VERNET
Genève, le 27 Aoust 1729.
Au prieuré de Bonne Nouvelle à Rouen, ce i*' mars 1730.
Mon Révérend Père.
Il y a icy un Anglois qui a fait acquisition d'un manuscrit très curieux, qu'il est dans la disposition de vendre. J'ay cru que vous ne trouveriez pas mauvais que je vous en donnasse avis, soit pour vous le faire avoir, si cela vous convient, soit pour apprendre de vous ce qu'il en peut espérer en le vendant en France. Voicy ce que c'est.
Le manuscrit est de ^ vol., contenant plusieurs dépêches et lettres originalles de Charles IX, d'Henry III et de Cath. de Médicis à différens ministres, et de ceux cy à leurs majestez. Toutes ces pièces sont indubitablement originales, plusieures conservent encore les cachets, plusieures sont de la main des personnes mêmes qui écrivent, et quand ce ne sont que des duplicata ou des copies de lettres adressées à d'autres cours, elles sont signées des secrétaires et ne sont pas moins originales, puis qu'elles sont adressées au roy pour l'informer de ce que contiennent d'autres lettres adressées ou à Elisabeth ou à d'autres puissances étrangères.
Le 1^»" tome contient près de trois cent lettres de Charles IX et de sa mère, avec les réponses et les dépêches des ministres, plusieurs des cardinaux de Lorraine et de Guise, plusieurs de M" de Lansac le jeune, de M'' Jacques Faye, de M"" de Pompone de Bellièvre, de M"" du Faur Pibrac et de M. de Monluc, de Valence,
etc. Cequ'il y a de plus curieux dans ce premier volume, c'est une suite non interompue de lettres qui contiennent les commencemens, les obstacles, les progrès et la réussite de 1 élection du Duc d'Anjou au thrône de Pologne. On y voit l'arrêt de Monluc lorsqu'il passoit de Verdun, les protestations contre l'officier qui l'avoit arrêté, quoique chargé de commissions de la cour, la justification que fait cet officier de sa conduite en allégant les ordres du roy, et tout ce qui peut éclaircir la question si Charles IX souhaitoit ou non l'élection de son frère. On trouve ensuite tout le manège des diètes de Pologne, le détail des présens qu'il fallut faire, les réponses par lesquelles on tâcha d'eflFacer l'impression étrange que faisoit la S* Barthélemi sur l'esprit des Polonois, et une multitude d'incidens très amusans. On trouve après cela le retour du roy, les périls qu'il courut, et les ruses dont il se servit, son passage à Venise, et, entre autres avantures curieuses, l'entrevue du légat, neveu du Pape, sous un habit dissimulé, avec l'ambassadeur Turc, et cela dans une Église, pour engager le grand Seigneur, son maître, à ne plus faire la guerre au roy d'Espagne, sur qui il n'y avoit rien à gagner, mais plutôt à la république de Venise qui étoit sans forces et n'avoit pour allié que le roy de France, dont le royaume étoit épuisé. Dans les 50 dernières lettres de ce volume, on voit les efforts qu'on fit inutilement pour conseruer la Pologne au roy.'
Le second tome, entre une multitude d'affaires courantes, contient les négociations de Pompone de Bellièvre auprès du roy de Navarre et de m' de Mommorency. Les négociations de m^ de Castelnau et de M^ de Laubespine-Châteauneuf auprès de la reyne
Elisabeth. 11 y a plus de deux cens lettres très longues et très curieuses de ces deux derniers ambassadeurs, où l'on voit les complimens astutes que se faisoient les deux cours, tandis qu'on se nuisoit réciproquement le plus qu'il étoit possible. Le caractère et la conduite d'Elisabeth y sont fidèlement détaillées au roy. Ses réponses en public, ses conversations particulières, sa vanité, ses ruses, tout ce morceau, qui occupe les deux tiers du volume, est très intéressant. Mais l'alTaire la plus importante et la mieux circonstanciée dans ces lettres c'est la prison, la prétendue conjuration, le procès et la mort de la reyne Marie d'Ecosse. Il y a plusieurs lettres de cette princesse à Castelnau, au roy de France, à Cath. de Médicis, et des copies envoiées par elle à Castelnau et à Châteauneuf de celles qu'elle avoit écrites à Elisabeth. 11 y en a une, écrite de sa propre main, où elle menace son fils, Jaques V d'Ecosse, de luy donner sa malédiction, s'il refuse de déclarer qu'il règne conjointement avec elle et en vertu du droit qu'il tient d'elle, avec les réponses de ce prince, qui sont communiquées à Henry 111 par M^ d'Enneval et par celuy q[ue] m^ d'Enneval laissa à sa place en quittant l'Ecosse. Il y a aussi une lettre originale d'Elisabeth au roy de France, où elle parle d'un ton bien ferme sur ce qu'il l'avoit fait menacer de son ressentiment par son ambassadeur, si elle passoit outre dans l'affaire de Marie d'Ecosse, Le françois de cette reyne est tout à fait ridicule pour le tour. En voicy un trait: en luy faisant entendre qu'elle le craint peu et qu'il a assez d'ennemis même chez lui, dans la ligue qui se tramoit, elle dit: n'avez besoin de plus d'ennemis, et ne donnez la bride à chevaux effarouchez, de peur qu'ils n'ébranlent votre selle.