LETTRE XLII
Mademoiselle, depuis que je suis party de Madrid, j'ay fait, devant que de venir icy, deux cens cinquante lieues d'Espagne, qui n'en valent gueres moins que cinq cens de France. Ce n'est pas mai aller pour un homme qui avoit les jambes si roides et à qui on reprochoit qu'il ne pouvoit marcher. J'ay jugé tout ce chemin bien employé, lors qu'en arrivant en ce lieu j'y ay trouvé les lettres qu'il vous a plu me faire tenir du troisiesme de juillet ;
et, quoy que j'aye rencontré à Seville toute la dépouille de la flotte des Indes, et que Ton m'y ait fait voir six millions d'or dans une seule chambre, je puis dire que je n'ay point veu de si grands trésors que celuy que vous m'avez envoyé. Vous pouvez imaginer le contentement que j'ay eu de recevoir tant de témoignages d'affection de tout ce qu'il y a d'aimables personnes au monde; et, certes, cette joye auroit esté plus grande que ne l'eust pu supporter un homme qui est si peu accoustumé d'en avoir, si elle n'eust esté tempérée par la nouvelle que vous me donnez de vostre indisposition. La colique n'avoit pu jusqu'icy venir à bout de ma patience ; mais elle a trouvé moyen de la vaincre en me prenant par là, et la douleur me touche en la plus sensible partie de moy-mesme quand elle vous attaque. J'ay une extrême tristesse de voir que mon ame soit divisée en deux corps si foibles que le vostre et le mien, et qu'il faille que je sois tousjours malade de mes maux ou des vostres. Enfin, Mademoiselle, je voy bien qu'il me faudra chercher des remèdes plus solides que celuy de l'Ejade. Nous serons contraints de nous soumettre à l'advis des médecins, et nous devons plustost nous résoudre à perdre une vertu que deux vertueux. La charité, qui est la première de toutes, nous oblige à avoir pitié de nous-mesmes, et, puis que la douleur et la maladie sont des effets du péché et une des malédictions qu'il a causées, nous devons faire tout ce qui nous sera possible pour les fuir et pour avoir soin de nostre santé. Vous avez
encore plus d'interest que moy de suivre ce conseil, car la mienne est à cette heure en meilleur estât qu'elle n'avoit accoustumé, et le travail et l'agitation du chemin m'ont mis au moins hors d'appréhension pour quelque temps. Si vous voulez user de ce régime, je vous attendray en Angleterre, et je vous meneray partout par la coustume du royaume de Logres. J'estois sorty de Madrid contre l'opinion de tout le monde, avec ce peu de prudence que vous sçavez que les philosophes de la secte de vostre mary ont en tout ce qui est de leur plaisir, et, en une saison où les Espagnols osent à peine sortir de leur logis, j'avois entrepris de traverser la plus grande partie de l'Espagne et de venir passer le mois d'aoust au lieu le plus chaud de l'Europe. Cependant je suis venu à bout, Dieumercy, de mon dessein, et, à cette heure que je suis en Portugal, je me mocque de ceux qui disoient que j'allois mourir en Andalousie. Sans mentir, Mademoiselle, ce ne vous est pas peu de gloire d'avoir pu allumer le cœur d'un homme aussi froid que je suis. Le soleil, qui fend icy la terre et qui brusle les rochers, n'a pu àgrand'peine que m'échauffer, et je n'ay point eu d'incommodité en ce voyage qu'une nuit que je ne m'estois pas assez couvert. Trois hommes qui estoient partis avec moy ont esté contraints de demeurer en chemin. La chaleur, la lassitude ny la peine qu'il y a de voyager en ce païs n'ont pu m'arrester, et , quoy que j'aye trouvé beaucoup de lits plus malgarnis que ceux de Villeroy, et beaucoup decham-
bres plus mauvaises que celles de Panfou, et que je n'aye point dormy (chose de considération) depuis trois mois, je suis icy arrivé plus fort et plus sain que jamais. Ne pensez donc pas que je sois encore cette foible créature que vous avez veuë autresfois : je suis tout autre que vous ne sçauriez vous imaginer. Je suis creu de six grands doigts dans ce voyage; j'ay le teint extrêmement bruslé, le visage plus long que je ne l'avois, les dents de devant fort serrées, les yeux noirs, la barbe noire ; et, selon que je me figure qu'est fait le baron de Ville-neuve, je luy ressemble plus à cette heure qu'à monsieur de Serisay. Cette mine entre douce et niaise est passée en une autre toute contraire, et il ne m'est plus rien resté qui ne soit changé, sinon que j'ay encore les sourcils joints, qui est la marque d'un fort méchant homme. J'espère que dans trois ou quatre jours j'esprouveray si je sçauray aussi bien résister au travail de la mer qu'aux autres, et, dès qu'un vaisseau anglois qui a desja les deux tiers de sa charge l'aura toute entière, nous partirons, Dieu aidant, au premier vent. Il faut avouer, Mademoiselle, que ma fortune a quelque chose de bien bizarre. Moy qui autresfois n'ay pu me résoudre d'aller jusqu'au Pont aux Dames en la meilleure compagnie du monde, j'ay esté à cette heure plus loin qu'Hercule, et il y a plus d'un mois que j'ay passé ses colonnes; et, au lieu que je ne pouvois souffrir un petit vent dans le cabinet de madame de Rambouillet, je m'en vay à cette heure en denier trente-deux au milieu de l'Océan
et de l'hyver. Ce n'est pas là pourtant le plus grand péril. Trente vaisseaux de Barbarie, qui couvrent cette coste, donnent davantage de peur à tous ceux qui partent d îcy et se font plus craindre que la tempeste. Je voudrois bien sçavoir s'il y a quelque astrologue qui eust pu dire, en me voyant il y a deux ans, dans la rue Saint-Denis, avec ma rotonde, que je courrois bien-tost fortune de ramer dans les galères d'Alger ou d'estre mangé par les poissons de la mer Atlantique. Mais, au cas que je sois destiné à estre pris par les pirates, je souhaite au moins que je tombe entre les mains d'un célèbre corsaire que j'ay oùy nommer autrefois à mademoiselle de Rambouillet, et dont le nom seul me fait avoir de l'inclination pour luy. Si mademoiselle de Rambouillet le peut deviner en quatre et le dire après sans rire, je luy donneray un petit peigne, dont on me fit hier présent, qui avoit esté fait pour la reyne de la Chine. Je n'ay pourtant pas trop de peur de payer ma rançon et d'estre réduit à racheter ma liberté, car le capitaine de navire m'a asseuré que je pouvois dormir en repos pour ce qui est de cela, et m'a juré qu'en tous cas il mettroit le feu aux poudres. Voyez le bon expédient, et s'il ne me vaudroit pas mieux embarquer avec un anabatiste ! Mais ce qui est remarquable, et qui s'est plaisamment rencontré, c'est (et par ma foy je ne ments pas) que je m'en vay dans un vaisseau qui ne porte que moy et huit cens caisses de succre : de sorte que, si je viens à bon port, j'arriveray confît; et, si d'aventure je fais naufrage
DE VOITURE i3j
avec cela, ce me sera au moins quelque consolation de ce que je mourray en eau douce. Jugez si je pouvois rencontrer une embarcacion qui me fust plus convenable! Après cela, il me semble que ce voyage ne me peut estre qu'heureux. J'espère que les zephirs, qui sont du nombre des esprits doux, me seront favorables, et que, devant que cette lettre soit en France, je pourray estre en Angleterre. Je vous supplie tres-humblement, Mademoiselle, de me faire la faveur de témoigner à la première des deux personnes dont je vous parlois à cette heure qu'encore que je change de tant de lieux, elle garde tousjours celuy qu'elle a accoustumé d'avoir en ma mémoire. Tous les objets qui se présentent à moy me font souvenir d'elle , et, toutes les fois que je voy un magnifique bastiment, un païs agréable et une belle ville, ou quelque rare ouvrage.de l'art ou de la nature, je la souhaite, et je desirerois sçavoir le jugement qu'elle en feroit. Celuy qu'elle a fait depuis peu en ma faveur me rend plus satisfait de moy-mesme que je ne le fus de ma vie, et le prix qu'elle m'a donné, venant d'une si bonne part, me semble estre hors de prix. Il ne me pouvoit rien arriver tant à mon avantage que de recevoir cet honneur d'une personne qui en peut estre si bon juge, et de qui on peut dire avec vérité qu'il n'y a jamais eu une dame qui ait si bien entendu la galanterie ny si mal entendu les galans. Je trouve seulement à désirer qu'en me faisant cette grâce on me l'eust signifiée en d'autres termes qu'en disant qu'elle
donnoit el precio de mas galan al rey Chiquito. C'estoit, ce me semble, assez de dire Chico; mais, du stile de la demoiselle qui l'a escrit, je m'estonne encore qu'elle n'a mis Chiquitico. Toutesfois cela peut avoir esté fait à bon dessein, et, dans une si grande gloire que celle que je recevois, il estoit à propos de me faire souvenir de ma petitesse. Je fais ce qu'il m'est possible pour défendre sa bonté, car j'avoue qu'à ce coup je serois trop méconnoissant si je me plaignois d'elle après l'honneur qu'elle m'a fait de m'escrire. Lors mesme qu'elle me reproche que je suis petit, elle m'élève par dessus tous les autres, et avec une feuille de papier elle me rend le plus grand homme de France. Celle que j'ay receuë d'elle est si excellente et si pleine de gentillesse qu'après cela je ne sçay si j'aurois assez de temps ny de hardiesse pour luy escrire. Je ne me trouve jamais si glorieux que quand je reçois de ses lettres, ny si humble que lors que j'y veux respondre et que je considère combien mon esprit est bas au dessous du sien. Je voudrois bien, Mademoiselle, dire icy quelque chose de cette personne qui sera tousjours louée et ne le sera jamais assez, et je souhaitterois qu'il y eust des paroles aussi belles et aussi bonnes qu'elle pour en parler comme je desirerois; mais il n'y a point de langage au monde pour cela, et c'est tout ce que peut faire le dernier effort de la pensée que de concevoir quelque chose digne d'elle. Je remercie madame de Clermont de ce que les extrêmes chaleurs d'Andalousie ne m'ont
DE VOITURE l 39
point fait malade et de ce que j'ay eu le temps favorable les deux fois que j'ay passé le destroit. Je la supplie de me continuer ses faveurs et de croire que je ne sçaurois jamais oublier de si solides obligations. J'acheveray de connoistre, d'icy en Angleterre, à quel point est l'affection qu'elle me fait l'honneur d'avoir pour moy. On dit qu'il y a en Norvegue des personnes qui vendent le vent; mais je croy qu'elle le peut donner, et, si je ne l'ay tousjours en poupe, je me plaindray d'elle. Avec sa permission, je baise tres-humblement les mains à mademoiselle Atalante; et, quoy que sa légèreté soit une des premières choses que j^ay louées en elle, je la supplie de n'en point avoir pour moy. Je luy rends mille grâces, et à mademoiselle sa sœur, de l'honneur qu'elles me font de se souvenir de moy. Mais, Mademoiselle, voicy la cinquième page que je vous écris sans vous écrire, et, quand vous lirez tant de choses que je mets pour les autres sans parler de vous, il semble que l'on vous pourroit demander : Et vous, pourquoy ne mangez-vous point de gasteau? Vous sçavez que c'est vostre faute plus que la mienne. Si vous en voulez manger, il ne faut que le dire. Tout sera pour vous, je vous jure, et vous aurez les parts de tous les autres. Je ne puis pourtant m'empescher de vous dire icy l'extrême joye que l'on m'a donnée en me mandant que j'estois tout entier dans le cœur de cet homme que vous sçavez qui est si fort selon le mien. Je sçay bien que ce n'est pas un lieu de repos. Je croy qu'il n'y a
point d'endroit dans l'Afrique si chaud, ny de golphe en la mer qui soit plus agité; mais cela ne m'empesche pas que je ne me réjouisse infiniment d'y estre , et que je ne me tienne tres-heureux d'avoir une si grande place dans le meilleur cœur de France. Si, du reste, il n'y a que des pieds et des mains, je croy au moins que ce sont de belles mains et de beaux pieds, et il y en aura quelques-uns que je baiserois de bon cœur. Mais, puisqu'il luy a plu de me faire un si grand honneur, je le supplie très- humblement que, pour achever cette bonté , il vous permette d'y entrer plus avant que les autres, et qu'au moins il vous y laisse mettre la moitié du corps : car, sans mentir, Mademoiselle, je ne puis estre bien entier en un lieu où vous n'estes pas. S'il a encore la bonne inclination qu'il avoit à bien faire, je sçay qu'il m'accordera bien volontiers cette faveur, et qu'il sera bien-aise de nous mettre là à part tous deux ensemble. J'ay extrêmement besoin d'une occasion comme celle-là, et de vous pouvoir entretenir en particulier pour vous dire, sans que tant de personnes l'entendent, ce que je sens pour vous, de quelle sorte je vous aime et je vous honore, combien vostre absence m'est insupportable et vostre mémoire m'est douce, et avec quelle passion je suis, Mademoiselle, vostre, etc.
A Monsieur de Chaude-Bonne.
LETTRE XLÎII.
Monsieur, je croyois que je ne pourrois jamais sortir de ce païs, et il sembloit que mon mal-heur eust bouché les ports de San-Lucar et de Lisbonne. J'estois sorty de Madrid sur l'avis qu'on m'avoit donné qu'un vaisseau anglois devoit partir de Seville dans six semaines; et, pour ne pas attendre et arriver justement en ce temps-là, j'avois pris le tour de Gibraltar et par Grenade. Cependant il y en a six autres que celles-là sont passées, et je ne croy pas qu'il parte encore d'un mois. L'impatience d'estre si longtemps en un lieu m'avoit fait venir de là, croyant y devoir retourner, seulement pour voir celuy-cy; et, qtioyque l'on m'eust escrit qu'il n'y avoit point à'embarcacion, je m'estois résolu de faire six-vingt lieues et de passer deux fois la Sierra Morena pour me divertir. Mais le bon-heur a voulu que, tandis que j'estois en cheminai est arrivé un navire anglois, dans lequel, Dieu aidant, je m'embarqueray. Il y a trois semaines que je l'attens. Dans deux jours il sera achevé de charger, et partira au premier vent. La fortune dispose bien bizarrement de moy, et, après m' avoir fait voyager en Espagne au mois d'aoust, elle me fera naviger en novembre. Le vaisseau est de 2 5 pièces, fort bon et bien armé. Je pense que nous aurons besoin de tout, car il y a beaucoup
de Turcs à la coste; et, en ce temps-cy, je croy que je ne seray pas si mal-heureux que je ne voye quelque tempeste que j'aye quelque jour à vous décrire. Cette embarcacion est sans doute une des meilleures que je pouvois espérer. Le voyage est beaucoup plus aisé d'icy que de Seville, et je ne voudrois pour rien y estre demeuré et ne m'estre pas résolu de venir voir le Portugal. Je vous asseure, Monsieur, que Dom Manuel et la Senora Osaria ont icy de beau bien, et que, s'ils y pouvoient rentrer, ils y seroient mieux accomodez qu'à Bruxelles. Lisbonne est, à mon gré, une des plus belles villes du monde et qui mérite autant d'estre veuë : ce sont trois montagnes, couvertes de maisons et de jardins, qui se mirent toutes dans une rivière large de trois lieues, et la ville qui se voit sous le Tage ne paroist pas moins belle que celle qui est sur le bord. Je ne laisse pas pourtant d'y estre avec quelque ennuy, car je n'ay receu pas une lettre depuis que j'y suis, et je ne sçay rien d'aucune chose. On ne connoist quasi point icy d'autre France que l'Antarctique. La plupart de ceux que j'y vois sont des hommes de l'autre monde, et on y sçait plus souvent des nouvelles de Capvert et du Brésil que de Paris ou de Flandres : de sorte qu'encore que ce me doive estre quelque contentement d'estre au païs de la marmalade, et que j'aye icy une maistresse qui est encore plus douce qu'elle, tout cela ne me touche point, et je fais des vœux pour en sortir, comme si j'estois en Nordvvegh. C'est une estrange chose, Monsieur,
que des avantures d'Espagne. J'y ay esté tousjours aussi chaste qu'une demoiselle que je croy que vous voyez tous les soirs, et, avec toute ma sévérité, je ne laisseray pas de vous pouvoir montrer quelque jour des poulets en castillan , en portugais et en andaluz; et, si une More qui demeure devant mes fenestres sçavoit escrire, je vous en pourrois faire voir encore en guinois. Mais j'espère que le vent emportera bien-tost toutes ces affections, et me mettra en lieu où j'en ay de plus solides et de mieux fondées. Vous qui faites tout seul une grande partie de toutes les miennes, vous pouvez vous imaginer avec quelle impatience je désire ce bon-heur. Je vous puis au moins asseurer que je ne laisseray jamais de maistresse avec tant de plaisir que quand je vous iray revoir; et moy, qui m'estois défendu toute ma vie des tristesses, des langueurs et des inquiétudes de l'amour, je trouve à cette heure tout cela dans l'amitié. Je pense , Monsieur, que vous me croirez et que vous vous persuaderez aisément qu'un homme auquel vous avez fait tant de bien, et à qui vous en avez enseigné encore davantage, ne peut manquer d'en avoir le ressentiment qu'il doit. La fermeté et la reconnoissance sont deux vertus que vous m'avez apprises, que je ne sçaurois mieux employer qu'en vous; et quand, avec toute sorte de générosité, je vous aurois payé au double tout ce que je vous dois, après cela je ne serois pas encore quitte, et je vous devrois cette generosité-là mesme, puisque ce seroit auprès de vous que je l'aurois acquise.
Aussi n'est-ce pas mon intention de m'acquitter envers une personne à qui je prens tant de plaisir d'estre redevable, et, outre que mon inclination et ma raison me donnent à vous, je suis bien-aise d'avoir encore des obligations infinies d'estre tousjours, Monsieur, vostre, etc.
A Lisbonne, le 22 octobre i63 3.
A Monsieur***.