‹ Lettres de V. VoitureChapitre 69 sur 101 · LETTRE LUI · texte numérisé non relu

LETTRE LUI

Mademoiselle, Car estant d'une si grande considération dans nostre langue, j'approuve extrêmement le ressentiment que vous avez du tort qu'on luy veut faire, et je ne puis bien espérer de l'Académie dont vous me parlez, voyant qu'elle se veut establir par une si grande violence. En un temps

où la fortune joue des tragédies par tous les endroits de l'Europe, je ne voy rien si digne de pitié que quand je voy que Ton est prest de chasser et faire le procez à un mot qui a si utilement servi cette monarchie, et qui, dans toutes les broùilleries du royaume, s'est tousjours monstre bon François. Pour moy, je ne puis comprendre quelles raisons ils pourront alléguer contre une diction qui marche tousjours à la teste de la raison et qui n'a point d'autre charge que de l'introduire. Je ne sçay pour quel interest ils taschent d'oster à Car ce qui luy appartient pour le donner à Pour-ce que, ny pourquoy ils veulent dire avec trois mots ce qu'ils peuvent dire avec trois lettres. Ce qui est le plus à craindre, Mademoiselle, c'est qu'après cette injustice on en entreprendra d'autres; on ne fera point de difficulté d'attaquer Mais, et je ne sçay si Si demeurera en seureté : de sorte qu'après nous avoir osté toutes les paroles qui lient les autres, les beaux esprits nous voudront réduire au langage des anges, ou, si cela ne se peut, ils nous obligeront au moins à ne parler que par signes. Certes, j'avoue qu'il est vray ce que vous dites, qu'on ne peut mieux connoistre par aucun autre exemple l'incertitude des choses humaines. Qui m'eust dit, il y a quelques années, que j'eusse deû vivre plus longtemps que Car, j'eusse creu qu'il m'eust promis une vie plus longue que celle des patriarches'; cependant il se trouve qu'après avoir vescu onze cens ans plein de force et de crédit, après avoir esté employé dans les plus importans traittez et assisté

tousjours honorablement dans le conseil de nos roys, il tombe tout d^n coup en disgrâce, et est menacé d'une fin violente. Je n'attens plus que l'heure d'entendre en l'air des voix lamentables qui diront : « Le grand Car est mort. » Et le trespas du grand Cam ny du grand Pan ne sembleroit pas si important ny si estrange. Je sçay que, si Ton consulte là-dessus un des plus beaux esprits de nostre siècle, et que j'ayme extrêmement, il dira qu'il faut condamner cette nouveauté, qu'il faut user du Car de nos pères aussi bien que de leur terre et de leur soleil, et que l'on ne doit point chasser un mot qui a esté dans la bouche de Charlemagne et de saint Louis. Mais c'est vous principalement, Mademoiselle, qui estes obligée d'en prendre la protection. Puisque la plus grande force et la plus parfaite beauté de nostre langue est en la vostre, vous y devez avoir une souveraine puissance et faire vivre ou mourir les paroles comme il vous plaist. Aussi crois-je que vous avez desja sauvé celle-cy du hazard qu'elle couroit, et qu'en l'enfermant dans vostre lettre vous l'avez mise comme dans un azyle et dans un lieu de gloire où le temps ny l'envie neéla sçauroient toucher. Parmytout cela, je confesse que j'ay esté estonné de voir combien vos bontez sont bizarres, et que je trouve estrange que vous, Mademoiselle, qui laisseriez périr cent hommes sans en avoir pitié, ne puissiez voir mourir une syllabe. Si vous eussiez eu autant de soin de moy que vous en avez de Car, j'eusse esté bienheureux, malgré ma mauvaise fortune. La pauvreté,

l'exil et la douleur ne m'auroient qu'à peine touché; et, si vous ne m'eussiez pu oster ces maux, vous m'en eussiez au moins osté le sentiment. Lors que j'esperois recevoir quelque consolation clans vostre lettre, j'ay trouvé qu'elle estoit plus pour Car que pour moy, et que son bannissement vous mettoit plus en peine que le nostre. J'avoue, Mademoiselle, qu'il est juste de le deffendre; mais vous deviez avoir soin de moy aussi bien que de luy, afin que l'on ne vous reproche pas que vous abandonnez vos amis pour un mot. Vous ne respondez rien à tout ce que je vous avois escrit; vous ne parlez point des choses qui me regardent. En trois ou quatre pages, à peine vous souvient-il une fois de moy, et la raison en est Car. Considerez-moy davantage une autre fois, s'il vousplaist; et, quand vous entreprendrez la deffense des affligez, souvenez-vous que je suis du nombre. Je me serviray tousjours de luy-mesme pour vous obliger à m'accorder cette grâce, et je vous asseure que vous me la devez : Car je suis, Mademoiselle, vostre, etc.

A la mesme.

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