‹ Lettres du Bosphore: Bucharest, Constantinople, AthènesChapitre 14 sur 27 · LE VIEI'X-SERAIL · texte numérisé non relu

LE VIEI'X-SERAIL

' taisîes'des sultanes. Cest là le sérail dont Roxelane fut il'impératrice et dont Acomat connaissait les détours. iC^étaît la cité du maître isolée de la cité des esclaves, ientourée de fortes murailles , défendue par de grosses lours que la foule considérait de loin comme un formidable sanctuaire inaccessible aux profanes, et où le -prince indolent et farouche admis à travers des péripéties souvent sanglantes à s^asseoir siir le divan impérial, ^vivait tout-puissant et inconnu comme la fatalité même, sombre et pensif parmi les muets, les femmes et les eunuques , entre les cyprès de ses jardins silencieux et "le monotone murmure des vagues.

On franchit une porte de bronze toujours ouverte et Ton entre , non pas encore dans le sérail même , m^is ^ dans la première enceinte , vaste terrain gazonné, iné- ^ gai, d*où Ton domine à droite les horizons de la mer : je me suis arrêté longtemps à contempler cet espace limpide ; ce jour-là, le ciel était si beau et si pur, Teau si calme, le silence si profond I la côte d'Asie se reflétait dans le cristal de la mer unie comme un miroir ^ et Ton distinguait à l'extrémité du cap de Chalcédoine les quelques arbres qui semblent prolonger jusque dans Feau leurs fines silhouettes. Les îles des Princes étincelaient sous les rayons du soleil ; TOlympe de Bithynie dessinait au loin les contours neigeux de ses cîmes ; plus près de nous, des voiles blanches glissaient rapidement sur le canal immobile, et des alcyons se laissaient mollement bercer, les ailes étendues, dans Tair transparent. J'étais ébloui et comme fasciné par

Tineffable grAce de la sérénité lumineuse ; pénétré pai la clarté, je m^oubliais dans le rêve indéfini dont s^enîvrent les races orientales ; sur cette petite éminenc^ où mes yeux se perdaient dans les lointains splendidei et solitaires» j'avais le sentiment des placides visions oÙL Tâme s'unit à la grande nature et flotte dans ses extases mystiques entre terre et ciel.

Il fallut cependant revenir à la réalité, et, laissant ce merveilleux paysage , passant devant Tantique église grecque de Sainte-Irène, que je me réservais de voir pendant une autre promenade , aborder enfin le Sérail. Un bâtiment blanc, flanqué de deux tourelles pointues entre lesquelles se dressent des créneaux' à pignons aigus, donne entrée dans Tancien domaine impérial. Sur ces pointes de marbre, autrefois, dans les grands jours de victoires sanglantes , on plaçait les têtes expédiées dans des sacs par les pachas au Grand Seigneur. Les Turcs, plus civilisés, ont désormais renoncé à ces hideux trophées des temps barbares : on ne jette plus, que je sache , les sultanes infidèles dans le Bosphore , les grands visirs ne reçoivent plus le fatal cordon , et il n'y a que des bachi-bozouks isolés qui décapitent les morts sur les champs de bataille. Cest dire assez qu'on ne voit plus de têtes sur les créneaux du Sérail.

Au delà de ce portique funèbre s'ouvre une longuo avenue de cyprès séculaires. On n'imagine pas , sous nos climats, à quelle grosseur et à quelle élévation arrive, avec le temps, cet arbre sombre. Plusieurs de ceux qui forment cette allée majestueuse ne pourraient

Page 1