LETTRE XL I V
Monsieur, pour vous monstrer que je trouve vostre excuse fort bonne, c'est que je m'en veux servir. Elle me sera beaucoup plus nécessaire qu'à vous, et vous ne devez pas trouver estrange que je l'allègue en mon besoin, moy qui ay tousjours moins d'esprit et qui ay à cette heure moins de temps. Vous le croirez aisément quand vous sçaurez que l'on m'a dit aujourd'huy que nous partirons dans cinq jours : de sorte qu'il me faut acheter un lit, des matelas, des couvertures, un petit troupeau de moutons, vingt bestes à cornes, cinquante poules et quelques chats de volière : car le capitaine ne veut pas nourrir les passagers. Outre cela, il faut quej'escrive à Seville, à Madrid, en Flandres, en France, à mes amis et à des marchands, à des ministres, à des amies et à des maistresses; et, ce qui est le plus embarrassant, il me faut tous les jours
respondre à un poulet portugais que, par ma foy, je ne puis lire ny entendre. Jugez si jamais personne a eu tant d'affaires, et si je puis espérer de vous envoyer une lettre qui puisse payer la vostre, moy qui dans tout mon loisir ne le pourrois pas ! Elle m'a apporté toute la consolation que vous pouvez imaginer qu'en doit recevoir un homme de bon goust et de bonne amitié, et a fait, ce me semble, en moy un effet merveilleux, m'ayant empesché d'estre triste de n'avoir point eu de nouvelles de mon père et de mes amis de France. Je m'estonne qu'il ne me soit point venu de lettre par l'ordinaire. Quoy que je vous die de partir dans cinq jours, ne laissez pas, je vous supplie, de m'escrire tousjours : car, comme vous sçavez, les jours de ces païs-cy ne sont pas de vingt-quatre heures, et ceux d'Espagne ne durent guère moins que ceux de Norvegue. Je voudrois bien que l'envie de venir icy eust pris au paladin (car je ne le sçaurois appeler plus magnifiquement, et il faut advoùer que personne ne peutestre si ingénieux que vous à luy trouver de beaux tiltres) ; et certainement il ne sçauroit trouver de meilleure occasion. Outre que les vaisseaux de San-Lucar sont plus loin de quatre-vingt lieues, je crois qu'ils partiront pour le moins quinze jours plus tard; et puis il faut qu'il triomphe de plusieurs nations, et qu'après avoir bruslé tant de Castillanes il fasse fondre quelques Portugaises. Certes, si j'estois assez sage pour n'aymer personne de ceux que je ne vois point, je n'aurois guère eu de meilleur temps en ma vie que celuy que j'ay passé depuis trois
mois, esloigné de toutes sortes d'embarras et d'affaires, et n'entendant de nouvelles que celles que de temps en temps il vous plaisoit de m'apprendre. Le vray secret, pour avoir de la santé et de la gayeté, est que le corps soit agité et que l'esprit se repose. Les voyages donnent cela. Pour l'ordinaire, il nous arrive tout au rebours. Lors que nous pensons nous reposer, nous nous travaillons le plus. Le trot de la plus meschante mule ne lasse pas tant que d'attendre Carnero sur les bancs de la secretairerie, et la moindre mauvaise affaire tourmente davantage que le plus mauvais temps ou le plus mauvais chemin. Croyez donc que j'approuve extrêmement le dessein que vous faites de vous desabuser de la fortune et de la quitter comme une dangereuse maistresse. Ses caresses et ses mépris sont également à craindre. D'une façon ou d'autre, elle tuë tous ses amans, et ceux qui estiment ses faveurs pour des véritables biens sont beaucoup plus trompez que ceux qui prennent un chat pour un pigeon. Si je n'eusse fîny par cette boufonnerie, il me semble que j'estois trop sérieux pour un homme qui l'a si peu accoustumé, et qui a tant de haste. Quand vous voudrez faire cette retraitte, je vous accompagneray, et nous irons en quelque lieu où nous appellerons chaque beste comme il nous plaira. Aussi bien qu'Adam nous donnerons de nouveaux noms aux choses, et, quand nous irons au contraire de tous les autres hommes et que nous nommerons mal ce qu'ils nomment bien, peut-estre que nous nous rencontrerons;
mais, jusqu'à ce que cela arrive, et tant que je demeureray dans le monde, je vous supplie de me conserver avec toute sorte de soin Pamitié de ces messieurs. Il n'y a pas une recommandation de celles de monsieur le comte de Maure que je n'estime un million. Contez les maravedis de la flotte, et considérez quelle richesse vous m'avez envoyée. Si monsieur le comte Stufe avoit avec vous la fortune qu'il a avec moy, il y a long-temps qu'il vous auroit ruïné : car je ne me puis deffendre de luy, et il m'a gagné jusqu'à l'ame. Il est vray que vous avez interest en cette perte, et que cela est gagner vostre bien, estant obligé d'estre tout à vous, et plus que personne, Monsieur, vostre, etc.
A Lisbonne, le i5 octobre i633.
A Monsieur ***.