occasion de tesmoigner à Monseigneur l'extrême désir que j'ay d'avoir l'honneur de me voir à ses pieds, et les vœux que je fais tous les jours pour une santé si importante à tout le monde que la sienne. Si, après cela, je désire encore quelque chose de vous, c'est seulement que vous preniez garde, s'il vous plaist, que le temps ne m'oste rien de la part que si libéralement vous m'avez donnée en vostre affection. Mais voyez où me porte l'excès de la mienne, qu'elle me fait douter du plus constant et du plus généreux de tous les hommes. Vous qui sçavez, Monsieur, qu'en tous ceux qui aiment beaucoup il y a tousj ours quelques mouvemens qui ne sont pas de la raison, pardonnez-moy, s'il vous plaist, cette crainte, et considérez que je suis excusable, estant avec tant de passion, Monsieur...
Je voudrois bien que madame la comtesse de Barlemont et madame la princesse de Barbançon sceussent que je me souviens extrêmement d'elles à un des bouts de l'Europe, et que je vay passer la mer pour voir si l'Afrique, que l'on dit produire tousjours quelque chose de rare, a rien qui le soit tant qu'elles. Vostre, etc.
A Mademoiselle Paulet.
Mademoiselle, enfin je suis sorti de l'Europe, et j'ay passé ce détroit qui luy sert de bornes. Mais la mer qui est entre vous et moy ne peut rien éteindre de la passion que j'ay pour vous; et, quoy que tous les esclaves de la chrestienté se trouvent libres en abordant cette coste, je ne suis pas moins à vous pour cela. Ne vous estonnez pas de m'oûir dire des galanteries si ouvertement : l'air de ce païs m'a desja donné je ne sçais quoy de félon qui fait que je vous crains moins, et, quand je traitteray désormais avec vous, faites estât que c'est de Turc à More. Il ne vous doit pas pourtant desplaire que l'on vous parle d'amour de si loin, et, quand ce ne seroit que par curiosité, vous devez estre bien-aise de voir des poulets de Barbarie. Il manquoit à vos aventures d'avoir un amant au delà de l'Océan, et, comme vous en avez dans toutes les
conditions, il faut que vous en ayez dans toutes les parties du monde. Je gravay hier vos chiffres sur une montagne qui n'est guère plus basse que les estoilles, et de laquelle on découvre sept royaumes, et j'envoye demain des cartels aux Mores de Marroc et de Fez, où je m'offre à soustenir que l'Afrique n'a jamais rien produit de plus rare ny de plus cruel que vous. Après cela, Mademoiselle, je n'auray plus rien à faire icy que d'aller voir vos parens, à qui je veux parler de ce mariage qui a fait autresfois tant de bruit, et tâcher d'avoir leur consentement, afin que personne ne s'y oppose plus. A ce que j'entens, ce sont gens peu accostables. J'auray de la peine à les trouver. On m'a dit qu'ils doivent estre au fond de la Libye, et que les lions de cette coste sont moins nobles et moins grands. On en vend icy de jeunes qui sont extrêmement gentils. J'ay résolu de vous en envoyer une demy-douzaine, au lieu de gands d'Espagne : car je sçay que vous les estimerez davantage, et ils sont à meilleur marché. Tout de bon, on en donne icy pour trois escus qui sont les plus jolis du monde. En se jouant, ils emportent un bras ou une main à une personne, et, après vous, je n'ay jamais rien veu de plus agréable. Disposez, s'il vous plaist, madame Anne à s'accommoder avec eux et à leur donner la place de Dorinthe. Je vous les envoyeray par le premier vaisseau qui partira, et pleust à Dieu que je pusse aller avec eux me mettre à vos pieds ! Ce sera là, Mademoiselle, qu'ils auront sujet d'estre les plus fiers animaux de la terre et de s'esti-
mer les roys de tous les autres. Mais une des plus grandes marques que je pusse donner que l'air d'Afrique m'a inspiré quelque felonnie, c'est que j'ay escrit desja trois pages et que j'ay pensé achever cette lettre sans parler de mademoiselle de Rambouillet. Je vous asseure pourtant qu'en quelque part que je sois elle est tousjours dans mon cœur et dans mon souvenir, et, mesme à ce moment, ben che di tanta lontananza, le fo humilissima riverenza, et suis son tres-humble et tres-obeïssant serviteur, Branbano. Tant que je seray hors de la chrestienté, je n'oserois rien dire à madame de Clermont. Pour mademoiselle de Rambouillet, je croy qu'elle ne me voudra pas plus de mal pour cela. J'espère luy payer quelque jour le plaisir que j'ay eu d'oùir les aventures d'Alcidalis en luy racontant les miennes. Je luy feray entendre des choses estranges et incroyables, et pour ses fables je luy rendray des histoires. Vostre serviteur a tousjours dans mon esprit la place que son mérite et l'affection qu'il me fait l'honneur d'avoir pour moy luy doivent donner. Il y a un de vos amis, Mademoiselle, que j'ayme avec tant de passion que j'en oublie mon devoir, et qu'il ne me souvient pas de dire combien je le respecte et je l'honore. L'extrême envie que j'ay d'estre dans son souvenir m'a pensé obliger à faire une folie, car, sans considérer toutes les raisons qui me dévoient arrester, il ne s'en est guère fallu que je ne luy aye escrit; et j'avois résolu de commencer ainsi :
« Monseigneur, je ne sçaurois m'empescher de
vous escrire, quand ce ne seroit que pour datter ma lettre de Ceuta. Après avoir veu les palais des roys de Grenade et la demeure des Abencerrages, j'ay voulu voir le païs de Rodomont et d'Agramant, et connoistre la terre d'où sortirent ces grands hommes :
Che furo al tempo cke passaro i Mori B'Africa il Mar e' n Francia nocquer tanto.
Je croy, Mademoiselle, que ce commencement Iuy eust donné envie de voir le reste, que j'eusse continué de cette sorte :
« Si vos inclinations ne sont changées, je sçay, Monseigneur, que vous ne desapprouverez pas cette curiosité, et que, dans la félicité où vous estes, il y aura quelques heures où vous envierez la condition d'un banny et d'un misérable. Au cas que j'obtienne un passeport que j'espère de Tetuan, et que les Alarbes qui couvrent cette campagne ne rompent pas mon dessein, j'auray le plaisir de voir dans quelques jours une ville toute pleine de turbans, un peuple qui ne jure que par Ala, et des Africaines qui n'ont rien de barbare que le nom, et lesquelles, malgré le soleil qui les brusle, sont plus belles et plus brillantes que luy. C'est un pays, Monseigneur, où il n'y a point de sottes, de froides ny de cruelles : eles sont toutes amoureuses, pleines de feu et d'esprit, et (ce que quelqu'un y estimera davantage) elles ne vont jamais à confesse. Par le contentement que j'auray de voir toutes ces choses, vous pouvez juger,
Monseigneur, que ce n'est pas toujours la fortune qui rend les hommes heureux, et qu'il n'y en a point de si mauvaise qui n'aye quelques bons endroits, pourveu que l'on les sçache trouver. Tandis que vostre bon- heur vous occupe et qu'il vous donne au moins les soins de vous en servir et de le bien employer, je jouis du loisir et de la liberté où mon mal-heur me laisse. Il me semble qu'en m'ostant la France on m'a donné le reste de la terre, et je ne me dois non plus plaindre du destin qui m'en a chassé que les léthargiques de ceux qui les pincent et qui les frappent pour les réveiller. Au lieu que je passois ma vie entre dix ou douze personnes, cinq ou six rues et deux ou trois maisons, changeant maintenant de lieu à toute heure, je vois des montagnes, des déserts et des précipices, des fleurs et des fruits que je n'avois jamais oûy nommer, des peuples differens et des rivières et des mers qui m'estoient inconnues. Je change tous les jours de villes, toutes les semaines de royaumes; je passe en un moment d'Europe en Afrique, et j'irois plus aisément à la source du Nil que je n'eusse esté autresfois à celle de Rongis. Si en cet estât de vie, Monseigneur, je ne gouste pas les délices dont vous jouissez dans l'entretien des seules aymables personnes du monde, au moins n'ay-je pas aussi ces heures de chagrin et d'accablement qui empoisonnent jusques à Tarne, et qui peuvent tuer en une heure le plus fort homme du monde. Dans l'innocence où je vis, je prie Dieu tous les jours qu'il vous en garde et
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qu'il conserve long-temps vostre personne, la plus pure générosité de nostre siècle, et tant d'autres belles qualitez qu'il vous a données. Si, après cela, je fais quelques souhaits particuliers pour moy, c'est qu'à la fin de tant d'erreurs je puisse avoir l'honneur de vous en entretenir, et vous témoigner, Monseigneur, que je ressens comme je dois les solides obligations que j'ay d'estre... »
Mais, Mademoiselle, pour un homme qui vouloit vous escrire un poulet^ il me semble que je mets icy beaucoup de choses qui n'y peuvent entrer. Voila ce que c'est que n'y estre pas accoustumé et de m'avoir tenu si long -temps en contrainte. Si vous m'eussiez permis, dès le commencement, de vous en envoyer, j'en sçaurois faire à cette heure de fort jolis, et je ne finirois pas niaisement comme je fais, en disant que je suis, Mademoiselle, vostre tres-humble et tres-obeïssant serviteur,
Voiture l'Africain.
Ce 7 aoust i633.
A la mesrne, En luy envoyant plusieurs lions de cire rouge.