‹ Lettres du Bosphore: Bucharest, Constantinople, AthènesChapitre 18 sur 27 · THE NEW TORK PUBLIC LIBRARY · texte numérisé non relu

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AêTOA, LffMOX ANO TtLDfrW FOUNOATiONi.

sont déployées devant Timpassible Sainte-Sophie et au bruit lointain des vagues de la mer. Dans Tarèiie immense dont la base de Tobélisque indique le niveau, inférieur de trois mètres environ au sol où nous sommes aujourd'hui, que de scènes imposantes ou tumultueuses se sontproduites! que de cris ont retenti ! combien est-il passé d'hommes oubliés et de Césars disparus I

Bien des fois, je suis venu pensif dans cet emplacement maintenant silencieux; ei^ ces lieux, dont le sol révélerait peut-être, si Ton pensait à l'interroger, de curieux monuments du Bas-Empire, j'ai évoqué souvent le souvenir des fêtes merveilleuses qui surexcitaient si violemment toute la population de la ville impériale. Les bicoques bariolées qui enlourent d*un côté cet espace, les masures vulgaires qui ferment son horizon, la. mosquée même, à la fois charmante et austère, tout disparaît alors devant le regard, et l'imagination relève l'amphithéâtre colossal.

Quel rêve ! 11 me semble que je vois s'étendre devant moi le cercle des gradins où s'agite un peuple innombrable : entre Sainte-Sophie et l'arène, de grandes voies sont ouvertes jusqu'au palais des empereurs, con struît près de la pointe où depuis s'est élevé le Vieux- SéraiL De là, sans être arrêtés par les maisons maintenant amoncelées et par les murs crénelés de la sombre retraite des Soliman et des Amurat, les yeux aperçoivent dans le lointain l'entrée de la Corne-d'Or et les détours verdoyants du détroit. L'amphithéâtre ne présente point les hautes arcades du Colisée ou des arènes de Nîmes

et d'Arles, mais il développe sur une immense largear ses perspectives surbaissées, il englobe dans son circuit tout le terrain qui s'étend jusqu'à Textrémité de la colline surplombant la Propontide, et qui se termine en demi-cercle. La loge impériale, sorte de palais compris dans Fenceinte de la résidence du prince, se dresse sur Fun des côtés, entourée de soldats immobiles^ au devant se cabrent les chevaux de bronze de Lysippe, et sur les bancs qu'elle domine sont rangés, suivant leurs foncr tions et leur noblesse, les courtisans du fias-Empire, les belles patriciennes vêtues des plus riches étoffes de la Perse et de FInde, et que des eunuque^ou des esclaves nubiennes abritent sous de grands parasols. Le maître du jour, qu'il s'app*elle Valentinien ou Arcadîus, Phocas ou Héraclius, Paléologueou Comnène, qu'il soit du sang des Constantin ou des Théodose, ou Fun des soldats de fortune appelés au trône par un caprice de la destinée, se tient , dans tout l'éclat de sa grandeur suprême, dans tout le fasie d'un luxe emprunté aux princes de F Asie, devant le balcon couvert de pourpre, et regarde la tumultueuse multitude entassée sur les gradins*, le champ où vont lutter les chars , et au loin la mer qui rayonne, comme un miroir ardent, sous les feux du soleil.

Au milieu de Farène, l'obélisque élance sa silhouette rose constellée d^hiéroglyphes; le triple serpent de bronze vert enlevé au temple de Delphes darde ses trois têtes farouches o& brillent des yeux d'émail ; des statues d'airain et de marbre,- débris des splendeurs de Rome ou ravies aux édifices de la Grèce, des colonnes

de jaspe et de porphyre, des inscriptioDS qai rappellent les noms des vainqiieors célèbres de ces nouveaux Jeux Olympiques, toutes les magnificences de Fart antique mêlées aux lourdes sculptures byzantines se dressent parmi la foule bruyante sons les grands voiles de diverses couleurs qui atténuent Fintensité du jour. Puis tout à coup, an signal parti de la loge de César, les quadriges s*élancent comme au temps de Pindare, et courent, se heurtant Tnn Tautre, sur le sol sonore : les bleus et les verts se précipitent ; haletante, à demi folle d*impatience, anxieuse, exaspérée,^ la multitude les suit des yeux dans leur vol rapide; ce n*est plus une course, ce n*est plus un jeu, c'est une fureur presque formidable; les spectateurs, enivrés de spéculation cl de rage , forment pour Tune ou Tautre couleur de véritables factions farouches ; on craint un instant que ces rivalités ardentes ne dégénèrent, comme il est arrivé quelquefois, en émeutes sanglantes; c'est au milieu des cris d'angoisse, de joie, de stupeur, que les péripéties de la course se poursuivent et qu'après ie nombre de tours déterminé, les' chevaux victorieux atteignent la borne fatale. Le vainqueur reçoit sa couronne des mains de l'empereur; puis une autre lutte recommence, et l'émouvant spectacle ne cesse pas avant que le soleil, couvrant de ses lueurs mourantes les dômes de Sainte-Sophie, disparaisse vers l'Archipel. Alors, la foule s'écoule lentement par les larges vomitoires, remplissant les rues de ses clameurs enthousiastes, tandis que César, préoccupé des soucis de Tem-

pire, des Barbares qui menacent au nord, des Perseï qui font reculer ses lieutenants jusqu*au centre àà TAsie Mineure, et plus tard des Ottomans qui resserren de plus en plus le territoire romain , inquiet aussi det caprices de Farmée et des emportements de la mult» tude à Ja fois servile et séditieuse, regagne, muet e grave, escorté des curopalates et des protogérondes^ h palais de marbre qui mire ses galeries et ses coIonnad( dans les eaux immobiles du Bosphore.

Aujourd'hui, le silence et l'abandon. II n*y a plu^ même de ruines. Les pierres de Tamphithéâtre ont ét^ enlevées par le conquérant, qi|i en a fait usage poujj d'autres édifices et les a dispersées au^c quatre coins de Constantinople. II ne reste debout de tant de palais et de trophées que Tobélisque, la colonne de bronze et la colonne de pierre. Ce sont nos soldats français, en 1856, qui en ont déblayé les bases : depuis, on n'a pas songé à faire de fouilles dans ce sol qui a vu tomber tant de débris.

Je ne puis croire que rien ne subsiste sous nos pieds de ces vastes constructions, de ces statues et de ces colonnes, et qu'on interrogerait en vain cette place ou vivaient tant de merveilles. Un jour viendra sans doute où d'heureux archéologues retrouveront sous la poussière des siècles les restes du cirque byzantin ; contentons-nous d'errer sur ce terrain, rempli de trésors peut* être, et d'étudier ces trois monuments échappés aux catastrophes, moriies témoins des siècles antiques et des temps nouveaux.

Moins élevé que les monuments analogues de Paris ou e Rome, Tobélisque sous le ciel oriental a conservé ses onleurs vives : il est soutenu par quatre blocs de bronze, [ni reposent sur un piédestal de marbre couvert sur ses [uatre faces de curieux bas»reliefs. Chacun d^eux représente, dans la loge impériale, Théodose, Timpératrice Bt les deux jeunes Augustes, Arcadius et Honorius. Ce oJesl plus Fart de Phidias et de Praxitèle : le sculpteur byzantin a oublié la grâce et la vie des temps évanouis; U semble que sa science enfantine se soit plutôt inspirée des premiers maîtres grecs, dont Timagination asservie aux formes hiératiques et dont la main incertaine ne rencontraient que les poses roîdes et solennelles. Maisici, ce n*est plus Fartiste qui ne sait pas encore ; c'est Tartiste qui ne sait plus.

La décadence ressemble dans ses procédés aux hésitations de Tignorance; elle n'a point cependant ses indécisions naives, ses tâtonnements parfois heureux : sa main n'est pas inexpérimentée, mais alanguie; sa pensée n'est plus vague et inhabile à se produire, mais stérile et sans éclat. Ainsi, dans ces bas-reliefs, tout idéal est absent; le dessin est monotone; partout, derrière le balcon, les personnages se tiennent dans la même attitude immuable et sans vie ; sur l'un des côtés, l'empereur tient en main une couronne destinée au vainqueur de la course des chars; sur les trois autres, lui-même ainsi que l'impératrice et les deux princes demeurent impassibles comme les statues égyptiennes posant leurs mains sur leurs genoux, comme les saints

des icônes ressortant de leur fond d'or. Sur Tnne des faces, des Barbares agenouillés , reconnaissables à leurs longues chevelures et à leurs barbes hérissées, présentent des offrandes au maître du monde; il y a là moins de réminiscences des bas-reliefs de T Acropole d'Athènes que des profils assyriens accroupis devant les satrapes de Babylone et de Ninive; sur Tautre, tous les personnages de la cour sont rangés avec une invariable symétrie : au-dessous du bas-relief principal, les chevaux des quadriges s'élancent en dressant régulièrement leurs pieds de devant, et certes ne rappellent guère les merveilleux coursiers du Parthénon; le troisième côté donne de nouveau la série des seigneurs byzantins pareils aux tuyaux d'une flûte de Pan; le quatrième, au bas d'un tableau pareil, laisse deviner la représentation informe des travaux entrepris pour l'érection de l'obélisque. Rien de plus morne que ce monument, fruste d'ailleurs, dont les figures ne sont guère visibles et ressemblent plutôt à des rangées de crânes qu'à des visages vivants. Une double inscription latine et grecque rappelle qu'il a été construit sous Théodose. J'ai déchifiré les vers latins où l'on ne retrouve même pas le souffle attiédi deCIaudien ou d'Ausone ; ils sont censés prononcés par l'obélisque lui-même, dans an style barbare :

DifGcilis qnondam dominis parère sereois t

J088U8 et extinctis palmam portare tyraonii.

Omnia Theodosio cedunt sobolique perenni.

Tcrdenis sic victus ego domituique diebus Judico 8ub Procio, summas elatus ad auras.

L'édifice est enfoncé dans une tranchée carrée qu'une grille de fer entoure. Des herbes folles poussent dans les interstices des pierres, tandis que Tobélisque de Thèbes ëlève dans le ciel bleu, de sa base à son faite. ses poissons bizarres et ses ibis mystérieux.

Le monolithe égyptien n'a point d'histoire. Arraché un jour par une fantaisie des maîtres du monde à la soli. tude des rives du Nil, il redit peut-être le nom de quelque prince des nombreuses dynasties. Mais qu'importe aux générations qui se succèdent, ce récit des choses inconnues? Qu'un roi quelconque Fait fait tailler dans les carrières de granit de la haute Egypte, et qu'il ait confié aux hiéroglyphes le vain témoignage de quelque exploit fabuleux, notre mémoire en garde-t-elle la trace, et sommes-nous touchés par cette évocation d'un triomphe oublié? Mais devant la colonne de bronze à demi enfouie, elle aussi, dans le sol de l'hippodrome, je sens vibrer en moi tout un monde de souvenirs. C'était au lendemain de l'immortelle victoire que les cités grecques avaient remportée sur les armées de Xerxès, et où elles avaient sauvé par un héroïque effort, non-seulement la patrie des Hellènes, mais, ce qui valait mieux, le génie qui devait civiliser le monda. Elles voulurent alors dans leur élan de reconnaissance envers le dieu qui incarnait en soi toutes les splendeurs de la pensée humaine et les plus nobles rêves de l'art, envers le fils de Latone, à la fois poëte et soleil, lui dédier un monument impérissable au seuil sacré du temple de Delphes. Et alors des ateliers d'un merveilleux fondeur sortit le triple

serpent de bronze. Les noms des villes qui avaient pris part à la grande lutte furent inscrits sur les anneaux entre* lacés : le trépied d'or consacré à Apollon fut placé sur les trois têtes de l'hydre, et ce chef-d'œuvre fut érigé entre le groupe des Phocidiens et le grand autel. Comme les hommes et comme les livres, les monuments ont leur destinée : le trépied fut enlevé par les Grecs euxmêmes pour payer les dépenses ruineuses de leurs guerres intestines; Constantin fit transporter le serpent sur la place de l'hippodrome; les têtes furent détachées par le fanatisme des iconoclastes, rétablies dans une pensée superstitieuse, et enfin détruites de nouveau par Mahomet II, qui les frappa, dit-on, lui-même de sa lourde masse d'armes.

Depuis, *la colonne décapitée est restée là, témoi-' gnage solitaire des gloires antiques et des étrangesl vicissitudes des choses. Vingt-quatre siècles l'ont lais-l sée debout; cent générations ont admiré ses vertes spi-j raies; elle redit à la fois les victoires de Salamine e^ de Platée, la fondation de l'empire oriental par le pre^ mier César chrétien, les splendeurs fastueuses de la nouvelle Rome, les émeutes sanglantes, les révolutions de palais qui se sont ruées alentour d'elle comme les vagues de la mer sur un rocher impassible ; les croisés latins du douzième siècle, nos ancêtres, les chevaliers bardés de fer, ont défilé devant elle en brandissant leurs grandes épées et leurs bannières étincelantes d'armoiries; elle a vu les fureurs de la conquête ottomane en ces instants lugubres où les cadavres remplis-

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saîent les mars de Sainte-Sophie et'jonchaient le sol du cirqoe.

Doit-elle un jour assister à de nouTelles péripéties de la fortune? ËmouTante question que Ton se pose malgré soi dans cette enceinte où se sont passées tant de scènes orageuses, devant ce dragon mêlé à tant de drames de Thistoire, et que des peuples différents ont associé à leurs orgueils et à leurs colères. Aujourd'hui tout est calme à l'entour de la colonne serpentine : des petits enfadts turcs jouent à côté d*elle; des femmes voilées passent auprès de la grille qui la protège ; les musulmans, appelés par le muezzin du haut des minarets du sultan Ahmed, se hâtent, le Coran à la main, d'entrer à la mosquée voisine ; un beau rayon de soleil la couvre de ses lueurs dorées, et le voyageur, accoudé sur la balustrade de fer, rêve devant ses replis aux temps lointains, aux ombres muettes, dont le sombre serpent de Delphes a été tour à tour le compagnon mystérieux, et dont il a dédaigné, dans sa fierté indépendante, les douleurs ou les joies comme il dédaignerait les révolutions de Tavenir.

Un peu au delà du serpent grec s'élève une grande colonne de pierre carrée, construite à une époque in^ connue, restituée par Constantin Porphyrogénète, et qui jadis était couverte de plaques de bronze doré. Les plaques ont été fondues, et les blocs disjoints menacent ruine. Indifférent à Thistoire, mais éloquent encore par sa dégradation même, ce monument qu'une inscription emphatique, presque entièrement effacée, décorait

des noms immérités de a merveille» ou de a prodige i? et comparait au colosse de Rhodes, garde un aspect désolé en harmonie avec la tristesse des débris de rhippodrome. De nombreux arbustes ont poussé leur branches dans la cavité où plonge sa base et projetten sur les degrés de marbre Tombre mélancolique d leur feuillage. Ainsi se complète Tensemble de FAt meïdan que Tempire grec avait fait si beau, que 1 hommes, plus barbares que le temps, ont détruit pierr à pierre, et dont il ne reste plus que ces trois débri fraternels, Fun près de l'autre comme autrefois, qui semblent, avec cette expression presque humaine que prennent souvent les choses, s^entretenir dans leur morose solitude des générations et des siècles qui se sont écoulés à leurs pieds.

Dans les alentours il y a peu de vestiges de Tépoque byzantine. Cependant une haute colonne de porphyre rouge sur un piédestal fruste se dresse dans une large rue; elle a subi d*assez curieuses vicissitudes : son chan piteaua supporté tour à tour la statue d*Apollon, celle^ de Constantin, de Julien TApostat et de Théodose. La foudre Ta frappée sous le règne d'Alexis Comnène ; de nombreux incendies ont fait sur plusieurs points éclater le marbre : elle a gardé le nom de Colonne brûlée. Plus tard Manuel Comnène Ta surmontée d'une croix et d'une inscription qu'on distingue encore. Elle était sans doute située sur une place ; aujourd'hui elle est sur ralignement des maisons turques, et tristem.ent aban-i donnée. Des cercles de fer qui supportaient jadis des

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couronnes de laarier de bronze pendent le long de la paroi : la base dépouillée de ses plaques de marbre s'effrite lentement sons l'action da vent et de la pluie; des petits marchands se sont installés à son ombre. Plus loin, dans la ville, jexencontre deux antres monuments de même origine, Tun d*Arcadius et Tantre de Marcien : du premier il ne reste plus que le piédestal ; de Tautre, le faîte seul a subsisté : il élève au-dessus du sol son chapiteau de marbre blanc. La conquête a été rode pour les édifices des vaincus.

Nous ne nous lassons pas de les rechercher encore k travers les rues tortueuses, au milieu des maisons de bois amoncelées, et jusque sous terre. Cest là, dans un caveau dont la bouche s'ouvre auprès de TAtmeidati, au centre d'une petite plaine qui domine la Marmara, que Dous avons, en descendant quelques marches inégales, contemplé dans l'ombre humide un spectacle merveilleux. On ne voit d'abord qu'une masse confuse d'arcales, sur lesquelles des jours étroits projettent une pâle lueur : peu à peu les yeux se font à cette demi-obscurité, et alors on distingue devant soi un labyrinthe de colonnes de pierre qui s'enfoncent dans de mystérieux détours. On dirait un palais enchanté de conte arabe 3u la retraite étrange de quelque génie malfaisant des romans chevaleresques. Les portiques succèdent aux portiques, et la bizarre forêt étend dans la nuit ses ivenues menaçantes. Est-ce une réalité ? est-ce un rêve? \)n se perd sous ces voûtes comme dans ces dédales l'un cauchemar où l'on cherche en vain sa voie en

tâtonnant les murs ; les arceaux se déploient dans le prolongement des ténèbres ; ce n'est point la mystique horreur des tombeaux de Tlnde» la religieuse majesté des catacombes ; l'impression qu'on éprouve est particulièrement bizarre et rapproche l'imagination inquiète des scènes magiques des Mille et une Nuits et de VArioste.

Plus on avance, plus il semble que les fantastiques arcades se multiplient, plus les monolithes qui nous entourent prennent un aspect farouche : le pied glisse sur le sol mouillé ; on croit à chaque instant marcher sur le corps visqueux de quelque reptile. Quels gnomes verdâtres, quels farfadets fiévreux, quelles pâles sirènes hantent ces demeures dédiées aux fées souterraines,! se cachent dans ces cavités noires» s'accrochent auxj parois des colonnes qui suintent , nichent dans les chapiteaux feuillus, errent comme des fantômes du Wal-I purgis dans les circuits des longs corridors? Quel architecte qu'eut envié Piranèse a inventé ces sinuosi-' tés pleines de mystères et ces fantastiques promenoirs? Jusqu'oïl vont ces cloîtres dont une clarté blafarde révèle cà et là les mousses roses et les moisissures argentées? Quels coassements étranges, quels cris lugubres, quels clapotements de gouttes d'eau et d'insectes errants, quels bourdonnements de monstres ailés interrompent le morne silence de ces lieux funèbres, quand nul hôte curieux ne le vient troubler?

Ainsi l'on rêve au pied de ces hautes futaies de marbre plongées sous le sol de la ville, dans une nuit éternellr.

Et cependant on sait que ce n*est après tout qu^une citerne byzantine, maintenant desséchée, la citerne aux mille colonnes (Bin-bîr-derèk), bâtie sur trois étages dont on ne voit que le plus élevé ; au-dessous, à des profondeurs mal sondées, s'étendent d'autre voûtes, et au-dessous de celles-là d'autres encore. Constantinople renferme plusieurs de ces édifices cachés : la citerne Basiléia, non moins étrange, construite par Constantin ; celle d'Asparis, soutenue par quatre-vingts arceaux, bâtis sous le règne de Tempereur Léon ; une troisième, non loin de Bin-bir-derèk, où s'élèvent vingt-huit colonnes corinthiennes. Le conquérant a dédaigné de les détruire : il a aussi laissé debout Faqueduc de Valens dont les arcs superbes, dégradés par le temps, mais couverts d'une végétation toujours fraîche, se dressent majestueusement le long de plusieurs portes de la ville, et lui apportent toujours, comme il y a quinze siècles, les eaux transparentes de la forêt de Belgrade.

Au sortir des citernes, on est heureux de respirer l'air et le soleil. Aussi bien, l'horizon sourit, le vent de mer, balsamique et tiède, caressç doucement le visage ; au delà des vagues bleues, les sommets neigeux de l'Olympe miroitent sous les feux du couchant : nous descendons jusqu'au bord de la Propontide étincelante, et, suivant la rive du golfe, nous traversons un quartier turc presque désert. Une mosquée avec un minaret de marbre sort des groupes de maisons coloriées : à son dôme surbaissé, à la disposition de ses murs, il n'y a

pas à s*y méprendre : c*est une ancienne chapelle byzantine, la petite Sainte-Sophie, plus vieille que la grande, le Saint-Serge de Justinien. En face d'elle» une fontaine en forme de kiosque abrite sous son toit octogone un groupe de Turcs en cafetan rose et bleu, accroupis au pied d'un platane. L'intérieur est nu, mais une inscription grecque admirablement conservée court, comme une frise, tout autour de la nef; au dehors, j'admire la cour ombrée, la petite ruelle, les arcatures de la fontaine, l'arbre au large feuillage, le rayon de soleil qui joue dans les branches et frappe d'aplomb le mur blanc de l'antique église.

Nous passons, et, remontant la colline de l'Atméidan, longeant les vieilles assises hémisphériques de l'ancien cirque, nous rentrons dans les jardins du ,Vieux-SéraiI. Nous laissons de côté les kiosques, Sainte-Irène et son musée , où nous reviendrons un jour : nous voulons seulement aller nous reposer un instant à l'extrémité du promontoire et y voir un autre vestige de l'art grec. Au-dessous du kiosque de Bagdad, dans les bosquets verdoyants qui se prolongent jusqu'à la mer, surgit mélancoliquement du feuillage une colonne de granit grisâtre, dédiée par Théodose à la Fortune; elle est presque sur la pointe qui s'avance vers la Corne-d'Or. La belle place pour un stylite ! quelles douces rêveries, quel mystique enthousiasme eût inspiré à ces bizarres poètes de la vie monastique le spectacle lumineux et paisible qui se déroule de là devant les regards ! L'eaa bleue entre doucement dans le golfe, les alcyons pla-

eni sur la vagae, le Bosphore s'enfonce dans la brume, t le soir descend lentement sur la mer tranquille, tanis qu*une petite étoile d*or perce en tremblotant la DÛte du ciel.

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