LETTRE LXXII
Madame, il me semble que je vous dois pour le moins une lettre pour un brevet, et, quelques belles paroles que j'y puisse mettre, elles ne seront pas si riches que celles du parchemin que vous' me venez de faire obtenir, puis qu'il y en a pour dix mille escus. Monsieur de Puylaurens me l'a fait expédier avec tout le soin et l'affection qui se pouvoit désirer. Je me doutois bien que luy, qui a fait en sa vie tant de choses pour les dames, ne manqueroit pas de servir en ce rencontre-là la plus parfaite de toutes, et que la plus belle bouche du monde n'auroit pas esté ouverte inutilement en ma faveur. Ce bonheur m'estant arrivé, je m'imagine
qu'il n'y en a point qui me puisse manquer, et il me semble que le moindre bien qui me puisse échoir est cTestre riche, puis que vous desirez que je sois heureux. Cependant, quoy que je n'aye pas accoustumé d'estre fort sensible aux choses qui regardent mon establissement, j'avoue que j'ay receu cellecy avec une extrême joye; et je me serois trouvé moy-mesme trop intéressé en cette occasion, si je ne connoissois que ce que je considère davantage en ce bienfait est de ce que c'est vous qui me l'avez procuré. Aussi, à dire le vray, ceux qui mettent les richesses entre les choses indifférentes ne mettroient pas vostre bienveillance en ce rang-là; et, pour moy, je pense que je ne dois pas tenir entre les biens de la fortune un bien que la vertu m'a fait avoir. Je crois, Madame, que, sans mal parler, je vous puis appeler ainsi, et, si je ne suis pas mal informé de tous vos succez, /vous] pouvez prendre ce nom-là à meilleur titre que celuy que vous portez. Au moins est-il vray qu'elle ne s'est jamais montrée au monde si aimable qu'elle le paroist en vous, et ceux qui l'ont connue autrefois, et qui disoient qu'elle donneroit de l'amour à tous les hommes si elle se laissoit voir nuë, l'auroient trouvée plus charmante estant revestuë de vostre personne. Et certes, quand je considère les merveilles qui s'y rencontrent, et tant de sortes de grâces dont le Ciel vous a remplie, il me semble que celle dont je vous remercie à cette heure est la moindre que vous m'ayez faite. Je trouve que la place que vous me laissez prendre quelquefois dans vostre cabinet
vaut mieux que celle que vous me venez de faire accorder, et que vous ne me sçauriez jamais faire de bien qui vaille celuy de vous voir et de vous entretenir. Toutefois, Madame, il pourroit estre que le dernier que vous m'avez procuré est plus estimable qu'il ne paroist; et, comme on ne sçait pas encore à qui vous m'avez donné, et que cela est dans l'advenir, possible que la grâce que vous m'avez faite se trouvera plus grande que vous ne l'avez imaginée : car peut-estre que vous m'avez donné à une maistresse qui méritera de l'estre de tout le monde , qui aura l'ame grande, belle et libérale, le cœur noble et généreux, la personne accomplie, toute pleine d'agrémens et de charmes, et qui aura pour tous les hommes ces attraits secrets que chacun d'eux trouve en celle qu'il ayme. Peutestre qu'elle aura un esprit au dessus de tout ce qui se peut imaginer, plein de feu et de lumière, beau et pur comme celuy des anges; qu'elle sera instruite de plusieurs belles connoissances, qu'elle aura l'intelligence de trois ou quatre langues, qu'elle entendra la situation de toute la terre, comme^celle du petit Luxembourg, qu'elle sçaura les mouvemens des cieux, le nom et la place de tous les astres, et qu'après tout cela elle n'en connoistra pas un parmy eux si beau, si clair ni si brillant qu'elle. Permettez-moy, s'il vous plaist, Madame, de souhaiter qu'il en arrive de la sorte, et trouvez bon que je fasse des vœux pour cela, puisque j'en sçay faire de plus utiles que vous pour le bien de la France. Aussi j'espère que les miens
seront accomplis, et que quelques autres ne le seront pas. N'entreprenez pas, je vous supplie, de me faire jamais désirer autrement, car je suis, Madame, vostre, etc.
A Blois, le 5 janvier.
A la mcsme.