‹ Lettres de V. VoitureChapitre 83 sur 101 · LETTRE LXIX · texte numérisé non relu

LETTRE LXIX

Monseigneur, encore faut-il que vous ayez quelque mortification dans vos triomphes, et qu'ayant à toute heure le plaisir d'entretenir des gens de guerre tout vostre saoul, vous preniez pour un moment en patience l'entretien d'un homme de lettres. Nous ne sçaurions souffrir à Paris que vous soyez si aise à Metz, et, ne pouvant pas empescher vos joyes, nous voulons au moins les interrompre. Je n'aurois pourtant pas esté si hardy que de l'entreprendre s'il ne m'avoit esté commandé

par une dame à qui rien ne se peut refuser, et à laquelle ceux mesmesàqui se soumettent les armées et leurs généraux ne feroient pas de difficulté d'obeïr. Il est vray, Monseigneur, que, toutes les fois que je m'imagine de vous voir avec huit ou dix mestres de camp à l'entour de vous, j'ay pitié de Terence, de Virgile et de moy; je plains extrêmement ceux qui désirent icy que vous vous souveniez souvent d'eux, et je suis asseuré qu'il n'y a point de si petit bastion en vostre place qui ne vous soit plus considérable et que vous n'aymiez beaucoup plus que moy. Toutefois je n'osois pas en murmurer : je considerois qu'il y avoit quelques personnes qui avoient plus de droit de s'en plaindre, et je ne voulois pas avoir de différent avec un homme que l'on dit qui peut disposer de toutes les trouppes du mareschal de la Force. Mais, à cette heure que l'on m'a donné la hardiesse de parler, et qu'il y a icy des personnes qui m'avoueront de tout ce que j'escriray, je ne craindray point de vous dire que c'est une chose extrêmement pitoyable, que vostre affection, qui estoit il y a peu de temps partagée entre les plus aymabies personnes du monde, soit maintenant comme donnée au pillage aux gens d'armes. Je ne suis pas bien maistre de moy, et tout mon esprit se renverse quand je songe que la place qu'avoit en vostre cœur la plus adorable créature qui fust jamais est peut-estre à cette heure tenue par le colonnel Ebron; que madame de Combalet et mademoiselle de Rambouillet ont quitté la leur à un aide de camp ou à

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un sergent-major, et que vous aurez donné la mienne à quelque misérable anspesade. Cette pensée, Monseigneur, nous met tous icy dans une tristesse qui ne se peut exprimer. Il n'y a qu'une personne qui est plus constante que les autres, et qui asseure que Ton ne doit pas croire de vous une si grande injustice. Celle dont je vous parle est une demoiselle ***, blonde, blanche et grasse, plus gaye et plus belle que les plus beaux jours de cette saison, et telle qu'à peine en trouveriezvous trois en tout le païs Messin si bien faites qu'elle. Elle a des yeux dans lesquels il semble que toute la lumière du monde soit renfermée , un teint qui obscurcit toutes choses, une bouche que toutes celles du monde ne sçauroient assez louer, pleine de traits et de charmes, et qui ne s'ouvre et ne se ferme jamais qu'avec esprit et jugement. Selon que je la viens de dépeindre, vous jugerez bien que c'est une beauté fort différente de celle de la reyne Epicharis; mais, si elle n'est pas si Egyptienne qu'elle, elle ne laisse pas d'estre poulie moins aussi voleuse. Dès sa première enfance, elle vola la blancheur à la neige et à l'yvoire, et aux perles l'éclat et la netteté; elle prit la beauté et la lumière des astres, et encore il ne se passe guère de jours qu'elle ne dérobe quelque rayon au soleil et qu'elle ne s'en pare à la veue de tout le monde. Dernièrement, en une assemblée qui se fit au Louvre, elle osta la grâce et le lustre à toutes les dames et aux diamans qui les couvroient. Elle n'épargna pas mesme les pierreries de la couronne sur la

teste de la reyne, et elle en sceut enlever ce qui estoit de plus brillant et de plus beau. Cependant, quoy que tout le monde connoisse sa violence, personne ne s'y oppose. Elle fait avec impunité ce qui luy plaist, et, bien qu'il se trouve à Paris des gens qui prennent les ducs et pairs dès le lendemain de leurs nopces, il n'y a pas d'hommes assez hardis pour entreprendre de l'arrester. Mais, quoy qu'elle soit cruelle pour tout le monde, elle me semble assez douce pour ce qui vous regarde. Elle m'a commandé de vous dire qu'elle n'a point les défiances que les autres ont de vous, et qu'en reconnoissance de cela elle vous prie de luy renvoyer six arcs triomphaux du reste de vostre entrée, quatre douzaines d'exclamations publiques et les œuvres poétiques du landgrave de Hesse. Je vous conseille de faire exactement tout ce qu'elle désire, et d'éviter sur toutes choses de vous mettre mal avec elle : car, si elle entreprend de vous faire du mal, vostre compagnie de gendarmes et celle de vos chevauxlégers ne vous empescheront pas d'estre pris. Metz n'est pas une assez bonne place pour vous défendre contre son pouvoir. Mais, Monseigneur, je ne considère pas que je vous entretiens trop longtemps parmy tant d'affaires que vous avez, et, si je fais ma lettre plus longue, je crains que vous remettiez à la lire quand la paix sera faite. Je serois pourtant bien fasché que vous n'en vissiez pas la fin, puis que ce qui m'importe le plus est que vous n'y leussiez pas les protestations tres-serieuses que je vous fais que, de tant de personnes qui ont receu

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de vos bien-faits, il n'y en a point qui soit, avec plus de zèle et de respect que moy, vostre, etc.

A Mademoiselle de Kamboùillet,

En luy envoyant douze galans de ruban d'Angleterre pour une discrétion qu'il avoit perdue contre elle.

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