‹ Lettres des Bénédictins de la Congrégation de St-MaurChapitre 27 sur 197 · LU · texte numérisé non relu

LU

ESTIENNOT A MABILLON

Pour le R. P. Mabillon.

A Rome le 24 mars.

Monsieur.

Je vous ay mandé dans ma dernière lettre, que l'empereur auoit fait donner l'exclusion du Cardinal Barbarigo de Padoue. Cette nouuelle ne se confirme pas^ et on asseure le contraire. Il y a beaucoup a espérer pour ce Cardinal. Le grand Duc de Florence qui Faime et estime extrêmement, trauaille de toutes ses forces pour le faire pape. On dit, qu'il a pour cet effet enuoyé de toutes parts des courriers. Cependant

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on le décrie fort, les uns, comme les Austrichiens, de ce qu'il s'est montré trop partial pour le Roy Jacques contre le prince d'Oranges; les autres, comme les Vénétiens, de ce qu'il est trop chicaneur et inquiet pour la réforme de son diocèse, ayant actuellement plus de 200 procez, et n'ayant pas mis le pied depuis plusieurs années dans sa cathédrale, parceque ses chanoines luy refusent certaines prétentions qu'il a sur le cérémonial; et d'autres enfin, comme menbres [sic] de la cour Romaine, qui appréhendent que son grand zèle pour le discipline ecclésiastique n'y ueille [sic] introduire une sérieuse et sévère réforme. C'est au reste, comme tout le monde en demeure d'accord, le plus homme de bien et le plus digne de la papauté. Le conclaue paroist fort partagé: il y a deux partis prédominens qui se peuuent donner l'exclusion l'un à l'autre. Celuy des Zelanti est le plus petit, mais il n'en est pas moins considérable, parceque de quel costé qu'il se tourne, il fera la pape. 11 est arriué un désordre dans le conclaue. Un conclauiste du Cardinal Assalti ayant eu la témérité d'aller écouter à la cellule de Médicis qui estoit en conférence auec d'autres Cardinaux, cette Éminence, s'en estant apperceu, est sorty brusquement auec un baston, et s'étant saisy du pauure Conclauiste, il l'a bastonné gagliardamente. Le 17 du mois, Colonitz est arriué, comme i'ay déià mandé; mais il n'a pas uoulu aller loger chez mg'^ Litta, que ce prélat n'ait osté les armes du défunct pape qui estoient encor sur la porte de son palais. Cela a paru fort étrange, comme aussi de [sic] ce que ce Cardinal n'a pas uoulu visiter les Cardinaux de la dernière promotion. 11 a cependant visité M"" le Cardinal de Fourbin, auec qui il traitte auec beaucoup de civilité. On dit une historiette

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du Cardinal Colonitz, qui est jolie. Passant par Fano, un pauure prestre se présenta à luy et luy demanda l'aumosne. Son Éminence luy donna un hongre. Le prestre, rauy d'aise, l'en remercia fort et luy souhaita la papauté, auec promesse de prier de tout son coeur Monsieur S* Antoine de Padoue de luy procurer cette haute dignité. Mais le Cardinal luy répondit, que S^ Antoine de Padoue estoit assez occupé pour l'Éuesque de sa ville, et qu'il ne voudroit pas intercéder pour un autre.

Dom Liuio, qui n'auoit fait aucune figure dans le précédent Conclaue, parce que son oncle Innocent XI luy en auoit fait une expresse deffense, un peu auant sa mort, fait son personnage en celuy cy. 11 visite souuent les Innocentiens, il leur escrit des billets, et leur ordonne de s'unir particulièrement auec D'Ada à qui il a confié son secret. Le Cardinal D'Ada est son parent, mais créature d'Alexandre 8., dont le parti est contraire à celuy des Innocentiens, ce qui donne bien à parler à du monde. On dit aussi, que le jeune Barbarigo, Éuesque de Montefiascone , est allé trouer le Cardinal Ottobon dans sa cellule, pour luy représenter la belle disposition où tout le monde estoit pour le Cardinal Éuesque de Padoue, mais qu'Ottobon luy a répondu que ce Cardinal estoit à la vérité un s^ homme, mais incapable de gouverner.

H est arriué un accident au Cardinal Pignatelli, qui est que D. Liuio estant allé à sa rencontre iusq[u'j à Marino, son carosse hurta [sic] fortement contre celuy de ce Cardinal et le uersa, en sorte qu'il en est resté blessé. Les autres Cardinaux, sçauoir Caraffa, Cantelmi, n'en ont point esté incommodé [sic]. On ne manque pas de faire pronostiques de cette ciuilité incommode.

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Le 17., il est arriué un courrier de la part de M' le Cardinal d'Estrée, qui donnoit aduis de son arrivée prochaine. M** le Duc de Chausne a dépesché aussitost un exprez à Ciuitauecchia, auec ordre au vaisseau de guerre qui y estoit pour charger, dit on, de la pozzolane, de partir incessament pour aller joindre Tannée nauale françoise, sans se mettre en peine de sa charge ny prendre les gardes marines et les soldats que son Excellence y auoit enuoyé [sic] pour passer en France. Le 19, sur les 22 heures, le prince de Liesteintein [sic], comme ambassadeur de l'empereur, alla pour la première fois au conclaue, pour y présenter au sacré collège sa lettre de créance et demander d'estre receu en cette qualité auec la presséance sur tous les autres ambassadeurs. Mais comme on luy eust marqué, par l'organe du Cardinal de Fourbin qui estoit alors le chef à son tour, qu'il falloit qu'il renonçasse en deue et bonne forme au quartier des franchises, comme auoit fait l'ambassadeur de France, il resta un peu surpris, ayant cru par des paroles aequiuoques éuiter cet inconuénient, et uoulant délibérer là dessus il se retourna à son palais, où il tint Conseil auec l'ambassadeur d'Espagne et celuy de Venise. Ce Conseil dura 2 heures, et il y fut résolu d'enuoyer au Cardinal de Médicis, dans un billet, sa renunciation , pour la présenter au sacré collège; ce qu'estant fait, il est reconnu pour ambassadeur, et il paroist en cette qualité. Quand il alla au Conclaue, il auoit la liurée, les carosses et les gens du Cardinal de Médicis, suiuy d'un nombreux cortège de prélats et de seigneurs Romains. Ce Seigneur est pauure, et Ton asseure qu'il dépensera son fond à faire la liurée qu'il doit faire pour soutenir son caractère. Il est passé pas icy un courrier de Turin qui va à

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Naple pour solliciter la remise des deux cents mille

escus promis à son Altesse. Ces -"- escus se doiuent

prendre sur Naple et la sieste pour le présent qu'on y a coutume de faire en considération du mariage de la Reine d'Espagne. Ce courrier doit aussi presser le départ des galères de Naple pour le secours de Nice. Comme ces galères ne sont point sans soupçon de peste, les Espagnols espèrent s'en préualoir pour la mettre dans l'armée françoise, ne pouuant faire un plus grand mal. Il est encor passé, pour le mesme effet, un courrier dépesché par le gouuerneur de Milan, pour presser un secours de munitions de guerre, d'argent et de soldats, pour s'en servir contre les François qui menacent cet estât. Le Cardinal gouuerneur n'est pas encor entré dans le Conclaue. Il a donné aduis au sacré Collège, qu'il estoit entré dequis peu dans Rome plus de 800 Allemands, parmy les quels il y a plusieurs Brandbourgeois, et François fugitiues [sic]. Le Cardinal Colomna est entré dans le conclaue pour la 2* fois, pour appuyer et contribuer à l'exaltation de Marescotti, dont on a fort parlé ces iours cy. Le bruict est que Colomna s'est déclaré du party espagnol. Vn Marchand françois de Paris, nommé Mabile, auoit dans sa boutique vn almanach, qui représentoit un François qui se bastoit contre un Espagnol, des Allemands, etc., et d'une manière choquante pour les confédérez ennemis de la France. Des Espagnols et Allemands sont entrez dans cette boutique et en ont détaché l'allemanach [sic] et blessé dangereusement un garçon qui uouloit s'y opposer. Le maistre s'en est plainct, et la justice en a informé; mais je crois qu'il n'en sera rien fait. On dit que cette violence a esté fait [sic] par ordre de l'ambassadeur d'Espagne, à qui ce marchand n'auoit pas

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uoulu donner de la marchandise à crédit. Nos seigneurs les Cardinaux doiuent arriuer ce soir, tous quatre ensemble. M*" le Cardinal Le Camus logera chez les chartreux. Tout Rome se fait feste de uoir ce Cardinal merueilleux. Il a passé auec le Cardinal Bonzi à Florence. On croit qu'ils ont en ordre de conférer auec le Grand Duc. Il y a trois iours que M' l'abbé de Polignac est arriué auec le père La Charonnière.

Nos sg" les Cardinaux viennent d'arriuer. Les nouuelles de Mantoue sont encor incertaines et diuerses. J'attends un plus grand ecclaircissement; ce sera pour l'autre ordinaire. On apprend par des lettres de Gênes, que Nice est assiégé par mer et par terre. Les Piedmontois ont rompu le pont de communication. M<'de Catinat y est auec 20000 hommes. On asseure icy que le prince d'Oranges, pour tenir plus secrètement les délibérations des assembleez, fait l'office de secrétaire.

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