‹ Lettres de V. VoitureChapitre 70 sur 101 · LETTRE LIV · texte numérisé non relu

LETTRE LIV

Mademoiselle, quand je vous aurois présenté autant de perles que les poètes en ont fait pleurer à l'Aurore, et qu'au lieu que je ne vous ay donné

qu'un peu de terre, je vous l'aurois donnée toute entière, vous n'auriez pu me faire un plus magnifique remerciment. La vigne du grand Mogol seroit payée de la moindre de vos paroles, et toutes les pierreries dont elle est chargée n'ont pas tant d'éclat ny de si belles lumières que les choses que vous escrivez. Voila, Mademoiselle, un commencement fort brillant, et ceux qui, à quelque prix que ce soit, veulent escrire de beaux mots, seroient bien-aises de commencer par là ce qu'ils appellent une belle lettre. Mais le courrier ne m'en donne pas le loisir, et de plus, après avoir bien leu celle de madame vostre mère et les vostres, je suis résolu de ne m'en plus mesler. Sans mentir, il ne se peut rien voir de plus galant ny de plus beau que celle que j'ay receuë d'elle; et cela est merveilleux qu'une personne qui n'escrit qu'en quatre ans une fois le fasse de sorte, quand elle l'entreprend, qu'il semble qu'elle y ait tousjours étudié, et que durant tout ce temps elle n'ait pensé à autre chose. Je devrois estre tantost accoustumé aux miracles de vostre maison ; mais j'avoue que je ne puis pas m'empescher de m'en estonner. J'admire de vous particulièrement, Mademoiselle, que, sçachant si bien danser, vous sçachiez si bien escrire, et que vous emportiez le prix en mesme temps de trois choses qui ne marchent gueres ensemble, estant, comme vous estes, la meilleure danseuse, la meilleure dormeuse et la plus éloquente fille du monde. Au reste, vous m'avez fait un extrême plaisir de mettre monsieur Maighne de la partie des mattassins.

Cette pensée m'a plû autant qu'aucune des vostres, et je vous donne ma parole que nous ne les danserons point qu'il n'en soit. Aussi bien, à dire le vray, monsieur de Chaude-bonne est fort chagrin à cette heure pour bien battre les sonnettes , et je croy que j'aurois peine moy-mesme à bien danser en vostre absence, estant comme je suis, Mademoiselle, vostre, etc.

A la mesme.

Mademoiselle, à cette heure que vos lettres sont plus admirables qu'elles ne furent jamais, j'avoue que j'aurois beaucoup de peine à m'en passer. Ayant perdu l'espérance, depuis que j'ay veu vos dernières, d'en escrire jamais de bonnes, je serois au moins bien-aise d'en recevoir, et il est juste que vous me rendiez par là l'honneur que vous me faites perdre d'ailleurs. La haute opinion que j'ay, il y a si long-temps, de vostre esprit, m'avoit préparé à en voir, sans estre surpris, toutes sortes de merveilles, et il me sembloit qu'il ne pouvoit plus rien faire qui me pût estonner, si ce n'est qu'il vînt à produire des choses ordinaires ou médiocres; mais certes je confesse qu'il est arrivé à un point de perfection que jen'avois pas conceuë, et que je n'ay rien pu imaginer de tout ce que vous me faites voir. Je vous asseure, Mademoiselle, que je

vous parle sans flatterie, et mon dépit n'est pas encore si bien passé que je sois en humeur de vous flater. Vous vous estes haussée autant au dessus de vous-mesme que vous aviez accoustumé d'estre au dessus de toutes les autres, et la moindre lettre que vous escrivez à cette heure vaut mieux que Zelide et Alcidalis, oùy mesme quand on mettroit avec eux leurs deux royaumes. Dans le fort de ma colère, je n'ay point fait de plaintes contre vous qui ne fussent accompagnées de louanges ; et une des causes qui m'obligent à cette heure à me reconcilier, c'est la crainte que, si je vous tesmoigne de la haine, on ne croye qu'elle vienne d'envie plustost que d'un juste ressentiment. Cependant vous sçavez en vostre cœur si j'en ay du sujet, et, sans en parler davantage, c'est là que je demande que vous m'en fassiez raison. Aussi bien, après avoir esté muet si long-temps, je ne veux pas rompre mon silence par des cris; je vous supplieray seulement de penser quel je dois avoir esté, ayant perdu en mesme temps l'espérance de retourner en France et la consolation de vostre souvenir et de vos lettres. Un seul de ces mal-heurs pouvoit m'accabler; mais, cela est estrange, je m'en suis sauvé pource qu'ils sont venus ensemble, et chacun d'eux m'a aidé à supporter l'autre. Quand, après ce témoignage de vostre mauvaise volonté, je me suis imaginé de combien de maux la fortune me tiroit en m'empeschant de tomber en vos mains, il m'a semblé qu'au prix de cela un exil perpétuel estoit bien supportable, et ^qu'au moins je ne mourrois

pas icy d'une mort si cruelle. Cependant, Mademoiselle, cette consolation n'est pas si bonne que je n'en aye besoin encore de quelqu'autre : car je vous jure que monsieur de*** mesme n'est pas si triste que je le suis, et ces sombres et noires melancholies où vous m^avez veu quelquefois n'estoient que l'ombre de celles où je suis maintenant. Dissipez-les, je vous supplie, et trouvez, si vous pouvez, des paroles pour conjurer ces nuages. Mais qui doute que vous ne le puissiez, et qui ne sçait que pour vostre esprit il n'y a point d'impossible? C'est à luy à qui je me recommande, et, puis que les choses les moins imaginables et les plus extraordinaires luy sont aisées, qu'il fasse que je sois capable d'avoir quelque sorte dejoye icy et que je vive jusqu'à ce que je vous puisse dire combien je suis au delà de ce que vous le croyez , Mademoiselle, vostre, etc.

A la mesme.

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