‹ Lettres du Bosphore: Bucharest, Constantinople, AthènesChapitre 13 sur 27 · LE VIEUX-SERAIL · texte numérisé non relu

LE VIEUX-SERAIL

A tout seigneur, tout honneur. Quittons Péra, quittons le pont de Galata, et allons droit traversant la Corne-d'Or, dans Stamboul, au Vieux-Sérail.

L^agglomération d'édifices et de jardins où habitaient jusqu'au règne d'Abdul-MedJid les successeurs de Mahomet II slétend sur toute la longueur du mince promontoire qui sépare Tentrée de la Corne-d'Or de la mer de Marmara. C'est une langue de terre, une véritable pointe effilée et plantée de cyprès, du milieu desquels s^élèvent comme d'une corbeille toujours verte les kiosques blancs des sultanes et le pavillon où est renfermé le trésor impérial. Au coucher du soleil, les rayons couvrent de lueurs roses le sammet de ces petits édifices et le faîte des cyprès dont la ceinture inférieure reste sombre, et, passant par-dessus Tentrée du détroit, vont éclairer les maisons de la côte d*Asie, à Scutari et Cadi Keui, l'ancienne Chalcédoine, qui fait face à la Pointe du Sérail. Le matin, un brouillard léger les enveloppe : à mesure que le jour monte, on voit émerger du nuage, d'abord

mais réiément européen domine : la vareuse et le chapeau noir sont en pleine majorité ; le fez et la stambouline sont très-nombreux encore, mais on ne voit plus, comme sur le pont de Galata, les fantaisies de la toilette orientale. Çà et là^ cependant, de vieux Tares en turban se promènent d*un air grave parmi les giaonrs, et de jeunes femmes de barem, dans des voitures escortées d*un cavas, montrent à la* portière leurs grands yeux noirs veloutés et leur visage à demi cacbé sous le voile de gaze transparente. Elles viennent là pour faire quelques emplettes dans les magasins français ou grées, pour voir ce qui se passe dans un quartier cbrétien, pour être vues peut-être, n'ayant d'ailleurs d'autre pro* menade en ce pays où la femme ne peut que de temps en temps , sous Tœil vigilant des gardiens du sérail , prendre Tair au debors des murs et des fenêtres grillées de sa maison. Le vendredi surtout, jour férié des Turcs, Tencombrement des voitures, remplies de femmes et d'enfants, est à son comble : les portefaix aburis s^épuisent à crier gare , la circulation est presque impossible, la foule des Français en paletot, des Croates en veste brodée , des popes grecs en robe et bonnet noir , des Turcs en cafetan de couleur vive , se fraye un cbemin comme elle peut à travers les voitures ; il y a une marée tumultueuse dans l'avenue étranglée ; les petits commerces retirent leurs tréteaux sous les portes des maisons ; les maraîchers entassent dans des angles obcurs leurs fruits et leurs légumes , et tout ce monde roule pêle-mêle, au milieu d'une boue glissante et épaisse,

sur des pavés inégaux où Ton trébuche à chaque pas quand on a Thabitude de Tasphalte des boulevards parisiens.

Vers le milieu de la rue, ce couloir s^agrandit. Derrière une vaste grille s'élève un édifice public, Galata- Sérai, où le grand vizir Ali-Pacha avait installé jadis un collège cosmopolite avec le concours de professeurs français » qu^un de ses successeurs a transformé depuis en école de médecine militaire, et où une heureuse décision a rétabli Tancien collège. Au delà, sur les ruines de Tincendie de 1870, un quartier nouveau s'est bâti et se bâtit encore. Malignement demeure inégal et le trottoir intermittent, mais enfin quelques jolies maisons avec ces galeries vitrées qui surplombent la rue et que Ton rencontre par tout TOrient, se sont installées sur les terrains élargis : il y a du jour et du soleil dans cette dernière partie de la rue de Péra. Au bout s'ouvrent de larges espaces où Ton a construit l'immense caserne du Taksim, peinte en jaune et rouge, et dont la porte monumentale est flanquée de deux grosses tours coifi*ées d'un dôme très-évasé en bas et en flèche a]^ sommet. Derrière cette caserne massive s'étend le grand champ de morts , vaste terrain planté de cyprès séculaires où les musulmans dorment leur dernier sommeil. Une mince lame de pierre, surmontée d'un turban, ou simplement terminées en pointe, indique les tombes. Elles sont là pêle-mêle, dans une égalité suprême; les morts étant enterrés à fleur de terre, selon l'usage oriental, il arrive parfois que des ossements ou des crânes blanchis

ont roulé sûr le gazon touffu : on se penche comme Hamlet au bord des tombes presque entr^ouvertes, et Ton interroge ces débris hunlains pétrifiés par le temps et oubliés dans la solitude. Le cimetière s'étend jusqu'à une large route qui descend vers le Bosphore , et il y a une majesté vraiment saisissante dans ce silence et dans cette ombre profonde. Entre les arbres qui forment comme une forêt mystérieuse, on voit passer ceux qui ont gardé la méqioire des morts, et le soleil ne peut pénétrer sous les rameaux touffus de la retraite funéraire. Au sortir du bruit de Péra, j'ai souvent aimé trouver le calme et le recueillement dans ce bois consacré à des ombres et contempler le bleu du ciel et les rayonnements de l'eau nacrée à travers le sinistre entre-croisement du feuillage noir.

Plus loin, en dépassant la caserne du Taksim devant laquelle se présente un vaste champ de manœuvre , on rencontre un jardin public assez vulgaire, de petite étendue, mais dont la terrasse domine le Bosphore. De là les regards s'étendent sur l'entrée du détroit, sur la côte d'Asie oii se dressent les maisons serrées et les mosquées âe Scutari , sur les ondulations de l'horizon couvert de verdure, sur les kiosques de l'autre rive à demi cachés dans les touffes vertes d'où ressort la blancheur lactée de leurs marbres ; on oublie le jardin et les promeneurs pour suivre des yeux les voiles des bateaux pêcheurs, la fumée des' steamers qui se croisent, les troupes de goélands qui s'abattent comme des flocons de neige sur la vague bleuâtre, les lointains

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estompés par des bruines légères; au premier plan, le cimetière arménien, jonché de pierres plates étendues à terre, ressemble aux ruines de quelque grand village ; plus loin, au bas de la colline, au bord de la mer^ apparaift le palais de Dolma-Bagtché, résidence d'hiver du sultan; là-bas, en Asie, le palais de Beylerbey se détache comme un point blanc sur les coteaux dorés : le Bosphore coule entre les courbes harmonieuses des rives, et se perd dans les molles fluctuations de Thorizon qui s'efface.

Je rentre dans Péra après cette promenade du regard, et je n'ose plus en médire. Combien de cités ont une issae sur de pareils paysages? Et d'ailleurs l'importance cle Péra est grande à un double titre : elle est une ville diplomatique et chrétienne. La question d'Orient, la grande énigme des temps modernes, y est toute vivante, et n'est-ce pas dans les palais des représentants des puissances que s'agite périodiquement le problème insoluble jusqu'à ce jour? La plus grosse affaire de politique internationale dont notre siècle se préoccupe s'élabore sur cette colline, et ce point où les réseaux de la diplomatie s'entre-croîsent attire sans cesse les regards du monde. Les ambassadeurs et les ministres y ont de charmantes ou somptueuses demeures : la légation de ^uède, que l'on rencontre la première en venant de ^alata, cache sa façade élégante derrière un rideau de feuillage; l'ambassade do Russie, surmontée de lai- S^^ à deux têtes, dresse sa masse imposante qui domine ^'^perbement la vue de l'entrée du Bosphore; la léga-

tioii de Hollande, plus modeste, élève derrière ime pelouse les quatre colonnes de son péristyle; Fambassade de France, construite au bas d*un terrain en pente, regarde la Pointe du Sérail et projette Tombre de ses vastes bâtiments sur une terrasse couverte de verdure, d'où Ton découvre la côte d'Asie, les îles des Princes, rentrée de la mer de Marmara ; au bas de cette terrasse, l'ambassade d'Autriche est installée dans l'ancien palais de Venise, construit dans les derniers jours de la Rèptiblique (le lion d'or en bas-relief existe encore sous le péristyle), et pareil avec les colonnes plates de sa façade et les tuiles rouges de son toit aux maisons de plaisance du Vicentin et du Padouan. La légation d'Italie, dans une rue neuve voisine de la rue de Péra, contemple la Corne-d'Or, le Phanar et les collines d'Eyoub. L'Angleterre, au delà de Galata Serai, dans le quartier nouveau, qui depuis l'incendie de 1870 a succédé aux anciennes masures, s^'est bâti un hôtel majestueux. Le représentant de l'Allemagne habite le lourd château couronné d'aigles, que le gouvernement impérial a fait construire au sommet de la colline, dans une situation pareille au-dessus du Bosphore à celle des vieux burgs qui dominent les rives du Rhin.

J'ai dit que Péra étaii une ville chrétienne : çà et là, il est vrai, des îlots de maisons éparses pêle-mêle sur les pentes, on voit surgir le minaret pointu de quelque petite mosquée; mais de tous côtés, dans des bâtiments sans aspect, au fond de rues en escalier, dans les enfoncements d'allées sombres, dans un labyrinthe

de corridors , il y a des chapelles catholiques et des couvents de divers ordres. Des hôpitaux, des maisons d'éducation et d'apprentissage , dirigés par les ^œors de charité avec le zèle ardent et la persévérance sereine qui sont les caractères mêmes de leur institut, des écoles de frères de la Doctrine chrétienne, un collège lazariste, et plusieurs autres œuvres consacrées, tant à Galata qu'à Péra , par le dévouement et la foi de nos missionnaires, à l'éducation des enfants et au soulagement des pauvres, ont rendu populaire dans les deux faubourgs l'infatigable charité française. La principale église, dédiée au Saint-Esprit, est au delà du Taksim, dans le quartier de Pancaldi : c'est là qu'officie solennellement le délégué, apostolique de Constantinople, au milieu de la foule recueillie, et lorsqu'il apparaît avec sa longue barbe blanche, revêtu de ses habits pontificaux, la mitre sur la tête, on croit voir un de ces évéques des antiques icônes, le front entouré d'un nimbe d'or. Tous ces édifices religieux, tous les grands intérêts catholiques sont placés, en vertu d'un droit séculaire, à Constantinople et dans tout TOrient, sous la protection de la France et forment un patrimoine que nous ont légué nos pères. Ce privilège est une des gloires de la patrie. Tous nos compatriotes ici, quelles que soient leurs croyances, en comprennent la valeur et la noblesse, et ce ne peut être en effet sans émotion que Ton voit maintenues dans ces contrées lointaines l'autorité désintéressée de la France et la féconde influence de son génie.

J'ai redescendu lentement, Tâme remplie de ces pensées, la haute colline de Péra, et je me suis trouvé dans la belle rue de Top-Hané, la seule sur cette rive qui se développe avec une certaine largeur. Elle est parallèle au Bosphore, et Ton pourrait en faire le plus splendide quai du monde en expropriant les constructions pour la plupart de peu de valeur qui cachent la vue de la mer/C*est ici un quartier turc, bien quePalignement des trottoirs, Taspect général de cette grande voie y révèlent un certain souci des progrès européens. L'arsenal y étend ses vastes cours entourées de canons et directement situées sur le rivage, et des conàks à fenêtres grillées bordent la plage sur une longue étendue. A rentrée de la rue, une grande mosquée arrondit son dôme auprès d'une exquise fontaine couverte de fines sculptures, entourée de grilles dorées et de colonnettes, couronnée d'un toit recourbé avec grâce : les costumes populaires avec leurs couleurs vives et leurs formes bizarres attirent les yeux du voyageur; çà et là une petite ruelle perpendiculaire, donnant droit sur le bord de l'eau, s'emplit de soleil et d'azur; à la porte des tavernes, sous des tonnelles où grimpe la vigne vierge, des Turcs à turban blanc, des soldats coiffés du fez, des Albanais brodés d'or fument gravement le narghilé. Plus on avance dans la rue, plus on retrouve l'Orient, et en arrivant à l'extrémité on voit sur une large place couverte d'arbres s'élever une magnifique porte de marbre blanc ciselé, une vaste terrasse en profil plonger sa base dans la mer : c'est le palais de

Dolma-Bagtché que noos avons aperçu du haut dePéra, la demeure fermée où nul ne pénètre que les serviteurs du prince, ses ministres ou les représentants des puissances étrangères. Un mur cache à tous les yeux Tintérieur mystérieux où vit dans une somptueuse retraite Tombre d'AlIab, le commandeur des croyants, le maître redoutable. Un parc silencieux se répand sur la haute colline, rempli d^animaux rares et de bosquets assombris; isolé ainsi du reste du monde, le harem cache dans ses détours les appartements des sultanes; une foule d'officiers, de femmes esclaves, d'eunuques noirs vivent dans le palais qui est une petite ville où s'agitent tant de passions et d'intrigues autour du maître, et de ses fenêtres jnondées par les rayonnements du Bosphore, le Padischah, devant qui tout se prosterne et se tait, contemple d'un mélancolique regard sa flotte cuirassée à l'ancre sur les paisibles eaux du détroit.

LETTRE V

LE VIEIX-SERAIL

A tout seigneur, tout honneur* Quittons Péra, quittons le pont de Galata, et allons droit traversant la Corne-d'Or, dans Stamboul , au Vieux-Sérail.

L'agglomération d'édifices et de jardins où habitaient jusqu'au règne d'Abdul-Medjid les successeurs de Mahomet II slétend sur toute la longueur du mince promontoire qui sépare l'entrée de la Corne-d'Or de la mer de Marmara. C'est une langue de terre, une véritable pointe effdée et plantée de cyprès, du milieu desquels s*élèvent comme d'une corbeille toujours verte les kiosques blancs des sultanes et le pavillon où est renfermé le trésor impérial. Au coucher du soleil, les rayons couvrent de lueurs roses le s<>mmet de ces petits édifices etle faîte des cyprès dont la ceinture inférieure reste sombre, et, passant par-dessus Tentrée du détroit, vont éclairer les maisons de la côte d'Asie, à Scutari et Cadi Keuï, l'ancienne Chalcédoine, qui fait face à la Pointe du Sérail. Le matin, un brouillard léger les enveloppe : à mesure que le jour monte, on voit émerger du nuage, d'abord

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la pointe des mintrets et la cime des arbres ; puis, peu à peu» il semble qu'un voile tombe lentement et découvre les formes exquises d^une nyrartihe des eaux; les divers degrés du riant promontoire se dégagent successivement de la brume, et Ton dirait une île de verdure et de marbre flottant sur les vagues de la mer. Rien n*est plus varié que cette séduisante perspective : à toute heure, selon les dispositions du soleil et de Tombre, elle prend des formes tantôt plus précises et tantôt plus atténuées; par moments, la limpidité de Tair en fait saillir avec une étonnante justesse les moindres sinuosités et les plus délicates nuances, et parfois elle fond dans le demi-jour ses teintes de nacre et d'opale; elle se baigne dans les transparences lumineuses, ou, pareille aux femmes turques à demi voilées de gaze blanche, elle semble se dérober sous des vapeurs impalpables, irisées par le chatoiement du jour; elle se mire dans Teau cristalline qui étend à ses pieds ses nappes diaphanes ou ses moires caressées parle vent deTAsie Mineure. Souvent il in*a semblé contempler une vision magique, tant ces pavillons légers et ces jardins suspendus entre le double azur de la mer et du ciel ont de svelte élégance et de grâce aérienne !

Quand on s'approche, Teffet n'est plus le même. En Orient, c'est de loin qu'il faut voir les choses sous Finondation de l'air et du soleil. Le regard alors va, comme l'oiseau, par-dessus les masures et la boue des rues orientales, et embrasse tout d'un coup les ensembles radieux. Ne disons pas de mal toutefois de Stam-

boul OÙ nous allons entrer : la ville turque a ses dédales et ses fanges, mais à chaque instant les yeux sont arrêtés sur quelque tableau d'un vif coloris ou d'une fantaisie saisissante. Que de fois , me plaçant au jour, au point, comme dans un atelier en face de la toile d'un maître, devant quelque ruelle où des balcons à grille se profilaient sur un coin de ciel bleu, devant les murs violemment éclairés d'une petite chapelle carrée surmontée d'nn léger minaret, devant quelque étroit enclos où se groupaient sous un platane de vieux Turcs

à turban blanc et cafetan vert, avec deux ou trois enfants

vêtus de couleurs aiguës, jaunes ou roses, que de fois j'ai pensé : « Voici un paysage tout fait. Il n'y a qu'à y mettre le cadre. » A chaque instant, il est vrai, le -chemin monte et serpente : les ruisseaux au milieu deviennent des torrents quand il pleut, des pierres encombrent la chaussée; tout accuse une édilîté indifférente et naïve ; mais aussi des vieilles maisons génoises du quinzième siècle avec leurs mâchicoulis et leurs barreaux de fer surplombent la voie; des cours entourées d'arcades ouvrent leurs mystérieux promenoirs ; de singuliers caravansérails intriguent le passant qui glisse un rapide coup d'œil sur les escaliers tournants, sur les murs lézardés où le soleil jette un voile d'or, sur les comptoirs sombres où se tiennent gravement accroupis des Persans au bonnet d'astrakan et des Arabes de THedjaz aux pelisses bariolées ; des fontaines murales encadrées dans de minces colonnettes de marbre et dans des moului^es dorées élèvent leur capricieuse architec-

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tare où se mêlent dans une, bizarre harmonie le style Pompadoor et le goût chinois; des cimetières de famille, ombragés de cyprès, laissent apercevoir à travers leurs grilles les pierres droites des tombeaux à demi cachés sous les hautes herbes; des milliers de petites échoppes volantes se pressent les unes contre les autres encombrées des menus objets de la bimbeloterie turque, longues pipes de jasmin, bouquins d^ambre, chapelets de boiset d'ivoire, ciseaux de Damas, coffrets de nacre, cuillers d*écaille, colliers de corail, babouches pointues, que sais-je encore? la multitude des curiosités à bon marché qui n'affrontent pas la concurrence du bazar ; puis à travers tout cela, ce mouvement de la foule, cette variété de costumes, ces marchands en plein air qui dressent leur étalage dans la rue, cette activité débordante, ce bruit, ces chevaux qui passent, ces grands bœufs gris bulgares qui traînent les lourds chariots, les mendiants qui gémissent, les chiens jaunes qui circulent en troupe, toutes les distractions sollicitent à Tenvi TEuropéen surpris qui entre dans le vieux Stamboul pour la première fois.

Je me suis égaré çà et là : reprenons le chemin du Vieux-Sérail. On y arrive maintenant par des rues assez belles, récemment construites sur des terrains qu'un incendie, il y a quelques années, a rendus libres, et ce n'a pas été sans étonnement que j'y ai vu circuler un tramway fort bien installé. Mais avant de suivre cette voie, il faut admirer au passage la mosquée Yéni-Djami ou de la Validé Sultane, qui élève à Tissue du pont de

Galata la masse imposante de ses dômes, de ses galeries en arcades et de ses degrés majestueux. A certaines heures du jour, au bas de ces marches où se trouvent plusieurs fontaines,, les bons musulmans font consciencieusement leurs ablutions; c'est un des meilleurs préceptes du Coran que la propreté relative qa^il impose : les populations mahométanes, qui sont très-religieuses, paraissent se soumettre volontiers à cette règle» car auprès de toutes les mosquées il y a de jolies fontaines toujours entourées de croyants qui se lavent les mains, les pieds, la figure et parfois la poitrine avant d*aller faire leur prière : ces groupes de gens vêtos d'étoffes à nuances vives ressortent aur le fond gris des vieilles murailles du temple et font bondir toutes les dégradations de la couleur sur le marbre des escaliers. La Yéni-Djami n'est pas curieuse à Tintérieur, mais au dehors elle présente un aspect d'une solennité sombre : ses nombreuses coupoles en étage, ses deux larges minarets entourés de balcons à jour, les lignes un pen confuses de son architecture tourmentée retiennent longtemps le regard; d'un côté elle borde la rue où s'étale tous les lundis une foire bruyante, de l'autre elle étend ses murs élevés le long d'une place plantée de vieux arbres et entourée de boutiques misérables; sur cette place, des marchands ambulants ou des industriels nomades font leurs affaires en plein vent : il y a là des raccommodeurs de vieille ferraille et des fabricants de babouches, voire des barbiers qui, pour une demi-piastre, rasent leurs pratiques sous les platanes.

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Un porche épais qaî soutient une tour carrée, débris d'anciennes fortifications, donne accès dans Stamboul; puis on suit une voie large sur laqueUe s^ouvrent de^ tavernes peuplées de lîimenrs de nargbilé qui passent leur journée à regarder paisiblement la foule ; cette rue, par extraordinaire, a des trottoirs assez propres et même des ruisseaux de côté, où jamais d'ailleurs , excepté les jours d*orage, ne circule le moindre filet d*eau; elle conduit à un grand bâtiment de plâtre jaune et rose, moisi, lézardé, moderne et décrépit tout ensemble; c^est la Sublime Porte où siègent le grand vizirat, le ministère des afiaires étrangères et quelques autres administrations publiques; une grille de fer Fentoure, et Ton entre dans une vaste cour pavée qui règne le long de Fédifice ministériel; on est là à la base même du promontoire dont nous avons admiré tout à rhenre, de loin, les ondulations verdoyantes; en face des bâtiments administratifs s^étendent de grands terrains plantés d'arbres, et au loin les perspectives du détroit. Rien n'est plus simple que les bureaux de la Porte : ce sont de grands couloirs où tous les passants entrent et circulent ; des mendiants s'y accroupissent, et les solliciteurs s^y tiennent toute la journée avec une imperturbable patience devant les lourdes portières qui ferment lés cabinets délabrés où les fonctionnaires écrivent sur des coins de table ou sur leurs genoux ; c'est une installation des plus sommaires : on y reconnaît le caractère d'une race qui a toujours un peu Tair de vivre sous la tente, d*étre campée partout où elle se

trouve, dont les individus ne paraissent jamais établi^ nulle part; sauf les gens très-riches; personne ici n^ connaît le « at home n , le confortable, même le mobi^ lier; les gens du peuple se couchent la nuit sur des tapis qu'on roule pendant la journée, et Ton dirait qu'ils sont toujours prêts à voyager le lendemain. Il n'y a rien dans leurs maisons de bois, si rigidement closes et grillées comme des prisons : quelques nattes,, des couvertures, des petites tables, çà et là un divan; tout luxe est inconnu, excepté chez les pachas qui ont appris à connaître la vie de l'Europe.

Traversons la cour et sortons cette fois par une véritable porte surmontée d'un chapiteau à la manière chinoise, et arrivons à une rue montante. Le côté gauche de cette rue est une haute muraille crénelée, trouée de meurtrières et qui date du temps de la conquête. Ce mur sombre où Tœil cherche encore -les costumes d'autrefois , les casques, les cottes de mailles et les grands turbans des janissaires, entoure complètement l'extrémité du promontoire et enferme le Vieux- Sérail. Nous sommes devant l'antique forteresse des sultans , devant l'enceinte de pierre à l'aspect lugubre qui enveloppe ces lieux jadis mystérieux où se sont passés tant de drames sombre3, où les souverains , avant qu'ils eussent été chercher l'oubli de ces tragiques souvenirs dans leur riante demeure de Dolma-Bagtché, cachaient aux yeux du vulgaire leur puissance superbe et soupçonneuse, les caprices de leur volonté inquiète, les voluptés et les ennuis de leur vie, les intrigues des vizirs etlesfan- \

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