‹ Lettres du Bosphore: Bucharest, Constantinople, AthènesChapitre 12 sur 27 · LE PONT DE GALATA · texte numérisé non relu

LE PONT DE GALATA

jadis blanchess'acfaarnentàsuivre un passant, lui mettent sar le bras leurs mains crochues, dont les extrémités sont teintes en rouge, lui racontent avec volubilité leurs misères, dardent des regards de convoitise, pareilles à des harpies en détresse.

Ce spectacle dure tout le jour tandis que chacun va» court et s^agite sur ce pont de bateaux que la vague remue, au bruit des voitures qui roulent, des chevaux qui piétinent, des gens du port et des patrons de calques qui s'interpellent, du sifflet intermittent des bateaux à vapeur qui s'éloignent ou qui déchargent leurs passagers au milieu de cette marée humaine. Rien n'interrompt les fluctuations de la foule bigarrée, impatiente et bruyante, jusqu'au moment où le crépuscule envahit la mer; alors la mosquée Yéni-Djami s'enveloppe de brume, les femmes, les agas, les efiendis et les pachas retournent dans les conaks, la forêt de mâts qui remplit le port se balance en paix sur les ancres immobiles, les marchands ambulants ont replié leurs étalages, les mendiants sont enfouis dans leurs mystérieux repaires, Péra et Galata allument leur gaZy et Stamboul, qui n*est éclairé que par la lune, rentre dans le silence et dans la nuit.

LETTRE IV

Je me souviendrai toujours de I^impression pénible que j*ai ressentie lorsqu'à Tissue du pont je suis entré dans Galata. ^' avais encore les yeux éblouis du spectacle de la mer, de la Pointe du Sérail, des rives du Bosphore et du golfe de la Carne-d'Or, et je me trouvais soudain dans des rues noires, boueuses, encombrées d'une foule à demi européenne et à demi asiatique, étroites, remplies de la fumée des cuisines en plein vent, bordées de tristes échoppes, de tavernes suspectes et de cabarets borgnes, et dominées par une superposition de vieilles baraques de bois norr en étage qui s'élèvent jusqu'à Péra. Au sortir d'un paysage des Mule et une Nuits, j'étais dans une petite ville vieille et sale, d'un aspect particulièrement revêche, dans une cohue crottée, dans une bousculaHe où se débattent pêle-mêle les gens du port et les changeurs juifs, les commissionnaires arméniens et les porteurs de haillons de tous les pays , les employés en fez et les petits agents d'affaires en chapeau mou. Cette multitude sans caractère et sans couleur est

traversée par des fiacres piteux, des carrosses antédiluviens , et de maigres cbevaux de louage suivis par un coureur à pied qui cingle les flancs de la bête avec sa courbache en se beurtant à tous les passants. II est impossible de voir une entrée de ville moins séduisante, et, sous un ciel plus bleu, des maisons plus lézardées et plus sombres.

Galata est au pied de la colline où s'étage Péra. Ce faubourg est au bord du Bospbore ; mais les constructions étant placées juste à la limite du flot et s*ouvrant pour ainsi dire dans la mer, il n^existe point de quai où Von passe , et tout ce côté du rivage est complètement abandonné aux établissements maritimes des diverses nations qui sont en possession des couloirs par où Ton va de la rue principale sur les dalles étroites où s'opèrent rembarquement et le débarquement des passagers et des marcbandises. Cest le coin marin de Galata, mais les grands paquebots n'y sauraient aborder : ils se tiennent en rade à plusieurs centaines de mètres, et Ton ne voit arriver à ce quai étroit, coupé d'ailleurs par des masures , des murs en ruine , des bicoques irréguliëres, que des bateaux de cbargement et des barques de pécheurs. La rue centrale est un comptoir en plein air. La Bourse est une petite salle enfumée dans une maison de lugubre apparence : à Theure des affaires, il sort de cet antre des grondements sourds et tumulteux ; l'agio des titres et des monnaies déborde sur le trottoir , tous les juifs de Constantinople sont en émoi, les courtiers se démènent, et les changeurs se

recueillent. Les séances delà Bourse sont généralement orageuses : les fluctuations des valeurs y sont redoutables, et les manieurs d*argent trouvent là un véritable champ de bataille. Le monde des banquiers s'y livre aux opérations les plusvastes; les plus violentes passions sont enlutte, les fortunes se font et se défont : il y a des pleurs et des grincements de dents sous ces voûtes, à deux pas du bleu détroit où la mer de Marniara et le Pont-Euxin unissent paisiblement leurs ondes fraternelles.

Laissons Galata et montons vers Péra. On peut y parvenir par une foule de ruelles, maison n'y va guère que par deux voies. La première, qui naguère était seule en usage, est un large escalier de cent marches; chaque marche a plus d'un mètre, et une suite de boutiques, fort peu attrayantes d'ailleurs, garnit à droite et à gauche }a rue où se développent ces longs et pénibles gradins. Les piétons s'essoufflent à les gravir, et souvent on les monte à cheval. Les haridelles de louage sont faites à cet exercice, et j'ai vu des cavaliers se passer la fantaisie de grimper les cent marches au galop. Ce n'est pas trèscommode pour les passants, mais ici personne ne s'occupe des gens à pied : c'est à eux à pourvoir à leur sûreté ; les distractions ne sont pas de mise dans les rues de Constantinople; bien peu d'agents de police surveillent la voie publique, et il faut toujours avoir l'œil ouvert si l'on ne veut recevoir une poutre dans le dos ou se trouver rudement heurté par les cornes d'un buffle ou la tête d'un cheval.

Le second moyen d'atteindre sur la hauteur de Péra

n'existe qae depuis peu. Une compagnie étrangère a creusé dans la colline un tunnel ascendant : une double voie de fer y a été établie ; trois ou quatre wagons attachés à un câble qui se déroule sur un système de poulies descendent la pente roide sur Tune deâ Toies tandis que leur poids fait remonter d'autres wagons roulant sur Tautre. £n quelques minutes on est au sommet. Plusieurs fois le câble s'est rompu, et les voyageurs ont été quelque peu émus ; mais les freins ont fait leur office, et les deux trains, qui, 4iu lieu d'aller en sens inverse , ont naturellement descendu Fùn et l'autre, se sont trouvés à Galata sans de trop fortes secousses. Quoi qu'il en soit de ce péril, on préfère généralement le tunnel à la dure promenade des escaliers.

La station supérieure est au-dessus de la vieille tour de Galata que les Génois ont bâtie au treizième siècle, en un temps où leur colonie à Byzance s'était rendue presque indépendante des empereurs. Cette tour est ronde et blanche : une galerie vitrée la couronne, et au-dessus s'élève un étroit pavillon. Huit planchers superposés à l'iotérieurrompent la monotonie d'une ascension un peu rude. Dans les profondeurs de l'édifice, éclairé seulement par des meurtrières d'où sort un jour blafard, on entend roucouler des pigeons, et des vols d'oiseaux agitent l'air. Les gardiens de la tour logés à l'étage supérieur aiment à égayer leur solitude monotone, leur retraite glaciale l'hiver et étoufiante l'été, par la société des hôtes ailés. Dans la galerie vitrée où ils habitent, de nombreuses cages sont suspendues au plafond : des oiseaux variés

y chantent à Tenvi, et c'est une joie pour le voyageur fatigué d'être salué en arrivant par ce concert. On voit d'ailleurs, malaisément à travers les fenêtres de cette rotonde l'ensemble du panorama que l'on est venu chercher; mais chaque ouverture donne un tableau charmant. Ici c'est le fond de la Corne-d'Or , Eyoub et les Eaux-Douces qui se dérobent dans les verdoyants replis des collines : là c'est la Suléimanié qui dresse ses quatre minarets et ses coupoles. Dans une autre fenêtre, la Pointe du Sérail s'encadre avec ses kiosques, et Sainte-Sophie élève son dôme, tandis qu'au loin les îles des Princes s'enlacent dans la brume, et que la mer de Marmara s'étend comme un lac d'or sous les rayons du soleil; au vitrage opposé» le Bosphore déroule ses sinueux rivages; au pied de la tour, les maisons de Galata s'amoncellent en désordre; en face, Péra s'étend jusqu'aux collines qui ferment l'horizon sous le bleu assombri du ciel.

J'ai redescendu les degrés après avoir repris dans les yeux un peu de soleil et d'azur, et je suis rentré dans Péra. J'en suis fâché pour la population chrétienne, mais elle n'a pas su se faire une ville digne d'elle. Soit par indifférence, soit par économie, soit peut-être par une traditionnelle timidité, elle ne paraît donner aucun soin au faubourg qu*elle habite et qui est certainement l'un des plus vilains endroits de l'univers. Une longue rue étroite, tortueuse, rarement bordée de trottoirs, traverse Péra dans toute son étendue; bien qu*élargie en ces derniers temps vers Textrémité de sou parcours à la

suite du désastreux incendie de 1870 qui en avait dévoré la moitié, cette voie de communication n*en reste pas moins triste, mal pavée, mal construite, et la plupart des maisons y ont un aspect misérable. Des ruelles obscures, humides, et qui ressemblent parfois à des entrées de cave» parfois à des ravins, toujours à des coupe-gorge, aboutissent à la grande artère. Tout le commerce du faubourg y a établi ses boutiques. Des magasins de nouveautés, des libraires, le photographe Abdullah qui a merveilleusement reproduit tous les paysages du Bosphore et tous les édifices de Stamboul, des bijoutiers, les théâtres, les cafés-concerts, Tindustrie et la vie de Péra sont réunis dans cette rue lugubre sans cesse parcourue par le flot d^une population active. Les marchands ambulants y sollicitent les passants dans tontes les langues : on entend crier les poissons en grec y les allumettes en turc, les gâteaux en arménien; les porteurs de chaises — car on va encore en chaise à Péra — y bousculent sans pitié la foule bariolée; quand deux voitures se rencontrent/elles peuvent difficilement passer sans s'accrocher, et le piéton reflue sur les trottoirs d*un pied de large; les mendiants sont accroupis devant les portes ; les chevaux où les bœufs fendent la presse à grand'peine ; les chiens errants, qui remplissent la ville et qu'on a calomniés, car ils sont vraiment fort doux et fort craintifs, dévalisent les tas d'ordures ou se pelotonnent, quand il fait froid, dans les trous du chemin et les angles des rues sans se déranger pour les gens qui surviennent. Les costumes sont assez variés,

mais Télément enropéen domine : la vareuse et le chapeau noir sont en pleine majorité ; le fez et la stambouline sont très-nombreux encore, mais on ne voit plus, comme sur le pont de Galata, les fantaisies de la toilette orientale. Çà et là^ cependant, de vieux Turcs en turban se promènent d*nn air grave parmi les giaonrs, et de jeunes femmes de barem, dans des voitures escortées d*un cavas, montrent à la* portière leurs grands yeux noirs veloutés et leur visage à demi caché sous le voile de gaze transparente. Elles viennent là pour faire quelques emplettes dans les magasins français ou grecs, pour voir ce qui se passe dans un quartier chrétien, pour être vues peut-être , n*ayant d'ailleurs d*autre promenade en ce pays où la femme ne peut que de temps en temps, sous Tœil vigilant des gardiens du sérail, prendre Tair au dehors des murs et des fenêtres grillées de sa maison. Le vendredi surtout, jour férié des Turcs, Tencombrement des voitures, remplies de femmes et d'enfants, est à son comble: les portefaix ahuris s'épuisent à crier gare , la circulation est presque impossible, la foule des Français en paletot, des Croates en veste brodée , des popes grecs en robe et bonnet noir , des Turcs en cafetan de couleur vive , se fraye un chemin comme elle peut à travers les voitures ; il y a une marée tumultueuse dans l'avenue étranglée; les petits commerces retirent leurs tréteaux sous les portes des maisons ; les maraîchers entassent dans des angles obcurs leurs fruits et leurs légumes, et tout ce monde roule pêle-mêle, au milieu d'une boue glissante et épaisse,

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sur des pavés inégaux où l'on trébuche à chaque pas quand on a l'habitude de Tasphalte des boulevards parisiens.

Vers le milieu de la rue, ce couloir s'agrandit. Derrière une vaste grille s'élève un édifice public, Galata- Sérai, où le grand vizir Ali-Pacha avait installé jadis un collège cosmopolite avec le concours de professeurs français, qu'un de ses successeurs a transformé depuis en école de médecine militaire, et où une heureuse décision a rétabli l'ancien collège. Au delà, sur les ruines de l'incendie de 1870, un quartier nouveau s'est bâti et se bâtit encore. L'alignement demeure inégal et le trottoir intermittent, mais enfin quelques jolies maisons avec ces galeries vitrées qui surplombent la rue et que l'on rencontre par tout TOrient, se sont installées sur les terrains élargis : il y a du jour et du soleil dans cette dernière partie de la rue de Péra. Au bout s'ouvrent de larges espaces où l'on a construit l'immense caserne du Taksim, peinte en jaune et rouge, et dont la porte monumentale est flanquée de deux grosses tours coifl'ées d'un dôme très-évasé en bas et en flèche a]f sommet. Derrière cette caserne massive s'étend le grand champ de morts , vaste terrain planté de cyprès séculaires où les musulmans dorment leur dernier sommeil. Une mince lame de pierre, surmontée d'un turban, ou simplement terminées en pointe, indique les tombes. Elles sont là pèle-méle, dans une égalité suprême; les morts étant enterrés à fleur de terre, selon l'usage oriental, il arrive parfois que des ossements ou des crânes blanchis

ont roulé sur le gazon touffu : on se penche comme Hamlet au bord des tombes presque entr*ouvertes, et Ton interroge ces débris hunlains pétrifiés par le temps et oubliés dans la solitude. Le cimetière s'étend jusqu'à une large route qui descend vers le Bosphore, et il y a une majesté vraiment saisissante dans ce silence et dans cette ombre profonde. Entre les arbres qui forment comme une forêt mystérieuse, on voit passer ceux qui ont gardé la mégioire des morts, et le soleil ne peut pénétrer sous les rameaux touffus de la retraite funéraire. Au sortir du bruit de Péra, j'ai souvent aimé trouver le calme et le recueillement dans ce bois consacré à des ombres et contempler le bleu du ciel et les rayonnements de Peau nacrée à travers le sinistre entre-croisement du feuillage noir.

Plus loin, en dépassant la caserne du Taksim devant laquelle se présente un vaste champ de manœuvre , on rencontre un jardin public assez vulgaire, de petite étendue, mais dont la terrasse domine le Bosphore. De là les regards s'étendent sur l'entrée du détroit, sur la côte d'Asie où se dressent les maisons serrées et les mosquées âe Scutari , sur les ondulations de l'horizon couvert de verdure, sur les kiosques de l'autre rive à demi cachés dans les touffes vertes d'où ressort la blancheur lactée de leurs marbres ; on oublie le jardin et les promeneurs pour suivre des yeux les voiles des bateaux pécheurs, la fumée des* steamers qui se croisent, les troupes de goélands qui s'abattent comme des flocons de neige sur la vague bleuâtre, les lointains

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estompés par des hfWBCs légères; as premier plan, le cimetière arménien, joncbéde pierres plates étendues à terre, ressemUe anx mines de qaelqne grand TÎllage; pins loin, an bas de la coUtne, an bord de la mer, apparaît le palais de Dolma-Bagidié, résidence d'hiver du snltan ; lâ-bas, en Asie, le palais de Bejlerbey se détache comme nn point blanc sur les coteaux dorés : le Bosphore oonle entre les courbes harmonieuses des rives, et se perd dans les midles fluctuations de rhorîion qui s^efface.

Je rentre dans Péra après cette promenade du regard, et je n*ose plus en médire. Combien de cités ont une issue sur de pareils paysages? Et d*ailleurs f importance de Péra est grande à un double titre : elle est une ville diplomatique et chrétienne. La question d'Orient, la grande énigme des temps modernes, y est toute vivante, et n'est-ce pas dans les palais des représentants des puissances que s'agite périodiquement le problème insoluble jusqu'à ce jour? La plus grosse affaire de poli-* tique internationale dont notre siècle se préoccupe s'élabore sur cette colline , et ce point où les réseaux de la diplomatie s'entre-croisent attire sans cesse les regards du monde. Les ambassadeurs et les ministres y ont de charmantes ou somptueuses demeures : la légation de Suède, que Ton rencontre la première en venant do <jalata, cache sa façade élégante derrière un rideau de feuillage ; Fambassade do Russie, surmontée de Tai» ^le à deux têtes, dresse sa masse imposante qui domine superbement la vue de l'entrée du Bosphore; la léga-

4» LETTBES BU EdSFMOKK.

lioa de Hollande, pl«s Bodesie, élèTe derrière one peloose les qoaire coloiuics de son pêrîstjle; Taiiiliassade de France, constmite an bas d*wi terraiii en pente, regarde la Pointe dn Serai! et projette Tombre de ses Tastes bâtiments sor nne terrasse coof erfe de Terdnre, d*oii Ton décoarre la cote d'Asie, les îles des Princes, rentrée de la mer de llarmara ; an bas de cette terrasse , Tambassade d*Antricbe est installée dans l'ancien palais de Venise, construit dans les derniers jours de la Republiqoe (le lion d*or en bas^elief existe encore son s le péristyle), et pareil arec les colonnes plates de sa façade et les tuiles rouges de son toit aux maisons de plaisance du l icentin et du Padonan. La légation d'Italie, daus une rue neuve voisine de la rue de Péra, contemple la Corne-d'Or, lePbanaret les collines d'Eyoub. L'Angleterre, au delà de Galata Serai, dans le quartier nouveau, qui depuis Fincendie de 1870 a succédé aux anciennes masures, s'est bâti un hôtel majestueux. Le représentant de FAllemagne habite le lourd château couronné d'aigles, que le gouvernement impérial a fait construire au sommet de la colline, dans une situation pareille au-dessus du Bosphore à celte des vieux burgs qui dominent les rives du Rhin.

J'ai dit que Péra était une ville chrétienne : çà et là, il est vrai, des îlots de maisons éparses pêle-mêle sur les pentes, on voit surgir le minaret pointu de quelque petite mosquée; mais de tous côtés, dans des bâtiments sons aspect, au fond de rues en escalier, dans les onfoncements d'allées sombres, dans un labyrinthe

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de corridors , il y a des cb^elles calboUqoes et des couvents de divers ordres. Des hôpîtaaxy des maisons d'éducation et d'apprentissage , dirigés par les sœors de charité avec le xèle ardent et la persévérance sereine qui sont les caractères mêmes de leur institut» des écoles de frères de la Doctrine chrétienne, un collège lazariste, et plusieurs autres œuvres consacrées, tant à Galata qu'à Péra , par le dévoueinent et la foi de nos missionnaires, à Téducation des enfants et au soulagement des pauvres, ont rendu populaire dans les deux faubourgs l'infatigable charité française. La principale église, dédiée au Saint-Esprit, est au delà du Taksim, dans le quartier de Pancaldi : c'est làqu'ofGcie solennellement le délégué apostolique de Constantinople, au milieu de la foule recueillie, et lorsqu'il apparaît avec sa longue barbe blanche, revêtu de ses habits pontificaux, la mitre sur la tête, on croit voir un de ces évêques des antiques icônes, le front entouré d'un nimbe d'or. Tous ces édifices religieux, tous les grands intérêts catholiques sont placés, en vertu d'un droit séculaire, à Constantinople et dans tout l'Orient, sous la protection de la France et forment un patrimoine que nous ont légué nos pères. Ce privilège est une des gloires de la patrie. Tous nos compatriotes ici, quelles que soient leurs croyances, en comprennent la valeur et la noblesse, et ce ne peut être en efiet sans émotion que l'on voit maintenues dans ces contrées lointaines l'autorité désintéressée de la France et la féconde influence de son génie.

J*ai redescendu lentement^ Tâme remplie de ces pensées, la haute colline de Péra, et je me suis trouvé dans la belle rue de Top-Hané» la seule sur cette rive qui se développe avec une certaine largeur. Elle est parallèle au Bosphore, et Ton pourrait en faire le plus splendide quai du monde en expropriant les constructions pour la plupart de peu de valeur qui cachent la vue de la mer/C*est ici un quartier turc, bien queTalignement des trottoirs, Taspect général de cette grande voie y révèlent un certain souci des progrès européens. L'arsenal y étend ses vastes cours entourées de canons et directement situées sur le rivage, et des conaks à fenêtres grillées bordent la plage sur une longue étendue. A rentrée de la rue, une grande mosquée arrondit son dôme auprès d'une exquise fontaine couverte de fines sculptures, entourée de grilles dorées et de colonnettes, couronnée d'un toit recourbé avec grâce : les costumes populaires avec leurs couleurs vives et leurs formes bizarres attirent les yeux du voyageur; çà et là une petite ruelle perpendiculaire, donnant droit sur le bord de Feau, s'emplit de soleil et d'azur; à la porte des tavernes, sous des tonnelles où grimpe la vigne vierge, des Turcs à turban blanc, des soldats coiffés du fez, des Albanais brodés d'or fument gravement le narghilé. Plus on avance dans la rue, plus on retrouve l'Orient, et en arrivant à l'extrémité on voit sur une large place couverte d'arbres s'élever une magnifique porte de marbre blanc ciselé, une vaste terrasse en profil plonger sa base dans la mer : c'est le palais de

GALJITA BT PEIA. SI

Dolma-Bagtché qae nous avons aperça du haut de Péra, la demeure fermée où nul ne pénètre qne les serviteurs du prince, ses ministres ou les représentants des puissances étrangères. Un mor cache à tous les yeux Tintérieur mystérieux où vit dans une somptueuse retraite Fombre d^Allab, le commandeur des croyants, le maître redoutable. Un parc silencieux se répand sur la baute colline, rempli d*animanx rares et de bosquets assombris; isolé ainsi du reste du monde, le barem cache dans ses détours les appartements des sul* tanes; une foule d*ofBciers, de femmes esclaves, d'eunuques noirs vivent dans le palais qui est une petite ville où s'agitent tant de passions et d'intrigues autour du maître, et de ses fenêtres inondées par les rayonnements du Bosphore, le Padischah, devant qui tout se prosterne et se tait, contemple d'un mélancolique regard sa flotte cuirassée à l'ancre sur les paisibles eaux du détroit.

LETTRE V

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