LETTRE XLVIII
Mademoiselle, c'est dommage que vous ne prenez plaisir plus souvent à faire du bien, puisque, lors que vous l'entreprenez, personne ne le sçait accompagner de tant de grâces que vous. J'ay receu comme je devois les intentions que vous avez eues de me faire des complimens, et vous ne m'avez pas seulement consolé de ma mauvaise fortune, mais vous m'avez fait douter si je la devois appel-
1er ainsi; et, en me disant que la bonté que vous avez pour moy ne durera pas plus long-temps que mon malheur, vous m'avez mis au point de désirer qu'il ne finisse jamais. Voyez, Mademoiselle, si vous n'estes pas une grande enchanteresse : deux choses qui sont si opposées que vostre présence et vostre absence, et dont l'un est sans doute un des plus grands biens, et l'autre un des plus grands maux du monde, en proférant seulement trois paroles, vous les avez tellement changées que je ne connois plus laquelle est la bonne ou la mauvaise, et qu'en vérité je ne sçay pas bien celle qui est le plus à souhaiter pour moy. Toutesfois, puisque j'ay à estre tourmenté d'une façon ou de l'autre, j'aimerois mieux encore l'estre auprès de vous; et, quelque méchante que vous puissiez estre, il me semble que vous ne me sçauriez faire de plus grand mal qu'est celuy de ne vous point voir. Je vous avoue, Mademoiselle, que je vous crains au delà de ce que vous sçauriez imaginer et plus que toutes les choses du monde. Mais, si le respect que je vous dois me permet de parler ainsi, je vous aime encore plus que je ne vous crains. Quoy que vous me fassiez peur quelquefois, je prens plaisir à vous voir sous toutes les formes où vous vous mettez; et, quand vous viendriez à vous changer une fois la semaine en dragon, aussi bien qu'une de celles dont je soupçonne que vous estes, en cet estât j'aimerois encore vos griffes et vos escailles. Selon les prodiges que je vois en vostre personne, je crois que ce changement pouna quelque jour arri-
ver en vous ; et ce que vous me dites, que trois fois le mois vous n'estes plus conversable, me semble estre desja quelque disposition à cela. Aussi bien que monsieur de C***, j'ay en l'esprit que vous finirez quelque jour par quelque chose d'extraordinaire, et j'espère qu'enfin le temps nous apprendra ce que nous devons croire de vous. Cependant, quoy que vous soyez, il faut avouer que vous estes une aymable créature, et, tant que vous paroistrez sous la forme de demoiselle, il n'y en aura point au monde si accomplie ny de si estimable que vous, ny d'homme qui soit tant que moy, Mademoiselle,
Je vous supplie tres-humblement de faire que vostre nain se contente de recevoir icy un compliment, au lieu d'une réponse au àeÏÏy qu'il m'a envoyé: Je ne veux rien avoir à démesler avec ceux qui vous appartiennent, et, pour l'amour de sa maistresse et de luy-mesme, je l'estime extrêmement et désire son amitié. Vostre, etc.
A Lisbonne, le 22 octobre 1 6 3 3 .
A Monsieur Gourdon, A Londres.