LETTRE LXXI
Mademoiselle, je ne croyois pas qu'il pust jamais arriver que je fusse plus affligé pour avoir receu une de vos lettres, ni que vous me pussiez donner de si mauvaises nouvelles que vous ne m'en sceussiez consoler en mesme temps. Il me sembloit que mon malheur estoit en un point qu'il ne pouvoit plus croistre, et que, puis que vous aviez pu quelquesfois me faire endurer patiemment l'absence de madame vostre mère et la vostre, il n'y avoit point de
mal que vous ne pussiez réapprendre à souffrir. Mais pardonnez-moy si je vous dis que j'ay trouvé le contraire de tout cela dans l'affliction que j'ay eue de la mort de madame Aubry, laquelle, sans mentir, a esté assez grande pour achever de m'accabler, et a pensé consumer les restes de ma patience. Vous pouvez juger, Mademoiselle, quelle extrême douleur ce me doit estre d'avoir perdu une amie si bonne, si estimable et si parfaite que celle-là, et qui, m'ayant tousjours donné tant de témoignages de bonne volonté, m'en a encore voulu rendre dans les dernières heures de sa vie. Mais, quand je ne considererois point mes interests, je ne me pourrois empescher de regretter infiniment une personne de qui vous estiez infiniment aimée, et laquelle, entre beaucoup de dons particuliers, avoit celuy de vous sçavoir connoistre autant que cela est possible et de vous estimer sur toutes les choses du monde. J'avoue pourtant que, si je puis recevoir quelque soulagement dans ce desplaisir, c'est de considérer la constance qu'elle a tesmoignée et avec quelle force elle a souffert une chose dont le seul nom l'avoit tousjours fait trembler. Ce m'est une extrême consolation d'apprendre qu'elle a eu à sa mort les bonnes qualitez qui luy avoient manqué durant sa vie, et qu'elle a sceu trouver si à propos de la resolution et du courage. Certes, quand j'y songe bien, je fais conscience de la regretter , et il me semble que c'est l'aimer d'une affection trop intéressée que d'estre triste de ce qu'elle nous a quittez pour estre mieux, et
qu'elle est allée trouver en l'autre monde le repos qu'elle n'a jamais eu en celuy-cy. Je reçois de tout mon cœur les exhortations que vous me faites là dessus d'estudier souvent une leçon si utile et si nécessaire, et de me préparer à en faire autant quelque jour. Je sçay profiter de vos remonstrances, et ce ne sera pas la première fois qu'elles m'auront fait devenir homme de bien. Le mal-heur, qui nous a tant pressez jusques à cette heure, ne nous prépare pas à cela. Il n'y a rien qui exhorte tant à sçavoir bien mourir que de n'avoir point de plaisir à vivre. Mais, si les espérances que la fortune nous monstre doivent réussir, si après tant de malheureuses années nous devons avoir quelques beaux jours, souffrez, je vous supplie, Mademoiselle, que j'aye de plus gayes pensées que celles de la mort; et, s'il est vray que nous devions bien-tost vous revoir, permettez-moy de ne haïr pas encore la vie. Lors que vous dites que vous jugez que je suis destiné à de grandes choses, vous me donnez de si bons augures de la mienne et des aventures qui me doivent arriver que je seray bien-aise qu'elle ne s'achève pas encore si tost. Pour moy, je vous puis asseurer que, si le destin me promet quelque chose de bon, je ne luy manqueray pas de mon costé. Je feray tout ce qui me sera possible pour coopérer avec luy et pour tascher à me rendre digne de vos prophéties. Cependant, je vous supplie tres-humblement de croire que, de toutes les faveurs que je puis demander à la fortune, celles que je désire plus passionnément, c'est qu'elle
fasse pour vous ce qu'elle doit, et que, pour moy, elle me donne le moyen de vous faire connoistre la passion avec laquelle je suis, Mademoiselle, vostre, etc.
Mademoiselle, permettez-moy, s'il vous plaist, de remercier icy madame vostre mère de l'honneur qu'elle me fait de se souvenir de moy en me faisant dire qu'elle admire en se taisant. Elle me veut apprendre comme il faut que je la révère.
A Madame.