LETTRE XLVI
Monsieur, j'ay leû vostre lettre avec tout le contentement et la satisfaction que Ton doit rece-
voir cet honneur d'un des plus paresseux et des plus honnestes hommes du monde. Il me semble qu'il n'y a plus rien que je ne doive attendre de vostre amitié, puisque pour l'amour de moy vous avez pu prendre un peu de peine, et vous ne me sçauriez faire voir de meilleure preuve des paroles que vous me donnez que de les avoir escrites. Il me desplaist seulement de penser qu'avec toute cette tendresse que vous me témoignez, il y a quelque occasion pour laquelle vous voudriez que je fusse pendu. A dire le vray, Monsieur, il me semble que c'est quelque deffaut dans l'affection que vous me portez, et je crois que, sans estre trop pointilleux, je le pourrois trouver mauvais. Toutesfois j'en cours tant de risques d'ailleurs, et je désire aussi avec tant de passion que vous ayez tout ce que vous méritez, que, s^l ne tenoit qu'à cela que vous eussiez un royaume, sans mentir, je crois que j'y consentirois aussi bien que vous. Je pardonnerois plus aisément cet outrage à la fortune que celuy qu'elle vous fait de ne vous pas accorder ce qui vous est deu et de vous refuser un tiltre qu'elle a donné à monsieur du Bellay; mais, puisque la chose ne dépend point de là, et que je pourrois avoir cent couronnes de martyr sans que cela vous en donnast une de souverain, il en faut chercher par un autre chemin, et, sans qu'il en couste la vie à pas un de vos amis, ne devoir cet honneur qu'à vous-mesme. Je vous asseure qu'en courant tant de differens royaumes je songe tousjours à vous, et je tasche à former quelque dessein que vous puissiez un jour
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exécuter. Il y a quelque temps que j'en vis sept tout d'une veuë, dont il y en avoit quatre en Afrique, que je vous souhaitay, et lesquels c'est dommage que vous laissiez entre les mains des Mores. Que si le séjour de Barbarie ne vous plaist pas, l'on a eu icy avis que l'isle de Madère est sur le point de se révolter, et qu'elle se veut donner au premier qui la voudra défendre de la domination d'Espagne. Imaginez-vous, je vous supplie, le plaisir d'avoir un royaume de succre, et si nous ne pourrions pas vivre là avec toute sorte de douceur. Quelques grands que puissent estre les charmes et les engagemens de Paris, selon que je vous connois, je sçay qu'ils ne vous arresteront pas en une occasion comme celle-là; et, si quelque chose vous peut retenir, ce sera seulement l'incommodité du chemin et la peine de vous lever matin. Mais, Monsieur, les conquerans ne peuvent pas tousjours dormir jusques à onze heures. Les couronnes ne s'acquièrent pas sans travail; mesme celles qui ne sont que de lauriers ou de myrtes s'achètent bien chèrement, et la gloire veut que ses amans souffrent pour elle. Je vous avoue que je me suis estonné que la renommée ne m'ait point appris de vos nouvelles devant que vous me fissiez l'honneur de m'en mander, et il me semble que je suis plus loin que je n'avois jamais creu pouvoir aller quand je songe que je suis en un païs où l'on ne vous connoist point. Ne souffrez pas qu'une réputation si juste quelavostre soit si limitée, ny qu'elle demeure aux pieds des Pirenées, par dessus lesquels tant d'autres ont passé.
Venez vous-mesme luy ouvrir passage, et, si la gazette ne dit rien de vous, faites que l'histoire en parle. Pour ce qui est de ce que l'on vous a voulu faire trouver mauvais que je vous eusse donné la qualité de damoisel, je vous asseure, Monsieur, qu'il n'y eut guère de raison de vous en offenser. Je vous feray voir qu'Amadis de Gaule, sous le tiltre de damoisel de la mer, mit à fin ses plus belles aventures, et qu'Amadis de Grèce, lors qu'il estoit appelle le damoisel de l'ardente espée, occit un grand lyon et délivra le roy Magadan. Mais ce sont des artifices de la demoiselle que vous connoissez, laquelle, ayant juré ma ruine, est faschée de voir que je suis en la protection d'un des plus braves hommes du monde. Il luy sera pourtant difficile de m'oster la vostre, car je vous jure, Monsieur (et cecy je le dis plus sérieusement que tout le reste), que je tascheray tousjours., par toutes sortes de devoirs et de tres-humbles services, à mériter l'honneur de vostre affection. Il me semble que ce seroit manquer d'esprit, de générosité et de vertu que de ne pas aymer parfaitement une personne en qui toutes ces choses se trouvent en un si haut point; et moy, qui estime avec passion ces qualitez, quelque part où je les trouve, je n'ay garde que je ne les chérisse tres-particulierement en vous, où elles sont jointes à tant d'autres grâces et accompagnées de tant de civilité. Croyez donc, je vous supplie, que, comme je vous sçay mieux connoistre que personne, je vous sçauray aussi tousjours mieux honorer, et que, tant que je vaudray
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quelque chose, je ne puis manquer d'estre, Monsieur, vostre, etc.
A Lisbonne, le 22 octobre 1 6 3 3 .
A Monsieur le marquis de Pisany.