LETTRE LXXXIII
Monseigneur, je ne sçay pas pourquoy vous vous plaignez de moy, si ce n'est qu'à cette heure que vous avez les armes à la main, vous voulez quereller tout le monde, et que, prévoyant que les Espagnols ne dureront guère devant vous,
vous cherchez desja des matières de nouveaux differens. Il est difficile d'estre équitable et conquérant en mesme temps, et je vois bien que la vaillance et la justice sont deux vertus qui ne marchent guère ensemble. Il n'y a pas beaucoup de jours que je vous escrivis une lettre si longue que je crûs que vous n'auriez pas le loisir de la lire, et je ne me sens pas coupable d'avoir laissé passer une occasion de faire mon devoir. Quand je ne considererois pas, Monseigneur, les infinies obligations que je vous ay, et que je ne me soucierois point de donner quelque satisfaction de moy au plus honneste homme que j'aye connu de ma vie, tousjours ne laisserois-je pas de vous escrire, et je me garderois bien de donner aucun sujet de mécontentement à un homme qui est aujourd'huy le plus redoutable de France. Mais, sous ombre que vous avez à cette heure une infinité d'affaires, que vous faites le mestier de travailleur, de soldat et de gênerai tout ensemble, que vous soignez à fortifier un camp et à prendre une ville, à mettre l'ordre et la justice dans une armée et à rendre discipiinable une nation qui ne l'avoit encore jamais esté, il vous semble que tous les autres ont du loisir et qu'il n'y a que vous qui travaille. Cependant je vous asseure que, quand je n'aurois icy autre affaire qu'à escouter ceux qui disent de vos nouvelles et à en dire à ceux qui en demandent, je ne serois guère moins occupé que vous, et il ne me resteroit que fort peu de temps à vous escrire. Telle personne qui se contentoit les autres
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années de parler deux ou trois heures de vous en parle maintenant six heures sans se lasser. Ceux qui aiment le gouvernement et ceux qui le haïssent s'informent également de ce que vous faites, et il n'y a plus personne à qui vous soyez indiffèrent que ceux à qui la France l'est aussi. Comme j'écrivois cecy, Monseigneur, j'ay appris que la composition de Landrecis estoit faite, et que dimanche prochain vous seriez dedans. Je loue Dieu et me resjoùis avec vous de ce que vous avez appris aux estrangers qu'il n'est pas impossible que nous prenions de leurs places, et de ce que vous avez rompu le charme qui nous en avoifempeschez depuis tant d'années. Louvain, Valence et Dole avoient persuadé à nos ennemis que nous ne gagnerions jamais rien sur eux, et que le plus que nous pouvions faire estoit de reprendre ce que l'on nous avoit osté. Il sembloit que les plus meschantes villes devenoient imprenables dès que nous les attaquions. Nos armées, qui faisoient assez bien dans toutes les autres rencontres, se ruinoient et perdoient courage dès que l'on les employoit à un siège, et, quelque grande et victorieuse que fust nostre fortune, il n'y avoit point de si petit fossé ni de si foible rempart qui ne l'arrestast. Enfin, Monseigneur, vous avez changé ce mauvais destin; vous avez monstre à ceux qui vous renvoyoient à Dole qu'ils vous prenoient pour un autre; vous avez fait oùir vostre canon, pour ainsi dire, jusques dans Bruxelles, et ce bruit a fait reculer le cardinal infant jusques à Gand, au lieu de le faire
avancer au secours d'une place que vous luy alliez prendre. Mais ce que je trouve en cet exploit de plus considérable, c'est l'ordre, la diligence et la certitude avec laquelle il s'est fait. Le jour que vous ouvristes vos tranchées, on put dire que Landrecis estoit à nous, et, quand Picolommi et tous ces gens qui nous effrayèrent tant l'an passé y fussent venus avec toutes les forces de l'Empire, ils n'eussent pas pu vous l'oster des mains. Nous n'avions pas esté accoustumés de nous prendre de la sorte à attaquer des places, et Ton peut dire que le premier siège que vous avez fait a esté le premier siège régulier que l'on aye veu en France. *** M. *** m'a fort pressé d'aller avec luy, et je m'en suis excusé sur des affaires très-importantes que je luy ay fait entendre que j'ay icy. Ces affaires très-importantes, c'est un siège que j'ay commencé d'une place assez jolie et fort bien située. J'en ay fait la circonvallation à la mode de Hollande et à la vostre, et Picolomini ne me sçauroit empescher de la prendre. Les choses estant si avancées, il me déplairoit extrêmement de lever le siège : car, entre nous autres conquerans, cela est fascheux.
Ce 5 juillet 1604.
A Monsieur le marquis de Pisany.