‹ Lettres de V. VoitureChapitre 66 sur 101 · LETTRE XLVII · texte numérisé non relu

LETTRE XLVII

Monsieur, si j'estime en quelque chose les deux lettres que vous avez louées, c'est pour m'avoir procuré l'honneur d'en recevoir une des vostres. En la voyant, j'ay confirmé le jugement que j'avois fait de vous il y a long-temps, que vous nous pourriez quelque jour donner de la jalousie à mademoiselle vostre sœur et à moy, et nous oster la gloire de bien écrire, à laquelle, sans vous, nous pourrions prétendre. Mais, puis qu'il vous reste tant d'autres chemins d'en acquérir, permettez, s'il vous plaist, que nous ayons celle-là; et ne vous mettez pas en l'esprit une chose si difficile que de vouloir imiter en tout monsieur vostre père, lequel, non content de l'estime d'estre un des plus braves hommes de France, a voulu encore avoir celle d'écrire et de parler mieux que personne. Si vous voulez, Monsieur, vous pouvez sans doute espérer d'y arriver aussi bien que luy ; mais, outre que cela vous coustera de la peine, vous perdrez une occasion de nous obliger et de nous donner une extrême preuve de vostre affection, en laissant pour nostre considération une

louange à laquelle vous pourriez prendre une si grande part. Il y en a d'autres plus solides et plus dignes de vous ausquelles vous devez aspirer. Si toutesfois il vous semble qu'il n'y en ait point de si petite qu'un honneste homme doive mépriser, et que c'est la seule chose dont il ne doit point estre libéral, j'avoue que je n'ay rien à dire contre un si juste sentiment. Selon l'affection que je sçay que mademoiselle vostre sœur a pour vous, je suis asseuré qu'elle vous pardonnera aisément le tort que vous luy pourrez faire en cela. De moy, je souffriray volontiers d'estre vaincu, puisque ce sera de vous. Pour la gloire que vous m'osterez, je prendray part à la vostre, ou je me contenteray de celle d'estre, Monsieur, vostre, etc.

A Lisbonne, le 22 octobre i633.

A Mademoiselle de Rambouillet.

Page 1