‹ Lettres de V. VoitureChapitre 84 sur 101 · LETTRE LXX · texte numérisé non relu

LETTRE LXX

Mademoiselle, puisque la discrétion est une des principales parties d'un galant, je croy qu'en vous en envoyant douze je vous paye bien libéralement ce que je vous dois. Ne craignez pas d'en prendre un si grand nombre, vous qui jusques icy n'en avez voulu recevoir pas un : car je vous asseure que vous pouvez vous fier en ceux-cy, et qu'ils se sçauront taire des faveurs que vous leur ferez. Quelque gloire qu'il y ait à recevoir des vostres, ce n'est pas peu de chose d'en avoir tant trouvé de cette humeur en un temps où ils sont tous si pleins de vanité. Aussi a-t-il fallu les aller quérir bien loin et les faire venir de delà la mer. Vous sçavez bien, Mademoiselle, que ce ne sont pas les premiers de ce païs-là qui ont esté bien receus en France. Mais voicy, sans doute, les plus heureux de tous ceux qui en sont venus, et, si vous les recevez, ils ne doivent pas envier ceux qui ont servy les Princesses et les Reynes : car, sans mentir, Mademoiselle, il

n'y a rien sur la terre au dessus de vous, et quiconque auroit part en vostre esprit se pourroit vanter d'estre en la plus haute place du monde. Je parle beaucoup pour un homme qui paye une discrétion; mais considérez, s'il vous plaist, que ce n'est pas trop qu'un poulet pour douze galans, et que ceux pour qui j'escris, au moins ceux de leur païs, ont une si estrange façon de se faire entendre qu'il semble qu'ils parlent d'amour quand ils ne font que des complimens. Ne trouvez pas estrange qu'estant leur secrétaire, j'aye en quelque sorte imité leur stile, et soyez asseurée que, si je n'eusse eu à parler que pour moy, je me fusse contenté de dire que je suis, Mademoiselle, avec toute sorte de respect, vostre, etc.

A la mcsme.

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