‹ Lettres de V. VoitureChapitre 82 sur 101 · LETTRE LXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXVIII

Monseigneur, il vous semble qu'il n'y a qu'à escrire, et vous en parlez bien à vostre ayse, vous qui n'avez rien à faire qu'à commander à douze mille hommes et à résister à trente mille autres; mais, si vous aviez à voir et à considérer trois ou quatre personnes qui sont icy, vous trouveriez que l'on a bien d'autres choses à penser. Si vous estiez en ma place, je suis asseuré qu'il ne vous resteroit pas plus de loisir qu'à moy. Je meurs d'envie que vous y soyez, pour voir comment vous vous en pourriez démesler avecque cette conduite dont on vous loue tant et cette merveilleuse prudence qui vous a desja tiré de tant d'autres périls : car je vous advertis, Monseigneur, qu'au retour de la guerre qui vous occupe maintenant , vous aurez à en faire icy une plus dangereuse. Vous y trouverez des ennemis beaucoup plus braves et plus fiers que les Allemands, et vous, qui par vostre adresse venez de sauver tant de millions d'ames, vous aurez bien de la peine à eschapper vous-mesme. Il n'y a point de retraite à faire devant eux, et c'est assez de les voir pour estre défait. Il y a, entre les autres, un certain Bras de ¥tv, qui est la plus redoutable créature que le soleil voye aujourd'huy. Il n'y a point d'armet qui puisse résister à ses coups; il brise tout ce qu'il touche, et toutes les cruautez des

Croates ne sont point comparables aux siennes. Je sçay, Monseigneur, que vous connoissez ceux dont je vous parle, et que desja en quelques occasions vous vous estes rencontré avec eux; mais ne vous imaginez pas de les trouver comme vous les avez laissez : leurs forces sont augmentées depuis quelque temps, et leur puissance est venue à un point qu'il n'y a plus rien qui leur résiste. Il ne se passe jour qu'ils ne fassent des prises jusques dans les portes de Paris. Ils prennent, ils tuent, ils saccagent tout ce qu'ils rencontrent, et, tandis que vous vous amusez à défendre la frontière, ils mettent en feu le cœur du royaume. Que ce que je vous dis pourtant ne vous fasse pas appréhender de revenir, et, n'ayant pas eu de peur en tant de rencontres où tout autre que vous en auroit eu, ne commencez pas à craindre en celle-cy : car, encore qu'ils ne prennent personne à mercy, je crois qu'il y aura quartier pour vous, et que, si vous tombez entre leurs mains, ils vous traitteront avec toute la douceur que l'on doit avoir pour un prisonnier de vostre mérite. Selon que je puis juger, ils espèrent de vous monstrer en cet estât, et il me semble qu'ils ne pourroient pas avoir tant de joye de vos victoires, comme je voy qu'ils en ont, s'ils ne croyent qu'elles doivent honorer les leurs. Mais ils seront ravis de voir à leurs pieds le dompteur de Galas, et de faire connoistre que celuy qui a esté le bouclier de toute la France n'aura pu se mettre à couvert de leurs coups. Aussi connois-je en eux une incroyable impatience pour vostre retour, et je

suis asseuré qu'il n'y a point d'homme en France qu'ils désirent tant de tenir que vous. Je vous donne cet advis, Monseigneur, afin que là-dessus vous preniez vos mesures pour vous défendre, ou qu'au moins vous ne chérissiez pas si fort le titre de Victorieux que vous ne vous résolviez de le perdre icy. Pour moy, quoy qu'il vous puisse arriver, je vous avouëray que je souhaitte fort que vous y soyez : car je n'auray point de joye jusqu'à ce que j'aye Phonneur de vous voir et de vous (tire au coin de vostre feu les soins, les inquiétudes et les alarmes que vous avez données à toutes les personnes qui vous aiment. Je suis, Monseigneur, vostre, etc.

Au mesme.

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