L. PICQUES
A Paris, en Sorbonne, le }o mars 1699, Lundi.
J. LIRON A RUINART*).
Mon Révérend Père:
Quoyque je n'ignore pas combien l'édition de S. Grég[oire] occupe maintenant vostre Révérence, je ne
*) Environ 1698, à ce qu'il semble.
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pense pas qu'il soit nécessaire que je lui fasse excuse, de ceque je prens la liberté de Tinterrompre dans cette grande et sainte occupation. Car, outre que les personnes qui travaillent pour le public, sont, ce semble, redevables à tout le monde, et ne se peuvent dispenser d'instruire ceux qui trouvent de la difficulté dans ce qu'ils avancent, et qui cherchent dans leurs lumières l'éclaircissement de cequi les arreste; je connois de plus si parfaitement vostre honnesteté, vostre générosité et vostre inclination bienfaisante, que je ne doute nulle- [men]t que vous ne leviez, le plutost qu'il vous sera possible, les difficultez que je vas vous proposer.
J'ay lu l'histoire de la persécution des Vandales, aussitost que je l'ay pu. Vous prétendez dans la préface: I. qu'elle a esté écrite par un Évesque d'Afrique, nommé Victor; 2. que ce Victor a esté Évesque de Vite ; 3. qu'il estoit Évesque lorsque les Évesques d'Afrique furent assemblez à Carthage par Huneric; 4. qu'il estoit en exil lorsque les Évesques s'assemblèrent.
Les règles de la Critique ne permettent pas de douter des 2 premiers points, puisque tous les Mss. en rendent témoignage; mais je trouve de grandes difficultez dans les 2 autres.
1. L'an 481, Huneric ayant permis, que l'on ordonnât un Évesque de Carthage, l'auteur dit, p. 23: quod edictum dum nobis prœsentibas 14. Cal. Jun. universce
Ecclesiœ legeretur, gemere coepimus mussitantes et
ita legato dixisse probamur, &c. Je ne sçay, si l'on peut dire que celuy qui parle de la sorte, estoit Évesque, car il faudroit prouver, que, dans un temps si malheureux, l'Évesque Victor ne résidoit pas dans son Église, qui avoit absolument besoin de ses soins et de sa présence, et qu'il estoit à Carthage, lorsqu'il n'y avoit
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point d'Évesque propre dans cette Eglise, et que les Vandales ne permettoient pas que l'on y en ordonnast; cequi est très difficile à croire, aussi bien qu'à prouver.
Mais, au contraire, les paroles que je viens de rapporter, et celles qui furent dites à l'envoyé du Roy: hcec Ecclesia Episcopum non delectatur habere; gubernat eam Christus qui semper dignatus est gubernare, conviennent fort bien à un membre du clergé de Carthage.
Peut estre que le mot de Nostrorum Catholicoram (parlant des Catholiques de la Cour p. 24), et ceux-cy de la p. 25: quorum nos plurimos novimus, peuvent encore favoriser ce que je viens de dire, que Victor estoit clerc de Carthage.
2. En quelque année que l'on mette l'exil des 4976 Confesseurs, 2 choses sont certaines: l'une, que l'auteur de cette histoire les accompagna dans leur exil, je veux dire, jusqu'au lieu de leur exil; l'autre, qu'il n'estoit pas du nombre des exilez. Je croy que vous vous plaindriez, si je perdois le temps à prouver ces 2 faits. La narration que fait l'auteur, ne laisse pas lieu d'en douter. N'en peut-on pas conclure, que l'historien n'estoit pas Évesque pour lors? Laissant à part toutes les raisons générales qu'on pourroit donner, je dis: 1° que les paroles du peuple, qui sont rapportées p. 33, ne permettent point croire qu'un Evesque eust abandonné son troupeau dans le temps dont nous parlons; 2° que ce que l'auteur dit ibid. du B. Évesque Cyprien, prouve entièrement qu'un Évesque qui n'auroit pas esté condamné à l'exil n'eust pas pu, ni dû y accompagner les confesseurs, comme fit nostre historien. Au lieu que je m'imagine lire dans la charité de S. Eugène, (que Victor a si bien décrite), que ce S^ pasteur
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envoya nostre auteur avec de l'argent pour faire cequ'il y fit effectivement.
Mais peut être que V. R. ne conviendra pas des 2 faits que je suppose comme certains et indubitables. A cela, je la suplie de relire la narration dont il s'agit» et je m'assure qu'elle ne fera aucune difficulté de les admettre. Pour moy, je croy pouvoir les démonstrer.
3. L'an 483, Huneric envoya son Édit à tous les Évesques d'Afrique, pour se rendre à Carthage. Vous croyez, prefat. n. 8., que Victor ne s'y trouva pas, parcequ'ayant esté banni, il se cacha dans le lieu de son exil; et moy je croy voir trèsclairement, que nostre historien n'estoit pour lors ni Évesque, ni Évesque de Vite. Voicy comment. Lorsque l'Édit fut rendu à S. Eugène, Victor l'historien estoit à Carthage; p. 36: cognoscentes qui aderamus, simulque legentes, &c, et vere tune dies festi nostri conversi s[un]t in luctum, et cantica in lamentationem. Car il faut bien remarquer, que c'estoit le jour de l'Ascension, et qu'aucune Église n'eut connoissance de l'Édit, ce mesme jour, que celle de Carthage, à laquelle il fut rendu aussitost qu'il fut dressé. Or, laissant à part qu il est peu vrai-semblable qu'un Évesque de la Byzacène se trouvant [sic] si souvent à Carthage dans ce temps-là, je dis, au il n'est point croyable que le Roy ait exilé aucun Evesque depuis la publication de son Édit jusqu'au jour de l'assemblée» car 1** il auroit commandé 2 choses contraires, 2® il paroist que son dessein estoit de les avoir tous en sa puissance; on peut donc bien conclure que Thistorien de la persécution des Vandales n'estoit pas Évesque 483 et 484, et encore moins Évesque de Vite.
Les termes de l'Édit du Roy sont: hoc nos statuisse cognoscite, ut omissâ omni excusatione formidinis
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omnes Carthaginem veniatis. Ces termes sont précis; les Évesques virent qu'ils estoient obligez d'obéir. Ceux qui ne se trouvèrent pas à Carthage, pouvoient estre malades, comme Victor de Vite, et Possidius qui le précède immédiatement dans la notice.
Il me semble que l'expression non occurrit, dont la notice se sert en parlant de ces 2 prélats, ne marque point naturellement qu'ils en fussent empeschez par une violence étrangère.
Je laisse à ceux qui sont plus éclairez, de juger si un Évesque n'auroit pas esté coupable d'une trèsgrande faute, de s'estre caché lorsqu'il falloit paroistre, parler et agir; de n'estre pas sorti de son exil dont il estoit rappelle par son souverain, qui luy donnoit parole qu'il n'avoit rien à craindre, pour aller défendre sa foy qui estoit attaquée avec violence; de ne s'estre pas mis en état de secourir ses confrères, sçavoir, dis-je, si ce nestoit pas trahir sa religion et sa conscience et abandonner laschement ses coévesques, que de ne se présenter pas avec eux, vu qu'il n'avoit pas plus à craindre que les autres, et qu'ils avoient tous besoin les uns des autres, pour se consoler et se fortifier mutuellement. Enfin cette fuite que vous attribuer à vostre Victor, ne s'accorde pas avec la générosité qui paroist dans toute sa conduite. Il salua le S^ Évesque Valérien, sous Genseric, apparemment en allant d'un lieu en un autre. II accompagna les confesseurs jusque dans le païs des Maures, après l'ordination de S. Eugène. 11 se trouva à Carthage à l'ordination de ce s^ prélat. 11 estoit encore à Carthage, lorsque l'édit pour la convocation des Évesques fut publié. Qui croyra après cela, que Victor ait refusé d'aller à Carthage lorsque sa présence y estoit nécessaire?
PO J. LIRON A RUINART
J. LIRON A RUINART.
Au Révérend Père Dom Thierry Ruinant, Religieux Bénédictin, en l'Abbaye de S. Germain des Prez A Pans.
Mon Révérend Père:
Je suis très sensiblement obligé à votre Révérence des 2 lettres qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire. Je l'en remercie de tout mon coeur, comme elle me fait connoître, qu'elle [sic] est sa bonté pour moy, et Taftection dont elle m'honore; je la suplie aussi de se persuader qu'il ne se peut rien ajouter à la parfaite reconnoissance que j'en ay. Puisque la thèse de Venise est réimprimée, cela me dispense d'en parler davantage à V. R. et de luy dire ce que j'avois remarqué dans l'exemplaire imprimé qui est icy. Au reste, le jugement qu'elle fait de ce que j'en avois pensé dans ma lettre au R^ P. Mabillon, ne m'est pas indifférent. Placet enim et mihi Hector ille Nœvianus qui laudari se lœtatur a laudato Viro.
Voicy l'inscription de l'anneau de Noyers au na-
turel: CTN ainsi v. R. pourra m'aprendre mainte-
nant de quelle antiquité il est.
Pour ce qui est de nos sermons de S. Ephrem, ils sont d'une très ancienne traduction latine qui n'a jamais esté imprimée, à la réserve des 2 discours que M. Zagagni a donnez depuis peu. Vossius, Prévost de Tongres, qui a donné les ouvrages de ce Père, dit qu'il les a trouvez en grec. Il les traduisit en latin, et c'est
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sa version que nous avons imprimée. Mais cette version est assez différente de l'ancienne qui est icy. Dans l'ancien catalogue des Mss. de S< Aubin, on voit encore ce titre: S. Ephrem Diaconi opéra; mais ce volume à esté enlevé.
Incipit Protogus in vita Sti Tetbaldi heremitce:
Antiquos dominos et bellicosos gentium victores ut civitatum conditores novimus loquacium poetarum prceconiis ut ita dicam ad sidéra tolli, &c.
Incipit vita Sti Tetbaldi heremitos:
l^tur Tetbaldus bonce indolis vir, gente Francorum, pâtre Arnulpho, matre vero Guilla, oriundus territurio Senonensi, Castro autem Oruvino educatus, flos ut ita dicam e spinis erupit. Parentibus vero non solum nobilibus, verum etiam clarissimis atque ditissimis enituit, cujus nativitaiem a Sto Tetbaldo Viennensi Episcopo, &c.
Si j'eusse esté icy, lorsque V. R. donna les Actes des Martyrs, je luy aurois envoyé plusieurs diverses leçons considérables, comme celle-cy des actes de S. Ignace, qui corrige l'édition d'Vsserius: Postea vero nono anno Trajani, remeante eo de Victoria Scytharum et Dacum et diversarum gentium, &c., ce qui est conforme au grec et à la correction qu'elle fit de l'édition d'Vsserius.
Je ne sçay si V. R. eut le temps, pendant son séjour à Angers, d'examiner la Grosse Bible Ms. de S. Aubin. Le pseautier est double, tant selon la vulgate avec les broches et les étoiles, que selon l'hébreu: l'un et l'autre de S. Jérôme. Dans la traduction de ce Père, faite sur l'hébreu, je trouve une chose remarquable et qui me surprend: c'est que presque tous les mots qui se trouvent en marge dans la nouvelle édition avec la lettre h., et que le p. Martianay attribue à cet ancien hébreu dont il nous a tant parlé, ces mots, dis-je, se n. 21
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trouvent dans le texte. Par exemple, dans le pseaume 4':
Inclyti mei, ignominiosi . . . gloria mea ignominiosa
sanctum suum . . . misericordem
a tempore frumentum , , . in tempore frumentum. D'où peut venir cela? est-ce que celuy qui a transcrit ce psautier, a cru (comme le p. Martianay le croioit aussi d'abord) que ces notes marginales estoient de S. Jérôme? Mais ce changement ou cette transposition n'estant pas tout à fait générale, dira-t-on que le copiste, homme habile, a cru estre en droit de choisir la leçon qu'il jugeoit estre la meilleure? Quoy qu'il en soit (car cette dificulté me passe, et je la soumets aux lumières de V. R. et au jugement du R. P. Mabillon), il est certain que ce Ms. pourroit servir à donner une nouvelle édition du pseautier de S. Jérôme.
Je remercie très humblement le R. P. Mabillon de
l'honneur de son souvenir, et de ce qu'il a prié V. R.
de m'écrire sa 2. lettre. Je la suplie de luy présenter
mes respects; la première fois qu'elle me fera la grâce
de m'écrire, elle m'obligera singulièrement de me faire
sçavoir l'état de sa santé. Cequ'il mit à la fin de sa lettre
me fait appréhender qu'il ne se porte pas bien.
Je suis, (etc.)
Fr. JEAN LIRON, M. B.
A Angers, le j. février 1700.
[P. S.] Je suplie le Révérend Père Prieur d'agréer mes très-humbles respects.
*)Fr. C. H. asseure le R. P. Prieur de ses très humbles respects et embrasse cordialement V. R^
•) D'une autre main.
(Au R. P. D. Bernard.)
Mon très Rév^ Père.
J'ay receu les trois cahiers de Grec que vous avez eu la bonté de m'envoyer de Rome, et votre lettre dattée du 25 May. Monsieur Belman pouvoit s'épargner la peine de transcrire d'un bout à l'autre la lettre de G'regoras touchant la correction de la Pasque. La première et la dernière page m'auroient suffi. Le reste est conforme à l'imprimé. Je ne sçay si celle qui
commence par «* ÔBvreçai nmç q}QOVTiÔ€ç, Evçmidtjç cpt^al
nov, coqimreçcu, et qui se trouve dans le MS. du Vatican fol*» 79, ne méritoit pas davantage d'être copiée. Si je ne craignois pas de vous fatiguer, je vous prierois de la conférer auec celle que Gregoras a insérée dans le viii« livre de son Histoire Byzantine. Je fais cas de cette pièce, parcequ'elle a donné occasion à la correction Grégoriene, établie dans l'Église latine plus de deux cens ans après avoir été proposée aux Grecs par notre Auteur. Je ne sçay comment m'acquitter de ce que je dois au R. Père Del Miro, qui a bien voulu continuer ce que Monsieur Belman avoit commencé. La Bibliothèque du Roy n'a-t-elle rien qui convienne aux sçavants d'Italie, et celle du Vatican sera-t-elle toujours Ipsa sais pollens opibus, nihil indiga nostri? Que fait présentement Monsieur Zaccagnis, et où en est il de ses Analectes? Je me ferois un grand plaisir de luy fournir quelque chose qu'il n'eust point, et qui peust luy être d'usage. Pour vous, Mon très
R. Père, je ne vous remercie point de tous les secours que je reçois de vous. Le plaisir d'obliger vos amis et de servir le public, est une récompense digne de vous, et dont vous vous contentez. Je tâcherai cependant de vous marquer ma reconnoissance en temps et lieu. J'attends, mais sans impatience, le reste des Eloges donnez à Gregoras par les Illustres de son siècle. Mon frère vous rend mille grâces pour l'endroit de Josèphe conféré avec les MSS du Vatican. On dit qu'il y a à Milan un MS. très ancien de cet auteur. Nous serions bien aises de sçavoir si cela est. Il y a longtemps que je n'ay écrit à M*" Muratori. Je vous prie de me ménager son amitié et de vouloir bien partager auec moy le crédit que vous avez auprès de luy. Je vous écris rarement à l'un et à l'autre, parceque je suis extrêmement occupé. J'ay apris auec beaucoup de chagrin la mort du R. Père D. Paul Bryois et l'ordre qui vous a été donné de rester en Italie. Vous nous êtes fort utile à Rome. Mais nous vous aimerions mieux à Paris. Je me donnerai l'honneur, un de ces jours, d'écrire à Monsieur Zaccagnis, pour le remercier de ses bontez et pour le prier de me les continuer. Je suis, (etc.)