LE VIEUX-SERAIL
é(re embrassés par un seul homme : leurs cimes atteignent la hauteur moyenne de nos peupliers. Non loin, un énorme sycomore dont la base a plusieurs mètres de tour étend ses branches colossales : le tronc, jadis creusé par les feux des janissaires , ofifre une brèche d'une étonnante largeur; Farbre ne se soutient plus que par sa puissante écorce , mais la \ie passe à travers et monte de la terre à ses larges rameaux ; les feuillages verts de son éternelle jeunesse s'épanouissent comme autrefois, et la sève des vieilles racines persiste, lorsque vient le printemps, à ranimer l'enveloppe calcinée qui semble morte à jamais pendant les mois d'hiver.'
Nous sommes maintenant au milieu des kiosques abandonnés aux vieilles sultanes et aux icoglans depuis qu'Abdul-Medjid a transporté sa résidence à Dolma- Bagtché : un grand nombre ont été détruits il y a quelques aunées par un incendie, et le Sérail n'a plus sa physionomie d'autrefois. Néanmoins, aujourd'hui encore, son aspect séduit le regard. Ces petits pavillons ulancs, entourés vers le faîte de bandes de faïence persane , verte, bleue et rose, ombragés par des arbres iiTegulièrement plantés et qui les caressent de leur feuillage, sont étranges et charmants. Ils- ont l'air d*ôtre faits pour des tragédies amoureuses, pour le rire et les larmes des odalisques , pour les secrets des intri- S^es nocturnes où l'on jouait sa vie , pour les ravissements des sens et les angoisses de la mort. Il semble 4<ion voie passer encore dans ce bizarre labyrinthe
les houris da paradis oriental et les noirs exécuteurs des vengeances souveraines. Le despotisme ombra geux des sultans disparus, les folies des- belles Grrcassiennes, les fêtes et les drames, les rêves de Fimagination en délire, les angoisses de la terreur, les hallucinations du haschisch , les fièvres de la toutepuissance et les enivrements du plaisir ont été la réalité de ce fantastique séjour. Là, sur ces balcons et ces perrons de marbre, sous ces toits légers soutenus par de minces colonnettes, autour de ces galeries aériennes a vécu tout un monde joyeux et tremblant : les femmes du harem vêtues de gaze pailletée d'or, les muets et les eunuques ceints du yatagan recourbé , les vizirs inquiets , ont passé sur ces dalles , attentifs au signe du maître formidable et caché ; un luxe merveilleux apporté par les caravanes d'Ormuz ou de Samarkand a paré ce théâtre d'aventures sinistres. On y a donné la mort avec des cordons de soie ou des poignards incrustés d'émeraudes, et le sorbet a dissimulé le poison. La civilisation orientale, raffinée et redoutable, s'est épanouie autour de ces fragiles demeures, et si la nuit on y voit passer des ombres, elles sont à la fois enveloppées de crêpes de deuil et couronnées des roses du festin.
Ainsi j'errais en ces beaux lieux aujourd'hui presque en ruine et j'évoquais les souvenirs de ces temps où Acomat et Roxane conspiraient entre ces murs couverts d'arabesques la mort d'Amurat. J'y retrouvais encore toute vivante la fantaisie des jours disparus. Lorsqu'au
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détour d*une allée, en s*approchant d'un des plus élégants pavillons» le kiosque de Bagdad, on voit à fleur de terre s'étendre comme un miroir entre des pavés de marbre un bassin où se reflètent avec les nuages les chapiteaux et les arcades, les fenêtres encadrées, de fines sculptures , les arbustes fleuris des bosquets et le vol des colombes, qui ne songe aussitôt au bain des sultanes qui descendaient nues ces degrés, suivies d'escl&ves noirs portant des parasols et agitant autour des blanches baigneuses les plumes de paon des |[rands éventails ! Sarah, a belle d'indolence », a pu se balancer dans son hamac au-dessus de cette onde limpide , et s'y endormir au bruit du jet d'eau qui s'élève encore au milieu du bassin désert.
Tout cela s'est évanoui ; mais les faïences du kiosque recouvrent encore les murs et les plafonds de leurs douces nuances et de leurs dessins bizarres ; voici le divan impérial où se couchait le maître sur les coussins de soie, et qui se dresse encore comme s'il attendait un hôte ; la fenêtre grillée derrière laquelle les vizirs, les kapoù-kiaya, les humbles envoyés des provinces soumises étaient admis à l'audience du prince qu'ils ne pouvaient pas voir et qui, du fond de l'ombre, leur faisait entendre sa voix sévère ; voici les péristyles où se tenaient les officiers du palais courbés devant l'ombre d'Allah, la petite porte où entraient seuls les ambassadeurs et qu'un d'entre eux, ministre du roi de France, franchit à reculons, pour éviter de courber le front en présence de l'Emif-al-Moumenim. Sous un léger
dôme jde cuivre» au bout d'un parterre, sur un point d*oiiron aperçoit la ville et le pprt» les sultans aimaient parfois à s'asseoir pour contempler la Corne-d*Or. II me semble les voir encore, accroupis sur des tapis de Caramanie y coiffés du turbai^ blanc surmonté de Taîgrette resplendissante qu*on retrouve aujourd'hui sur leurs tombeaux, aspirant la fumée du narghilé de cristal de roche constellé de diamants, de rubis et de saphirs. Dans un autre pavillon, plus récent et malencoîitreusemeift meublé à Teuropéenne, le mur du haut en bas est formé de glaces sans tain et laisse voir la glauque immensité de la mer de Marmara, qui vient baigner de ses flots tranquilles les pentes couvertes d'arbres séculaires que dominent ces palais enchantés.
Le soir vient, la côte d'Asie commence à se couvrir des lueurs roses du couchant^ les caïdjis rentrent en chantant dans le détroit, la tour de Léandre rayonne sous les rayons obliques, et le golfe d'Ismid se voile d'une brume azurée. 11 est temps de quitter le Sérail et d'entrer un moment au Trésor où sont accumulées les parures de ces souverains dont nous avons parcouru le domaine. 11 semble qu'on pénètre dans ces chambres féeriques où Aladîn voyait scintiller autour de lui les fruits, les fleurs de topaze et d'émeraude, les cascades de diamants, tous les feux d'artiGce des pierres précieuses. Colliers et ceintures, diadèmes et bracelets, coffrets ciselés, armes de Damas, aiguières et plats, d'or massif couverts de myriades d'étoiles, les yeux ne savent où s'arrêter devant ces vitrines éblouissantes.
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Les orfèvres de TAsie » les capricieux artistes de Tlran, de TArabie et de Tlnde ont semé là leurs plus étonnants chefs-d'œuvre; un roi de Perse vaincu y a laissé son trône couvert de rubis» de perles et d'émeraudes ; la Chine y a prodigué ses jades et ses vases ; tous les sultans, les Mahomet II, les Soliman, les Sélim, les Mahmoud y ont suspendu leurs cimeterres ; le faste des quatre siècles de la ccmquête s'est réfugié dans cet asile inviolable, écrin merveilleux dont chaque objet a son histoire et redit les magniOcences légendaires des triomphateurs d'autrefois.
Je redescends les longues avenues de cyprès dont la tristesse morne sied si bien à ces paysages solitaires , à ces demeures pareilles à- des tombeaux où semblent errer les fantômes de la puissance, de la richesse et de Torgueil. Le crépuscule s'est assombri, la mer a pris une teinte grise , on aperçoit à peine les mosquées de Scutari ; Texqulse fontaine de la porte du Sérail , semblable à quelque pagode de faïence verte et rose couverte de moulures d'or et de versets du Coran , est entourée de fidèles qui se lavent dans l'eau sacrée ; les muezzins, au balcon des minarets, appellent à la prière, et j'emporte dans la pensée l'impression de tristesse profonde qui se dégage de ces vestiges d'un temps évanoui.
LETTRE VI
Les siècles et la conquête ont effacé Tantique Byzance des empereurs grecs ; ils n*en ont respecté qu*un monument incomparable y Sainte-Sophie, un certain nombre de petites églises converties en mosquées, les vieux murs et quelques ruines. Je me suis cependant isolé durant plusieurs jours de la ville turque groupée auprès de la basilique et répandue comme un torrent autour des débris qui ont survécu; j'ai relevé par la pensée la grande cité détruite, et j'y ai cherché un à un les vestiges du temps passé.
Constantinople n'émeut pas sans doute Thistoire comme Athènes ou Rome : elle a été la demeure d'un peuple de sophistes et d'histrions, de courtisans et d'émeutiers; elle a raffiné la civilisation de l'esprit; elle a usé dans les subtilités d'une philosophie malsaine et dans les misérables menées d'une politique ténébreuse et vide, l'énergie et l'initiative d'une forte race; elle a gaspillé le capital de gloire et de vertus de la Rome antique. L'empire colossal des Auguste et des
AntoDÎns , qui dans la corruption même et les révolutions périodiques avait conservé une grandeur souveraine, s^est transformé entre les murs de cette ville livrée aux intrigues de palais et aux séditions du cirque en un repaire d'ambitieux subalternes et de rhéteurs impuissants. Voisine de TAsie, la cour de Byzance avait pris les mœurs mystérieuses et sanglantes des petits despotes de rOrient. Le peuple avait oublié le courage des vieilles armées des Césars pour ne conserver que Tignominieuse mendicité, la passion des spectacles et la versatilité farouche delà plèbe romaine. La jpensée y était devenue factice et puérile ; le génie légué paj* la Grèce à Rome s'y était épuisé et avili ; Tart des grands peintres, des grands sculpteurs y avait subi en peu d'années une déplorable décadence : rapidement, la mosaïque elle-même, que ses premiers artistes avaient d'abord traitée avec un certain style^ était devenue mièvre et bizarre entre les mains d'ouvriers patients et sans souffle, qui dissimulaient sous des formes hiératiques l'absence d'inspiration : tout s'y était rapetissé , racorni , pétrifié ; la religion même, majestueusement victorieuse à l'ombre du labarum, s'était stérilisée en ce pays d'hérésiarques formalistes , entre l'étiquette avilissante du palais où régnaient les eunuques et les discussions obscures des synodes, où trop souvent siégeaient, sous le nom d'évéques, des sycophantes nourris dans la fraude et façonnés à la servitude.
Mais enfin, et bien que Ton ait ici sans cesse sous les yeux l'histoire de cette triste période, on comprend
qiraprès tout on est dans la ville des successeurs d^Auguste et de César, au centre de cet-établissement politique ^ui a vécu mille ans, tout décomposé quMl fût. On se souvient qu*à Torigine de Tempire d'illustres soldats f ont lutté contre les barbares, de grands souverains y ont fondé des institutions durables et des lois immortelles, de grands conciles et d'éloquents èvêques y ont défini les dogmes et illuminé lésâmes; on se rappelle les Constantin et les Théodose, les Bélisaire et les Narsès, les Chrysostôme et les Grégoire de Nazianze ; on voit se développer devant le regard toute une société fantasque et agitée sans 4oute, mais où des hommes éminents ont, à bon droit, séduit la curiosité de Thistoire; on contemple enfin avec respect à Textrémité de celte longue série de princes pour la plupart médiocres ou cruels, la poétique figure du «dernier des Césars de Byzance , mourant les armes à la main , sur la brèche ouverte de la ville impériale.
Ce n*est point sans émotion que sur ce même sol on se sont passés tant d'événélnents fameux, où ont vécu tant de personnages illustres, où se sont enire-choqués tant de folies et tant de drames, où il semble qu'on voie passer encore les ombres des Théodora et des Eudoxie, des Lascaris et des Comnène, le voyageur remue les cendres des siècles disparus. Il redresse en esprit Timmense cité qui a vu tour, à tour tant de despotismes et tant de bassesses, mais qui a eu aussi ses jours de gloire lorsque Théodose y réunissait dans ses fortes mains le gouvernement de TOccident et de
rOrient, lorsque Justinien y promulguait les principes du droit qui esl resté la base des lois modernes, lorsque Héraclius y poursuivait lalutte formidable contre les Barbares venus du Nord et les Cosroësde la Perse, lorsque Alexis Comnène et les princes de sa race y maintenaient contre les invasions latines, par leur diplomatie savante et leur énergique souplesse , les débris de Tempire de Constantin. C'est ici, après tout, au milieu de ces folles rivalités du cirque et de ces révolutions de palais, que sont venues s'éteindre les traditions administratives de Tantique Rome et les maisons patriciennes qui avaient dominé Funivers. A Torigine^de cet empire , ses souverains avaient réalisé le rêve de la monarchie universelle fit recueilli Théritagedu plus puissant gouvernement qui ^it jamais existé sur la surface de la terre. Et plus tard, quand ce vaste édifice se fut disjoint pierre à pierre, quand il ne restait plus aux princes dégénérés assis sur ce trône avili que Tombre d'un grand nom , et quand les vaines splendeurs d'une monarchie asiatique et les
Ignominies d'une démagogie turbulente ' et servile avaient singulièrement atténué le prestige qui entoura ^' longtemps aux yeux des Barbares victorieux les successeurs des maîtres du monde, encore et jusqu'au der- ^ler* moment il était resté à ce fantôme impérial un ^^gue reflet de la splendeur éteinte, et il planait sur ^onstanlinople-comme un crépuscule de gloire. Rome "éshéritée s'était créé une majesté nouvelle avec ses pontifes ; Constantinople , il est vrai, n'était que la ville des spectres, mais les chefs-d'œuvre du monde oriental
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y avaient trouvé un asile : les merveilles des lettres anciennes remplissaient ses bibliothèques ; on y avait conservé la langue de Démostbène et de Platon , et sur ses places publiques, dans ses rues, dans ses églises, dans les palais de sa fastueuse aristocratie , subsistaient les dépouilles d'Athènes et d*Héliopolis , de Delphes et d'Ephèse. D'autres nations s'étaient constituées en Europe y et, dans toute la Force delà jeunesse, d'autres races exerçaient une influence supérieure sur la politique du continent; mais le vieil empire grec, héritier des traditions antiques, demeurait comme le témoignage des civilisations d'syitrefois, pareil à ces colonnes qui restent debout, solitaires et sombres, au milieu des ruines d'un temple écroulé. Le cirque offrait encore rimage des Jeux Olympiques ; les palais de la Pointe du Sérail et des Blaquernes reportaient la pensée aux magnificences du Palatin, et Sainte-Sophie, même défigurée par l'hérésie, rappelait aux peuples nouveaux qui contemplaient avec respect la crofx de son dôme, les basiliques de Rome et le génie des immortels conciles de rOrient.
Constantinople a vécu dix siècles avec ces institutions défaillantes et sur ces souvenirs vénérés. Le flot montant de la vie moderne menaçait de plus en plus ce bizarre ^stige des peuples ensevelis; c'était moins de l'invasion des races qu'elle devait être la victime que de la marée des idées. L'antiquité, jadis si fraîche et si forte dans sa virilité superbe, était devenue avec le temps la momie byzantine ridée, pâlie, impuissante. Longtemps ce
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vieillard décrépit et coarbé qui avait été jadis Téphëbe radieux de la Grèce et le mâle gaerrier de Rome, et qui ne portait plus que des couronnes flétries et des armes émoussées, traîna son existence morne, étranger aux inspirations renouvelées, aux rêves ardents, aux passions rajeunies des nations qui s'étaient partagé TEurope, présentant le douloureux spectacle de sa sénilité loquace et de sa tremblotante caducité. Il semblait que la mort, pour le frapper, attendit que son béritier fut prêt, car les successions historiques ne s^ouvrent qu'au moment où ceux qui les convoitent sont mûrs pour les recueillir. Quand le jour fut venu, il s'éteignit dans une héroïque convulsion qui surprit l'univers sans Témouvoir, et le Croissant ne parvint qu'à travers un fleuve de sang de la brèche des murs au sommet de Sainte-Sophie.
La cité, elle aussi, disparut comme l'empire. De tout ce qu'elle avait été, de ses rues populeuses, de ses monuments, de ses palais, de ses temples, il reste si peu de chose I On ne peut qu'à grand'peine aujourd'hui , et avec toutes sortes de doutes et de réticences, retracer le plan de la ville impériale. Laissons aux archéologues ce travail plein d'incertitudes, et attachons-nous seulement à ce qui est demeuré debout.
Lorsque des hauteurs de Péra l'on contemple au delà de la Corne-d'Or le panorama de Stamboul , le regard est frappé d'abord, à la racine du promontoire qui supporte les jardins du Vieux-Sérail , par une construction gigantesque située au sommet de la colline. De loin, dans le rayonnement qui enveloppe l'entrée
du Bosphore, on n*aperçoit qu^une masse d'ombre carrée surmontée d'un large dôme surbaissé , et, des quatre coins de cette masse, s'élèvent quatre mina* rets de marbre. Derrière l'édifice, qui ressort énergiquement sur la clarté transparente, s'étend l'immensité du ciel. Il semble qu'au delà il y ait un abîme de splendeur et d'azur ; au-dessous, des cyprès s'étagent jusqu'au rivage du golfe, entourant le monument d'une ceinture sombre. A gauche, les kiosques blancs de la Pointe verdoyante se cachent dans les bosquets et se répandent jusqu'à la mer; à droite, les innombrables maisons de Stamboul se groupent comme sur des gradins. Ce colosse, c'est l'ancienne basilique du christianisme oriental, la métropole des mosquées d'Europe, Sainte-Sophie.
Je vois fous les jours de mes fenêtres ce merveilleux tableau sans me lasser de le revoir et de l'admirer encore, et, dans mes longues promenades, c'est toujours vers Sainte-Sophie . que mes pas sont attirés. Après avoir traversé la cour où s'élèvent les bâtiments de la Porte, et laissant à gauche les tours crénelées du Sérail, on suit une petite rue bordée par des turhés et par quelques arbres séculaires encastrés dans un mur à demi écroulé ; on monte une petite rampe , et l'on se trouve soudain sur une vaste place où se dresse un géant de pierre blanche lamée de rose, un énorme entassement de murailles épaisses comme celles d'une forteresse, une multitude de dômes superposés sur des assises colossales, et dominés par une coupole