LETTRE LXXX
Monsieur, quand je ne sçaurois pas que vous estes un grand magicien et que vous avez la science de commander aux esprits, le pouvoir que vous avez sur le mien et les charmes que je trouve dans ce que vous m'avez escrit m'auroient fait juger qu'il y a en vous quelque chose de surnaturel. Avec vos caractères, j'ay veu dans un petit morceau de papier des temples et des déesses, et vous m'avez fait voir dans vostre lettre, comme dans un miroir enchanté, toutes les personnes que j'aime. Sur tout, j'ay remarqué avec beaucoup de plaisir le tableau où vous représentez, parmy des ombres, les plus belles lumières de nostre siècle, et me monstrez le soin qu'a eu de moy une personne qui n'a point aujourd'huy de pareille, et à qui vous n'en connoissez pas vous-mesme, quoy que vous sçachiez le passé et l'avenir. Mais vous, Monsieur, qui pouvez découvrir les choses plus cachées et qui n'avez qu'à dire : « Parlez, démons, jettez un sort » , je vous supplie pour sçavoir ce
que c'est que cette créature, et faites-moy la faveur de me dire ce que vous en aurez appris. C'est, sans mentir, une curiosité digne d'estre sceuë, et je vous promets que je ne reveleray pas le secret : car, en cela comme en toute autre chose, je suivray tousjours vos commandemens, et vous témoigneray que je suis vostre, etc.
A Madame la marquise de Rambouillet.