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immense ; une coaronne de fenêtres en plein cintre entoure la base de cette coupole que surmonte un croissant rouge aux pointes d'or. L*aspect est solennel ^t triste : rien ne séduit le regard dans ces lourds contre-forts , dans cet amoncellement qui semble peser sur le. sol , et Ton éprouve, après la vision splendide du lointain, une sorte de déception lorsqu*on se trouve devant ces blocs accumulés. Des constructions bâtardes, des murs de soutènement qui sur plusieurs points tombent en ruine, enveloppent à demi et masquent le plan primitif du maitre byzantin : les douze siècles qui se sont écoulés depuis que Justinien a élevé ce temple à la Sagesse divine n*ont pas ébranlé sa solidité massive , mais lui otit ajouté des bâtiments extérieurs qui se sont accrochés à ses murailles comme des plantes parasites. Je ne suis frappé au premier abord que par ces vigoureuses, apparences de citadelle; aucune de ces arcades, de ces colonnes dont on suit autour d'autres mosquées les prolongements mystérieux; Tart du Bas-Empire, sobre à l'extérieur jusqu'à la. sécheresse, n'a pas Tétrange Ëmtaisie des Arabes et l'inépuisable imagination de notre architecture gothique; on ne retrouve même pas dans ce monument, l'un des plus vieux du monde, le charme austère de la vétusté ; il n'a point Fair de dater de loin ; sa pierre a gardé sa couleur, et je n'y vois pas la beauté singulière que le temps donné ^parfois aux choses. Et cependant, peu à peu, à mesure qu'on regarde plus longuement ce témoin impassible de tant de générations , est-ce le souvenir des événements qui
se sont accomplis à ses pieds ? est-ce la pensée àei millions d'hommes qui ont passé là comme les flot^ toujours renouvelés frappant la base d'un roc immuable! est-ce seulement Teffet de sa grandeur solennelle ? on sent naître et se fixer dans Tâme une impression inet façable de respect et d'admiration. On ne se laisse pas distraire de cette contemplation muette par le mouvant spectacle d'alentour ; la foule va et vient sur cette place : les vieux Turcs passent gravement au pas de leurs ânes; les eunuques noirs courent au galop de leurs chevaux harnachés d'or; les mollahs en cafetan sombre se réunissent autour de la fontaine de marbre aux fines ogives où les fidèles se lavent les pieds et les mains daDSi Teau courante ; des troupes d'enfants rieurs jouent et crient auprès de la grille qui entoure le terrain sacré ; des masures et de petits conaks entassent dans les ruelles voisines leurs façades inégales, enluminées, tantôt ouvertes à tous les vents, tantôt grillées comme une prison; audessus d'un îlot de maisonnettes singulièrement enchevêtrées s'élève une haute tourelle de planches noires, qu'un lierre épais enveloppe jusqu'à la chambre supérieure, où il semble qu'on aimerait rêver dans la solitude de l'air ; tous ces détails vivants et bizarres se voient à peine : le regard est toujours ramené vers ces étages de plates-formes et de voussures , vers cet amas confus et grandiose de murs pyramidant vers le dôme d'un gris bleuâtre qui fond si doucement ses teintes avec l'azur du ciel; à rentour, quelques .petites mosquées, quelques turbés au toit arrondi surmonté par des crois-
sante dorés se dressent dans les plans de la perspective, semblables aux satellites d'un astre , et Timmense édifice absorbe la pensée et le regard surtout à Theure où , teinté de rose par le soleil couchant, il se détache en lumière sar Fespace assombri.
L'entrée en est étroite : nul péristyle extérieur digne de ce grand ouvrage ; sur Tun des côtés s*ouvre une arcade en plein cintre soutenue par quelques colonnes de porphyre et qui donne accès par un escalier de trois marches à des cours intérieures; sur la place même, une sorte de petite ruelle conduit à une porte de bronze couverte de feuillages en relief et d'inscriptions à demi effacées. Ni l'un ni l'autre de ces passages ne devait être l'entrée principale du temple en ce jour solennel où Justinien , ébloui de son œuvre, y pénétrait pour l'inaugurer aux acclamations de la foule enthousiaste. Il y avait évidemment plusieurs portes maintenant murées et par où le jour et l'air inondaient les portiques de marbre et d'or. Aujourd'hui, lorsque le gardien silencieux qui va guider le voyageur muni du firman exigé lui a fait mettre de larges babouches pardessus sa chaussure , on est surpris, au moment où il soulève la lourde portière qui ferme la première issue , du sombre aspect de la galerie profonde qui précède la mosquée elle-môme. Il faut que les yeux encore remplis de la clarté du dehors s'accoutument à ce crépuscule : le narthex ou péristyle se déroule alors dans sa majestueuse étendue ; les murs en sont couverts de marbre, ^t dans les arcatures de la voûte on voit étinceler les
vagues contours des mosaïques. Plusieurs portes donnent sur ce portique. Celle du milieu s*ouvre pour les giaours. On reste un instant interdit en présence du merveilleux spectacle qui apparaît tout à coup devant le regard.
D'un seul coup d'œil on embrasse le temple fout entier. Pareille à une place publique immense baignée dans une vague clarté , Sainte-Sophie se révèle instantanément à la pensée ; rien n'y arrête la vue et n'y inquiète TAme ; la lumière tamisée et harmonieuse s'y répand du faite à la base avec une douceur infinie ; les profondeurs mêmes sont pénétrées par cette lueur mystique , dont la sérénité moelleuse est à peine atténuée dans les lointains par les dégradations de la pénombre. Les proportions gigantesques de l'édifice ne sont dissimulées par aucune obscurité mystérieuse, et le jour fluide et doré qui s'épanche des prodigieuses hauteurs de la voûte enveloppe comme une vapeur transparente et suave le vaste espace que recouvre le plein cintre de la coupole. Cette première impression est d'un charme ineffable ^ et c'est sous son influence qu'on s'abandonne tout entier à la beauté du spectacle dont on est entouré.
On ne voit d'abord qu'une immense voûte traversée çà et là par les irradiations du «oleil qui s'élance par les fenêtres en arcades; une multitude de lustres de fer en descendent presque jusqu'à hauteur d'homme; des tapis bigarrés posés en s ensoblique recouvrent le sol ; à droite et à gauche, un double étage d'énormes
colonnes de jaspe et de porphyre , dont les archivoltes sont ornées de feuillages ciselés, soutient des demicoupoles hémisphériques ; des balcons de fer forgé régnent à Tentour des galeries supérieures ; le reflet des marbres de couleur se fond dans une même gamme de tons adoucis avec le vert antique ou le rouge des colonnades, For bruni, le bleu glauque cher aux mosaïstes byzantins. La nef est libre jusqu*au fond : là, au-dessus d'une marche qui séparait autrefois Téglise du cbœur, est placée, à droite, une petite estrade légère , sorte de pavillon à colonnettes où les mollahs vont se recueillir ; à gauche s'élève sur quatre piliers blancs la loge octogone du sultan entourée de grillages d'or ; au fond Fancien emplacement de l'autel est vide ; \iue chaire étroite surmontée d^un clocheton aigu est adossée à l'un des piliers; le mirhah, petite construction encastrée dans le mur , indiquant la direction de la Mecque et devant laquelle se tiennent deux énormes cierges dans de hauts chandeliers, n'est point au centre de l'abside comme dans les autres mosquées : il a fallu le mettre de travers pour l'orienter vers la ville sainte. Des deux côtés, aune certaine élévation, des tapis, dont les nuances sont presque effacées par le temps et ^\ passent pour ceux de Mahomet, sont cloués sur le mur, et vers le milieu de la hauteur de l'édifice, de ^ands disques verts portent en lettres dorées des inscriptions pieuses ou les noms des lieutenants du
Prophète.
Peu à peu tout cet ensemble se distingue et se dis-
tribue pour le visiteur attentif. On étudie Tan après Tautre > et avec quelle curiosité émue I les mille détails de Tédifice. Mais on est bientôt envabi, dominé par une impression qui absorbe toute autre pensée. Sainte- Sophie a gardé sous le travestissement que lui a imposé la conquête musulmane, malgré ce mïhrah, malgré ces disques turcs, malgré la nudité de Tabside, Tineffaçable aspect de Téglise chrétienne» je ne sais quelle mélancolie de victime et la m.uette éloquence des souvenirs. J'ai parcouru avec lenteur ces galeries des bas côtés où la place des chapelles se reconnaît encore ; j'ai passé , triste et recueilli , entre ces innombrables colonnes que les empereurs avaient fait venir des temples de la Grèce et de Tlonie ; celles-ci d*Éphèse chère à Diane , celles-là de Balbeck dédiée au culte du soleil, d'autres d'Athènes, de Cyzique ou de Délos, d'autres encore des ruines égyptiennes consacrées à l'antique Osiris. Toutes ces merveilles, arrachées aa paganisme, et tour à tour, par une étrange destinée, vouées à la gloire des dieux olympiques , de l'Évangile et de l'islam, formaient la magnifique unité de la basilique du Christ. Ces débris se sont fondus et transfigurés dans l'harmonie de la fière architecture. Sainte* Sophie, construite par le prodigue Justinien avec toutes les richesses de l'Orient, oii il avait entassé les vases précieux, les candélabres d'or, dont il avait revêta les murailles des marbres splendides qu'on y admire encore, dont l'autel de platine et de perles était incrusté de diamants, de rubis et de saphirs, a perdu sans
doute les plas fastueux ornements de sa beauté passée, mais elle a conservé de sa destination première ce que les conquérants ne pouvaient lui ravir, ce qui était plus durable que ses trésors, Timposant aspect d*un sanctuaire, le caractère auguste que lui avait donné Tarchitecte chrétien , l'empreinte divine du lieu sacré on les mystères de la foi se sont accomplis durant tant de siècles y d'où tant d'âmes ont élevé vers Dieu leurs rêves et leurs prières.
Cest là y dans cette nef où matériellement aujourd'hui Mahomet triomphe , mais où le Christ , en s'éloignant , a laissé Fimmortel souvenir de sa présence et comme le sceau de TEvangile, c'est là ce qui émeut la pensée et nous inspire un profond recueillement. Nous ne nous sentons pas étrangers sous ces voûtes : le murmure des chants d'autrefois y semble encore vibrer dans l'air; les autels écroulés s'y redressent devant nos yeux, et nous croyons y respirer la fumée des vieux encensoirs. Sous celte impression qui nous transporte quatre siècles en arrière, nous avons traversé ces portiques ; on nous montrait en vain les inille curiosités qui intéressent les voyageurs, les deux belles urnes d'albâtre de Pergame , les mosaïques de la coupole qui représentaient jadis de gigantesques archanges et qui , recouvertes de couleurs désordonnées (ar des mains musulmanes, ressemblent d'en bas à des griffons ailés; la colonne qui sue, toujours mouillée &OUS son enveloppe de bronze; le marbre transparent de la fenêtre de l'abside qui étincelle sous les rayons
du soleil. Nous regardions en vain dans cette nef, qui est en même temps un temple et une école, les maîtres de Fislam , les docteurs de la loi commenter le Coran, entourés, selon leur célébrité, d*un cercle plus ou moins large de disciples accroupis et les yeux fixés sur le texte sacré, tandis que çà et là, au pied d'une colonne, dans un angle désert, des croyants psalmodiaient isolément quelques versets du s&int livre. Vainement , accoudés au balcon des galeries supérieures , nous voyions autour de nous les inscriptions , le chœur solitaire, les ornements, les costumes turcs, tout enfin nous présenter Taspect d'un autre culte et nous parler d'un autre Dieu; toujours reparaissait le murmure des prières d'autrefois et l'image du Christ exilé.
Une vieille légende grecque raconte qu'en celte journée terrible et sanglante où Mahomet II , au galop de son cheval, entra le sabre à la main dans Sainte- Sophie où s'était réfugiée, éperdue et désespérée, toute une foule de femmes et d'enfants voués au massacre et à l'esclavage, un prêtre disait sa messe à l'un des autels que le vainqueur allait briser ; lorsque les cris d'épouvante poussés par les victimes et les clameurs des victorieux retentirent tout à coup à travers l'église , le prêtre disparut par la porte d'une galerie latérale, emportant l'hostie et le calice. Miraculeusement, la porte se trouva soudain fermée par un mur de pierr<^ Les Grecs ajoutent qu'en ce jour qu'ils espèrent, où Sainte-Sophie sera rendue àTÉvangile, la porte s'ouvrira et le prêtre reprendra sa messe interrompue. Est-
on loin ? est-on prè^ de ce jour? et même doit-il jamais venir ? C'est le secret de Dieu. Mais si dans la suite des siècles, les révolutions politiques amenaient un si grand cbangement, la basilique reprendrait bien vite son antique apparence chrétienne, et le célébrant mystique, sortant de Tombre où il attend son heure, retrouverait dans le temple la même beauté grandiose et la même religieuse majesté.