‹ Lettres de V. VoitureChapitre 96 sur 101 · LETTRE LXXXII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXII

Monseigneur, je voyois beaucoup de raisons de ne pas espérer si-tost de vos lettres, et je jugeois bien qu'une personne qui faisoit tant de choses n'en pouvoit pas beaucoup escrire. Je me contenais d'entendre icy toutes les semaines crier vostre nom et vos victoires, et de pouvoir apprendre de vos nouvelles en les achetant. Mais il est vray qu'il estoit temps que vous me fissiez l'honneur que j'ay receu de vous, et l'insolence de quelques gens commençoit à m'estre insupportable qui disoient tout haut que le temps de leurs prophéties estoit arrivé, et que je me verrois bien tost avec eux comme une personne privée. Il y en a mesme qui ont pris cette occasion de tenter ma fidélité. Vous ne sçauriez croire, Monseigneur, quels avantages l'on m'a offerts pour me faire promettre de quitter vostre party cet hyver et de prester mes griffes contre vous deux fois la semaine. Cependant, quoy que ces offres m'ayent esté présentées par la plus charmante bouche du monde, j'y ay résisté avec toute la constance que je suis obligé d'avoir pour un homme à qui je dois toutes choses, et que je trouve d'ailleurs si à mon gré que, quand il m'auroit tousjours haï, je ne me pourrois jamais empescher de le respecter et de le servir. De sorte qu'encore que j'aye à Paris ces attachemens que

ne manquent jamais d'y avoir ceux qui ne songent pas à commander des armées, et qui ne sont pas capables de ces hautes passions qui tiennent à cette heure un peu plus de la moitié de vostre ame, je suis prest d'en partir toutes les fois que vous me l'ordonnerez, et je quitteray pour vous aller trouver une personne jeune, gaye et brune. Je n'attens, pour cela, que d'en avoir une honneste occasion; et, si les ennemis, comme je le croy, ne vous osent attendre que derrière leurs murailles et vous obligent à un siège, je ne manqueray pas de me rendre auprès de vous. Aussi bien, pour dire le vray, j'aime mieux estre assiégeant qu'assiégé; et les Espagnols sont si près de Paris que, quand je n'en sortirois pas pour l'amour de vous, je le pourrois faire pour l'amour de moy. On rompt tous les ponts d'alentour; on est prest à toute heure de tendre icy les chaisnes , et, lorsque nous portons la terreur jusques sur les bords du Rhin, nous ne sommes pas bien asseurez sur ceux de la Seine. Dans le déplaisir que me donne ce desordre, je vous avoue, Monseigneur, que je reçois quelque consolation de voir qu'en un temps où nos affaires vont mal de tous costez, elles prospèrent du vostre, et que, tandis que nostre armée de Picardie se retire dans les villes, que celle que nous avons en Bourgogne languit dans les tranchées, et que nous ne faisons gueres mieux en Italie, vous arrestiez Galas dans ses retranchemens, vous preniez des places à sa veuë, et que vous soyez le seul conquérant et le seul victorieux. En

effet, sans faire passer les choses pour autres qu'elles ne sont, les seuls progrez que nous avons faits cette année nous sont venus par vostre moyen :

Te copias, te concilium, et tuos Prœbente Divos.

Je vous supplie donc tres-humblement, Monseigneur, de me commander d'aller prendre part à vos prosperitez, et d'aller voir nostre bonne fortune au seul lieu où elle est maintenant. Aussi bien, sans faire le vaillant, les exploits de monsieur de Simpleserre ne me laissent point dormir, et j'ay attaché au pommeau de mon espée trois lettres de la petite Flamande que je veux mettre dans le corps d'un Allemand. Sed quid ago? Cum mihi sit incertum tranquillo-ne sis animo, an ut in bello, in aliqua majuscula cura negotiove versere, labor longius. Cum igitur mihi erit exploratum te libenter esse risurum, scribam ad te pluribus.

Je n'ay pas craint de mettre encore celuy-cy, puis qu'il est de Ciceron, et je mettray dans mes lettres le plus de latin qu'il me sera possible, puis que vous me dites que vous n'en lisez plus que là : car, en vérité, ce seroit dommage que vous oubliassiez le vostre. Au pis aller, si vous l'oubliez, je m'offre de vous le raprendre cet hyver. Je vous monstreray les plus beaux passages de Virgile, d'Horace et de Terence; je vous expliqueray les plus difficiles, et je vous feray connoistre les grâces secrettes et les beautez les plus cachées de ces

autheurs-là; en un mot, je vous rendray tout ce que vous m'avez preste, etc.

Monseigneur, depuis cette lettre escrite, il est venu un courrier qui a donné Pavisque vous estiez dans Colmar. Je vous asseure que cette nouvelle a plus réjoùy la cour que tous les bals qui s'y donnent et que tous les balets qui s'y préparent; particulièrement sept ou huict personnes en ont eu une joye et une satisfaction infinie. A la vérité, on se peut consoler de l'absence de ses amis quand ils font les choses que vous faites, et il n'y a personne de ceux qui vous aiment le mieux qui pût désirer que vous eussiez esté icy plutost. Sans mentir, Monseigneur, cela est bien glorieux, de secourir les alliez du roy en dépit de l'hyver et des ennemis, et que vous, qui ne participez point aux réjouissances publiques, vous soyez le seul qui les justifiez, et qui nous donnez sujet d'en faire.

Au mesmc.

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