‹ Lettres de V. VoitureChapitre 61 sur 101 · LETTRE XLI · texte numérisé non relu

LETTRE XLI

Mademoiselle, ce lion ayant esté contraint, pour quelques raisons d'Estat, de sortir de Libye avec

toute sa famille et quelques-uns de ses amis, j'ay creu qu'il n'y avoit point de lieu au monde où il se pust retirer si dignement qu'auprès de vous, et que son malheur luy sera heureux en quelque sorte, s'il luy donne occasion de connoistre une si rare personne. Il vient en droite ligne d'un lion illustre qui commandoit il y a trois cens ans sur la montagne de Caucause, et de l'un des petits-fils duquel on tient icy qu'estoit descendu vostre bisayeul, celuy qui, le premier des lions d'Afrique, passa en Europe. L'honneur qu'il a de vous appartenir me fait espérer que vous le recevrez avec plus de douceur et de pitié que vous n'avez coustume d'en avoir, et je croy que vous ne trouverez pas indigne de vous d'estre le refuge des lions affligez. Cela augmentera vostre réputation dans toute la Barbarie, où vous estes desja estimée plus que tout ce qui est delà la mer, et où il ne se passe jour que je n'entende louer quelqu'une de vos actions. Si vous leur voulez apprendre l'invention de se cacher sous une forme humaine, vous leur ferez une faveur signalée : car par ce moyen ils pourroient faire beaucoup plus de mal, et plus impunément. Mais, si c'est un secret que vous vouliez reserver pour vous seule, vous leur ferez toujours assez de bien de leur donner place auprès de vous et de les assister de vos conseils. Je vous asseure, Mademoiselle, qu'ils sont estimez les plus cruels et les plus sauvages de tout le païs, et j'espère que vous en aurez toute sorte de contentement. Il y a avec eux quelques lionceaux qui,

pour leur jeunesse, n'ont encore pu estrangler que des enfans et des moutons; mais je croy qu'avec le temps ils seront gens de bien, et qu'ils pourront atteindre à la vertu de leurs pères. Au moins sçay-je bien qu'ils ne verront rien auprès de vous qui leur puisse radoucir ou rabaisser le cœur, et qu'ils y seront aussi bien nourris que s'ils estoient dans leur plus sombre forest d'Afrique. Sur cette espérance et l'asseurance que j'ay que vous ne sçauriez manquer à tout ce qui est de la générosité, je vous remercie desja du bon accueil que vous leur ferez, et vous asseure que je suis, Mademoiselle, vostre tres-humble et tres-obeïssant serviteur,

LÉONARD, Gouverneur des lions du roy de Marroc.

A la mcsmc.

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