‹ Lettres de V. VoitureChapitre 81 sur 101 · LETTRE LXVII · texte numérisé non relu

LETTRE LXVII

Monseigneur, j'ay fait voir à monsieur de Sainct H***, à monsieur de S. R***, et à monsieur de S. Q***, l'endroit de vostre lettre où vous parlez des domestiques de Monsieur. Je vous respons qu'ils ne l'ont trouvée nullement bien, et je sçay que monsieur des Ouches, à qui je n'en ay pas encore voulu parler, ne le trouveroit guère meilleur. De sorte que, si je me voulois préparer contre les menaces que vous me faites, vous pouvez juger que je ne manquerois pas d'amis, et que, si je vous escris à cette heure, ce n'est pas tant par crainte que par une véritable affection et une inclination naturelle que j'ay à vous obeïr. Outre ceux que je viens de nommer, il y a encore icy d'autres personnes plus braves, et avec qui il seroit plus dangereux d'avoir querelle, qui n'approuvent pas que je me travaille pour vous donner du plaisir, et qui ne trouvent pas raisonnable que vous en puissiez recevoir quelqu'un en ne les voyant pas. A la vérité, Monseigneur, puisque vostre absence traverse toutes leurs joyes, il seroit assez juste que vous n'en souhaitassiez point d'autre que celle de les revoir, et qu'en attendant celle-là vous ne fussiez point capable d'aucun divertissement. Je suis tesmoin que tous ceux que l'on reçoit icy en cette saison ne les empeschent pas de se souvenir de vous et de souhaiter

continuellement vostre retour. Le froid et les neiges des montagnes d'Alsace les transissent et les font trembler tous les jours dans les plus grandes assemblées, et la crainte des embusches des Cravates leur donne l'alarme à toute heure au milieu de Paris. Mais, ce qui est le plus estrange, et qui peut-estre ne vous semblera pas croyable, j'ay veu M. de Bourbon et M. de Rambouillet estre tristes pour l'amour de vous dans le bal, et soupirer en attendant des violons. Je ne sçay pas, Monseigneur, ce que vous jugerez de là, ni quel avantage vous en tirerez; mais, pour moy, je suis asseuré que, quoy qu'elles puissent faire pour vous à l'avenir, elles ne vous pourroient jamais donner une plus grande preuve de leur affection. L'autre jour que je monstrois la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire, comme j'estois à l'endroit où vous me mandiez que vous estiez prest de partir, au lieu de lire en Alsace, je leus en Thrace. Bras de Fer, qui n'a pas accoustumé, comme vous sçavez, de s'émouvoir de rien, devint pasle comme mon collet et dit d'une voix estonnée : « En Thrace, Monsieur? » Et une autre personne qui estoit proche, et qui sçait un peu mieux la carte, ne laissa pas d'estre un peu esmeuë. Je voudrois bien, Monseigneur, vous entretenir de vostre Espouse; mais je n'en sçaurois parler, car on n'en peut dire que des choses incroyables, et il n'y a plus rien en elle que l'on puisse décrire. Ce que vous y avez veu d'aymable , d'admirable et de charmant, a tousjours augmenté d'heure en heure,

et on découvre tous les jours en elle de nouveaux trésors de beauté, de générosité et d'esprit. Au reste, je vous puis jurer qu'elle a eu en vostre absence toute la conduite que vous sçauriez souhaiter. Je sçay qu'il court un certain bruit qui sans doute vous aura donné quelque soupçon d'elle, car, vous autres Afriquains, je vous connois; et il est vray qu'il y a un galant de bonne maison, et qui peut avoir un jour beaucoup de bien, qui la voit assez volontiers. Mais je vous asseure que, parmy cela, elle a tous les sentimens que doit avoir une femme tres-sage et tres-prudente, et que vous luy auriez inspirez vous-mesme. Sans mentir, Monseigneur, si vous ne vous estes bien endurcy le cœur parmy les Suédois, le souvenir de toutes ces personnes vous doit donner une extrême envie de revenir; et, quelques charmes qu'aye la gloire, vous ne devez pas trouver qu'elle en aye tant qu'elles. Hastez donc vostre retour le plus qu'il vous sera possible, et faites qu'au moins pour quelque temps vostre ambition se tourne de leur costé. Aussi bien, quand la fortune vous meneroit victorieux jusques dedans Prague, je ne m'imagine pas qu'elle vous puisse estre véritablement favorable en vous éloignant d'icy. Il n'y a point de conqueste de là le Rhin, ni delà le Danube, qui vous deust pleinement satisfaire, et toute l'Allemagne ne vaut pas un faux-bourg de deçà. Je suis, Monseigneur, vostre, etc.

Au mesme.

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