‹ Lettres de V. VoitureChapitre 68 sur 101 · LETTRE XLIX · texte numérisé non relu

LETTRE XLIX

Monsieur, j'ay eu plus de loisir que je n'en voulois de vous envoyer ce que vous m'avés demandé

en partant; et tant s'en faut que les vents ayent emporté ma promesse qu'ils m'ont donné lieu de la tenir. Il y a desja huit jours qu'ils m'arrestent icy, où je serois demeuré avec beaucoup d'ennuy, si je n'avois apporté de Londres des pensées pour plus de temps que cela. Je vous asseure que vous y avez eu part, et que les meilleures que j'aye eues ont esté employées en vous ou aux choses que j'aye veuës par vostre moyen. Vous vous douterez bien que par cecy je n'entens pas parler de la tour ny des lyons que vous m'avez fait montrer. En une seule personne vous m'avez fait voir plus de trésors qu'il n'y en a là, et quand et quand plus de lyons et de leopars. Il ne vous sera pas mal-aisé, après cela, de juger que c'est de madame la comtesse de Carlile que je parle, car il n'y en a point d'autre de qui on puisse dire tout ce bien et tout ce mal. Quelque danger qu'il y ait à se souvenir d'elle, je n'ay pu jusques icy m'en empescher, et, sans mentir, je ne donnerois pas le tableau qui m'est resté d'elle dans l'esprit pour tout ce que j'ay veu de plus beau dans le monde. Il faut avouer que c'est une personne toute pleine d'enchantemens, et il n'y en auroit pas une sous le ciel si digne d'affection, si elle connoissoit ce que c'est et si elle avoit Tarne sensitive comme elle a la raisonnable; mais, avec l'humeur dont nous la connoissons, l'on ne peut rien dire d'elle, sinon que c'est la plus aymable de toutes les choses qui ne sont pas bonnes, et le plus agréable poison que la nature ait jamais fait. La crainte que j'ay de son es-

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prit m'a pensé détourner de vous envoyer ces vers, car je sçay qu'elle connoist en toutes choses ce qu'il y a de bon et de mauvais, et toute la bonté qui devroit estre dans sa volonté est dans son jugement; mais il ne m'importe gueres qu'elle les condamne. Je ne voudrois pas qu'ils fussent meilleurs, puisque je les ay faits devant que d'avoir eu l'honneur de la connoistre, et je serois bien marry d'avoir jusqu'à cette heure loué ou blasmé personne parfaitement, car je reserve l'un et l'autre pour elle. Pour ce qui est de vous, Monsieur, je ne vous fais point d'excuses s'ils ne sont pas bons. Au contraire, je pretens que vous m'en estes plus obligé, et que vous ne me devez pas sçavoir peu de gré d'avoir pu me résoudre à vous en envoyer de mauvais. De quelque sorte qu'ils soient, je vous puis asseurer que ce sont les seuls que j?aye jamais écrit deux fois. Si vous sçaviez à quel point je suis paresseux, vous jugeriez que l'obéissance que je vous ay rendue en cela n'est pas une petite preuve du pouvoir que vous avez sur moy et de la passion avec laquelle je veux estre, Monsieur, vostre, etc.

A Douvres, le 4 décembre 1 63 3 .

A Mademoiselle de Rambouillet.

Mademoiselle, quelque menaçante que soit vostre lettre, je n'ay pas laissé d'en considérer la beauté et d'admirer que vous puissiez joindre ensemble avec tant d'artifice le beau et l'effroyable. Comme on voit l'or et l'azur sur la peau des serpens, vous émaillez avec les plus vives couleurs de l'éloquence des paroles venimeuses, et je ne puis m'empescher, en les lisant, que les mesmes choses qui m'épouvantent ne me plaisent. Vous commencez bientost à tenir ce que vous m'avez dit, que vous ne me seriez bonne qu'aussi long-temps que la fortune me seroit mauvaise. A cette heure, qu'il semble qu'elle me veuille donner du repos , vous me le venez troubler, et me montrez que, pour estre eschappé de la mer et des pirates, je ne suis pas encore en seureté, et que vous estes plus à craindre que tout cela. Je ne croyois pas pourtant, Mademoiselle, que, pour avoir refusé une querelle avec vostre nain, j'en deusse avoir avecque vous, ny que je fusse obligé de respondre à un deffy pour avoir fait response à des complimens. Si toutefois il vous semble que j'aye manqué en cela, vous devriez appeller respect et crainte ce que vous appeliez mespris, et croire que cette mesme créature qui a osté l'épée à monsieur de Montausier pouvoit bien m'avoir fait tomber la plume des mains.

Quand mesme il auroit quelque raison de se plaindre , vous n'en aviez pas pour cela de prendre sa protection contre moy; et, si vous me voulez du mal pour l'amour de luy, je pourray dire que vous m'avez querellé pour le plus petit sujet du monde. Mais, si vous avez résolu de me persécuter, toutes mes excuses ne vous en empescheront point, et je m'estonne seulement que vous en ayez voulu chercher quelque prétexte. Il ne me servira de rien d'estre venu de si loin au travers de tant de périls. Alger sera tousjours pour moy par tout où vous serez, et, quoy que je sois à Bruxelles, je ne fus jamais plus près de la captivité ny du naufrage. Ne croyez pas pourtant, Mademoiselle, que les fiâmes de ces animaux dont vous me menacez soyent ce qui me fasse peur : il y a long-temps que je me sçay garantir de cette sorte de maux, et, quoy que vous puissiez dire, je crains bien plus de mourir par vos mains que par vos yeux. Entre tous les endroits de vostre lettre, qui me semble admirable en toutes choses, j'ay particulièrement remarqué l'exclamation que vous faites en parlant du plaisir que ce vous eust esté que les pirates m'eussent pris. C'est, sans mentir, une grande bonté à vous de souhaiter que j'eusse esté deux ou trois ans aux galères du Turc, afin qu'il y eust plus de diversité dans mes voyages. La belle curiosité de désirer d'avoir pu apprendre de moy de quelle sorte j'eusse pansé les chameaux de Barbarie, et avec quelle constance j'eusse souffert les coups de latte! De la sorte que vous en parlez, je croy aussi que vous

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auriez esté bien-aise que j'eusse esté empalé une demy-heure, pour sçavoir comme cela se fait et comment Ton s'en trouve. Mais ce qui est considérable, c'est que ces souhaits, vous les faites après avoir, ce dites-vous, repris la forme de demoiselle, et vous estre de beaucoup adoucie et rendue plus humaine. Je ne trouve guère plus juste que tout cela la querelle que vous me voulez faire pour Alcidalis. Jugez-vous, Mademoiselle, que, me trouvant embarqué dans les mesmes mers et dans les mesmes périls que luy, je pusse oublier les maux que je sentois pour conter ceux qu'il avoit passez, et, estant accablé de mes infortunes, m'amuser à escrire les siennes? Je n'ay pas laissé pourtant, au milieu de tous mes déplaisirs; j'ay escrit plus de cent feuilles de son histoire, et j'ay eu soin de sa vie en un temps où je vous jure que je n'en avois point de la mienne. Ne jugez pas pourtant par là, Mademoiselle, de celuy que j'ay de plaire à des amies. Quand je vous aurois rendu tous les services imaginables, ces apparences ne vous feroient voir que la moindre part de la passion que j'ay pour ce qui est du vostre. Si vous la voulez connoistre, considerez-en la cause plustost que les effets; mais vostre imagination, quelque merveilleuse qu'elle soit, est trop petite pour cela, et, s'il y a quelque chose dans le monde de plus grand que vostre esprit et qu'il ne puisse comprendre, c'est le respect, l'affection et l'estime qu'il a fait naistre dans le mien. N'estant guère moins sensible à reconnoistre les obligations que j'ay aux

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autres excellentes personnes, vous croirez bien que la lettre qui m'est venue avec la vostre m'aura apporté une joye infinie aussi-bien qu'un honneur extrême. Vous sçavez, mieux que personne, l'inclination que j'ay tousjours eue à révérer le mérite de celuy qui l'a escrite, et il vous peut souvenir que du temps des guerres civiles qui ont esté entre vous deux j'ay quelquefois quitté vostre party pour prendre le sien. Mais cette dernière bonté a encore trouvé de nouveau quelque chose à gagner dans mon cœur, et, depuis que je l'ay receuë (pardonnez-moy, s'il vous plaist), il y a eu quelques momens où je l'ay aimé plus que personne du monde. Mais, afin que vous ne croyez pas, Mademoiselle, que c'est vous qui me procurés toutes les faveurs qui me viennent de luy, je vous donne avis qu'en une autre occasion il m'a fait depuis peu du bien sans que vous vous en soyez meslée. Quoy que ce ne soit pas de ceux que je prens plus de plaisir à recevoir, et que cela m'ait donné un nouveau sujet de ressentir ma mauvaise fortune, je tiens à grand honneur de luy avoir des obligations que j'aurois honte d'avoir à tout autre, et je suis bien-aise de recevoir toutes sortes de preuves de sa générosité. Il vous jurera, quand vous luy en parlerez, qu'il ne sçait ce que vous luy voulez dire, et il me semble que je le voy; mais vous connoissez son humeur et son esprit, qui n'oublia jamais un bien-fait à faire, et ne s'en peut souvenir quand il est fait. Puisque l'honneur que vous me faites de m'aimer est la première considération qui m'a donné quel-

que part en ses bonnes grâces, je vous supplie tres-humblement, Mademoiselle, de m'ayder à luy rendre celles que je luy dois, et à le payer au moins de la sorte que je puis à cette heure. Je baise mille fois les pieds de l'incomparable personne qui a voulu escrire de sa main le dessus de la lettre que vous m'avez envoyée, et avec quatre ou cinq paroles mettre hors de prix un présent qui estoit desja tres-precieux. Vous avez bien raison de l'appeller la plus belle et la meilleure du monde, puis que de si loin elle sçait relever ceux qui sont abattus. Je souhaitte que celle qui la sçait si bien conduire ait quelque jour tout le bon-heur qui est deu à tant de bontez, de beautez et de vertus ensemble, quoy que je voye que ce souhait va bien loin. On dit que Pastre que j'appellois autrefois Pestoille du jour est plus grand et plus admirable que jamais, et qu'il éclaire et brusle toute la France. Quoy que ses rayons n'arrivent pas jusqu'aux ténèbres où nous sommes, sa réputation y est venue, et, à ce que j'entens, le soleil n'est pas si beau que luy. Je suis bien-aise que l'intelligence qui l'anime n'ait rien perdu de sa force ny de sa lumière, et qu'il n'y ait que l'esprit de mademoiselle de Bourbon qui puisse faire douter si sa beauté est la plus parfaite chose du monde. La sorte dont j'ay veu dans une de vos lettres qu'elle me plaint m'a semblé admirablement jolie. A la vérité, tant de traverses que j'ay eues luy doivent faire pitié, à elle qui connoist si bien ma foiblesse et qui sçait que depuis le maillot je n'ay pas eu

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jusqu'à cette heure un jour de repos. Le mien a esté troublé par le discours qui s'adresse, au bas de vostre lettre, au rey Chiquito. Dans l'enfer d'Anastarax j'ay trouvé le mien, et j'y ay erré trois jours et trois nuits sans y voir goutte. J'en ay un extrême regret, car sur toutes les choses du monde je desirerois avoir le peigne del rey de Georgia, et il y a plus de deux ans que j'en ay envie. Ne croyez pas non plus, s'il vous plaist, avoir gagné celuy que j'avois proposé : on n'a pas comme cela les peignes de la reyne de la Chine. Il faut premièrement, s'il vous plaist, que vous m'escriviez le nom du pirate et que vous disiez sincèrement si vous l'avez nommé sans rire, car en cela consiste la plus grande difficulté. Mais, puis que vous vous meslez de deviner, imaginezvous, s'il vous plaist, Mademoiselle, tout ce que j'adjousterois icy si j'osois faire cette lettre plus longue ; devinez combien de fois je vous aime plus que je ne faisois il y a deux ans, et pensez avec quelle passion je suis, Mademoiselle, vostre, etc.

A Bruxelles, le 6 janvier 1634.

A Monsieur le cardinal de la Valette.

Monseigneur, je m'imagine que vous avez crû, lors que vous avez écrit la lettre dont vous avez

voulu m'honorer, que le cas qu'il m'a plu de tout temps faire de vous vous avoit acquis quelque approbation dans le monde, qu'en toutes sortes de rencontres je vous avois donné une infinité de preuves de l'honneur de mon amitié, et qu'en suitte de cela je vous avois preste deux mille escus dans une occasion bien pressante, et en un temps où d'ailleurs tout vostre crédit vous manquoit. Au moins, de la façon que vous me remerciez et que vous parlez de vous et de moy, j'ay .raison de m'imaginer qu'en resvant vous avez pris l'un pour l'autre, et que, sans y penser, vous vous estes mis en ma place. Autrement, Monseigneur, vous n'auriez point escrit de la sorte que vous faites, si ce n'est peut-estre que, n'estimant pas qu'il y ait de plus grand bien au monde que d'en faire aux autres, vous croyez que ceux-là vous obligent qui vous donnent occasion de les obliger, et pensez avoir receu les plaisirs que vous avez faits. Certes, si cela est ainsi, j'avoue qu'il n'y a point d'homme à qui vous ayez tant d'obligation qu'à moy, et que je mérite tous les remerciemens qu,e vous me faites, puis que je vous ay donné plus de moyens que personne d'exercer vostre générosité et de faire des actions de bonté qui valent mieux, sans doute, que tout le bien que vous m'avez fait et que tout celuy qui vous reste. Dans le grand nombre de ceux que j'ay receus de vous, et entre tant de grâces qu'il vous a plû me départir, je vous asseure, Monseigneur, qu'il n'y en a point que j'estime tant que la lettre que vous m'avez fait l'honneur de

m'escrire. Que si, parmy tant de choses que j'y ay remarquées avecque joye, il y a quelque endroit sur lequel je me sois arresté avec plus de plaisir, trouvez bon, s'il vous plaist, que je vous die que c'a esté celuy où il me semble que vous parlez de ces deux personnes qui sont aujourd'huy la plus précieuse partie du monde, et ausquelles, si Ton ne compare Tune à l'autre, il n'y a rien sous le ciel que Ton puisse comparer. En vérité, lors qu'il m'arrive de penser que je suis dans leur souvenir, pour ce moment toutes mes peines se suspendent. Toutes les fois que je me représente le visage de l'une ou de l'autre, il m'est avis que celuy de ma fortune se change, et cette imagination chasse de mon esprit les ténèbres qui le couvrent et le remplit de lumière. Mais ce qui est un plus grand bonheur, c'est qu'estant si loin de mériter jamais l'honneur de leurs bonnes grâces, je ne laisse pas de penser que j'y ay quelque part; et je suis si, heureux que de croire ce que vous m'en dites ! Je connois bien quelqu'un, Monseigneur, qui ne seroit pas si aisé à persuader s'il estoit en ma place, et qui, après deux ans d'esloignement, ne vivroit pas avec tant de tranquillité ny dans une si grande confiance. Dans la satisfaction que cette croyance me doit donner, jugez, s'il vous plaist, si je suis fort à plaindre et s'il n'y en a pas beaucoup, de ceux que le monde appelle heureux, qui ne le sont pas tant que moy. Sans cela, certes, je ne me pourrois pas défendre de Tennuy qui se présente icy de tous costez, ny résister au chagrin de mon-

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sieur de Chaude-bonne, qu'il me faut tous les jours combattre, et qui est, sans mentir, beaucoup au dessus de tout ce qu'on s'imagine. Outre qu'il s'est mis en fantaisie de se laisser croistre une barbe qui luy vient desja jusques à la ceinture, il a pris un ton de voix beaucoup plus severe que jamais et qui a à peu près le son du cor d'Astolfe. A moins que de traitter de l'immortalité de l'ame ou du souverain bien, et d'agiter quelqu'une des plus importantes questions de la morale, on ne luy sçauroit plus faire ouvrir la bouche. Si Democrite revenoit, quelque philosophe qu'il fust, il ne le pourroit pas souffrir, pource qu'il aymoit à rire. Il a entrepris de reformer la doctrine de Zenon comme trop douce, et il veut faire des stoïques recolets. De sorte, Monseigneur, que vous ne desirez rien d'avantageux pour les Pères à qui vous le souhaitez pour gouverneur.

A Monsieur Godeau, Depuis évesque de Grasse.

Monsieur, vous me deviez donner loisir d'apprendre nostre langue devant que de m'obliger à vous escrire ; et il n'est guère à propos qu'après avoir esté si long-temps estranger, et ne faisant que

sortir encore de la Barbarie , je fasse voir de mes lettres à un des plus éloquens hommes de France. Cette considération m'avoit fait taire jusqu'à cette heure; mais, si je me suis gardé de faire response à vos deffis, je ne me puis pas empescher de respondre à vos civilitez ; et, malgré toutes mes fuites, vous avez trouvé un autre moyen de me vaincre. En Pestât où je suis, il vous sera plus avantageux de m'avoir surmonté de cette sorte que si vous m'aviez gagné par force. Ce vous eust esté peu de gloire de mener à outrance un homme desja outré et à qui la fortune a donné tant de coups que les moindres le peuvent abattre. Dans les ténèbres où elle nous ajettez, il n'y a point d'art de se défendre ny d'escrime dont on se puisse servir. Il en arriveroit peut-estre autrement, et tout au contraire de ce que vous dites, si vous m'aviez mis devant les yeux le soleil dont vous me parlez ; et, quelque humble que vous me voyez à cette heure, je pourrois estre assez hardy pour vous combattre si sa lumière estoit partagée entre nous deux. C'est plus de l'avoir de vostre costé que si le reste du ciel estoit pour vous. Toutes les beautez qui brillent dans tout ce que vous faites ne viennent que de la sienne , et ce sont ses rayons qui vous font produire tant de fleurs. Sans mentir, rien ne m'a jamais semblé si agréable que celles qui naissent de vostre esprit. J'en ay veu quelques-unes sur les derniers bords de l'Océan et en des lieux où la nature ne sçauroit produire un brin d'herbe ; j'en ay receu des bouquets qui m'ont fait trouver dans

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les déserts toutes les délices de l'Italie et de la Grèce. Quoy qu'elles fussent venues de quatre cens lieues, le temps ny le chemin ne leur avoit rien fait perdre de leur éclat : aussi sont-elles de celles que l'on nomme immortelles, et si différentes de tout ce qui se forme de la terre que c'est avec beaucoup de justice que vous les avez offertes au Ciel, et il n'y a que les autels qui en doivent estre parez. Croyez, Monsieur, que je vous dis mon sentiment comme il est. Lorsque ma curiosité m'avoitfait passer, comme vous dites, les bornes de l'ancien monde pour rencontrer quelque chose de rare, je n'ay rien veu qui le fust tant que vos ouvrages. L'Afrique ne m'a rien fait voir de plus nouveau ny de plus extraordinaire. En les lisant à l'ombre de ses palmes, je vous les ay toutes souhaittées, et, en mesme temps que je me considerois avoir esté plus avant qu'Hercule, je me suis veu bien loin derrière vous. Tout cela, qui pouvoit faire naistre de l'envie dans un autre esprit, combla le mien d'estime et d'affection. Vous y pristes la place que vous me demandez à cette heure, et achevastes dès lors ce que vous croyez avoir encore avoir à commencer. Avec ces connoissances que j'ay de vous, il est difficile que je m'en forme une image comme celle que vous m'en voulez donner, ny que je me figure que vous soyez cette petite créature que vous dites. Je ne puis comprendre que le Ciel ait pu mettre tant de choses dans un si petit espace. Quand j'en laisse faire mon imagination, elle vous donne pour le moins sept ou huit coudées, et vous représente de la

taille de ces hommes qui furent engendrez par les anges. Jeseray pourtant bien-aise qu'il soit comme vous voulez que je le croye. Entre les biens que je pense tirer de vous, j'espère que vous mettrez nostre taille en honneur : ce sera elle désormais qui sera estimée la riche, et vous nous relèverez par dessus ceux qui se croyent plus hauts que nous. Comme c'est dans les plus petits vases que Ton enferme les essences les plus exquises, il semble que la nature se plaise à mettre dans les plus petits corps les âmes les plus précieuses, et que, selon qu'elles sont plus ou moins célestes, elle y mesîe plus ou moins de terre. Elle enchâsse les esprits les plus brillans de la mesme sorte que les orfèvres mettent en œuvre les plus belles pierres, lesquels n'y employent que le moins d'or qu'il se peut, et que ce qu'il en faut pour les lier. Vous détromperez les hommes de cette erreur grossière d'estimer davantage ceux qui pèsent le plus, et ma petitesse, qui m'a esté reprochée tant de fois par mademoiselle de Rambouillet, me tiendra lieu de recommandation auprès d'elle. Je trouve, au reste, bien juste l'affection que vous dites qu'elle a pour vous, et qu'ont avec elle cinq ou six des plus aymables personnes du monde. Mais je m'estonne que vous vouliez me persuader par là de vous donner la mienne, et que vous la pensiez gagner avec les mesmes raisons qui vous la pourroient faire perdre. Il faut que vous ayez une extrême confiance en ma bonté de croire que je puisse aymer un homme qui jouit de tout mon bien, et qui a obtenu ma

confiscation. Je suis pourtant si juste que cela ne m'en empeschera point, et je croy aussi que vous Testes tant de vostre costé que je ne désespère pas de me pouvoir accorder de cela avecque vous. Ils peuvent bien vous avoir donné ma place sans que pour cela vous m'en mettiez dehors, et celle que j'avois dans leur esprit n'estoit pas grande si nous n'y pouvons pas bien tenir tous deux. Pour ce qui est de moy, je feray tout ce qui me sera possible pour ne vous y estre pas incommode, et je m'y rangeray de sorte que j'y demeureray sans vous choquer. Puisqu'un si puissant interest n'est pas capable de me séparer des vostres, vous devez croire qu'il n'y aura jamais rien qui le puisse faire, et que je suis à toutes sortes d'espreuves, Monsieur, vostre, etc.

A Bruxelles, le 3 février 1634.

A Mademoiselle de Rambouillet.

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