LETTRE VIII
CE QUI KESTE DE BYZANCE (Suite et fin.)
Ainsi, de cette ancienne capitale du monde combien il subsiste peu de chose! J'ai pu citer quelques monumentSy Sainte-Sophie, Tobélisque, des colonnes à demi brisées , des citernes , des lambris frustes méconnaissables, envahis par la végétation des ronces; ce sontj des épaves sur la mer après Tengloutissement d^un navire. Quant à la ville, elle est disparue : etiam periere ruinœ; que ses maisons fussent bâties en bois ou en pierre, le temps, les incendies, les péripéties de la conquête les ont efiacées de la surface du sol. Où étaient les demeures des patriciens de la nouvelle Rome? où sont les rues de la cité des Constantin et des Tfaéodose ? Tout s'est enseveli dans la même poussière qui recouvre les générations : mille ans d'histoire ont passé là et ont laissé si peu de traces! Nous avons là le spectacle d'un des grands écroulements de l'histoire. Le flot de la race conquérante a submergé la ville conquise : il faut en rechercher les débris avec la patience de l'archéologue. C'est le destin.
Les églises cependant ont été plus heureuses que les autres monuments : elles existent pour la plupart, mais à quel prix? elles sont devenues des mosquées, comme Sainte-Sophie. L'une d'elles a toutefois échappé à cette loi, c'est Sainte-Irène dans Tenceinte du Vieux- Sérail. Les Turcs l'ont recouverte à l'extérieur d'une couche de badigeon jaunâtre qui la défigure ; mais du moins elle n'a pas été consacrée au culte , elle a été changée en arsenal de fusils et d'armes hlanches ; la croix de fer placée à la voûte du chœur a été respectée. Dans une salle attenante on a réuni quelques antiquités curieuses : j'y retrouve la partie supérieure d'une des têtes du triple serpent de bronze, j'y admire quelques bustes charnoiants, une figure de jeune fille entre autres, avec une expression à demi ingénue et railleuse, presque un sourire de Joconde sur un visage de vierge athénienne, une merveille de l'art hellène.
Les autres églises ont eu d'autres destinées : Hagia- Paraskevi est devenue Khodja-Houstapha , Saint-Jean Stoudios s'appelle aujourd'hui Emir-Ackeur Djamissi. Combien d'autres petites mosquées perdues* au fond de quartiers déserts étaient jadis des chapelles chrétiennes! .J'en ai visité bon nombre qui ne méritent point d'être citées, mais il faut s'arrêtera l'une d'entre. elles, Khair- Rié, dontj'ignorelenom ancien, édifice charmant couvert à l'intérieur de merveilleuses mosaïques. Ce sont de véritables tableaux d'un grand style sur fond d'or; l'art savant d'un maître byzantin de la première période s'est développé là dans toute sa finesse exquise, et ces œuvres
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ont gardé, malgré le temps, le riche éclat de leurs couleurs. Je salue dans plusieurs de ces mosaïques récemment dégagées du badigeon blanc dont elles avaient été recouvertes par des musulmans trop zélés , le style des artistes de la Grèce, Félégance des formes, la sobriété des attitudes, la beauté des figures. Elles couvrent les murs et le plafond voûté du narthex ou péristyle : il en existe d'autres sans doute dans la salle centrale, réservée au culte; mais Tislam interdit la représentation de la figure humaine, et toute image est enfouie sous une épaisse couche de chaux. Rendons grâces du moins à la tolérance incomplète qui a permis le nettoiement da péristyle et des deux petits dômes à jour situés aux extrémités. Khaïr-Rié est une des curiosités, de la vieille Byzance. J'ai plusieurs fois passé des heures dans son enceinte à étudier Tœuvre des vieux maîtres mosaïstes dont le génie s^est épanoui sur cette colline lointaine avec Tindifférence des grands artistes, tout entiers à leur idée et qui la traduisent avec le même soin jaloux, sans se soucier de savoir s'ils seront admirés par des princes ou par des gens du peuple, par des multitudes enthousiastes ou par de rares fidèles. Pendant quatre siècles ces chefs-d'oeuvre ont été ensevelis sous leur blanche enveloppe : ils reparaissent aujourd'hui à la lumière aussi brillants qu'au premier jour, et leurs ors, leurs azurs, la pourpre des draperies, la sombre magni' ficénce des fonds constellés rayonnent à nos yeux éblouis comme au temps où l'artiste contemporain de Justinien avait achevé cette chapelle peut-être pour quelque
Hécène du Bas-Empire, peut-être pour les pauvres habitants d*un quartier oulilié. Considérons encore un autre monument, connu sous le nom de palais de Bélisaire, mais qui est sans doute plus récent et qui formait plutôt Tun des bâtiments des Blaquernes, la vaste enceinte impériale de la dynastie des Comnène , dont les princes s'étaient établis, comme on sait, vers Textrémité de la Corne-d'Or ; il n'en reste plus que les quatre murs, percés de nombreuses fenêtres en arcades, et qui ont un aspect particulièrement lugubre : c'est une proie abandonnée aux oiseaux de nuit et aux rafales du vent d'hiver. La ruine dresse, au-dessus des maisons qui Tentonrent^ sa nudité lamentable, la misère de sa grande salle délabrée, pleine de débris entassés sous les inégalités du sol où perce une maigre verdure, les sinistres traverses de sa façade; le toit s'est depuis longtemps eifondré , la base plonge dans la boue d'une ruelle obscure. Ses quatre côtés sont livrés, à ciel ouvert, à toutes les insultes des passants, à toutes les dégradations des hôtes nocturnes , les chouettes , les rats , les vagabonds de la cité, surtout les tziganes, qui campent aux alentours ; le plein cintre des élégantes arcades garde toutefois une sorte d'austère beauté, surtout le soir, quand on voit entre leurs piliers noirs s'encadrer un 'arge espace d'azur rempli d'astres.
Par un contraste bizarre et un coup de fortune extraordinaire , la plus vaste de toutes les œuvres de ^'institution byzantine, la plus exposée par sa nature ^éme à la destruction, les vieilles murailles de Con-
stantinople oui été plus respectées que les monuments et les palais : si vîolemmeDt tourmentées qu'elles aient été par le temps et les hommes , quelque terribles que soient sur certains espaces ravagés les témoignages de la conquête, elles ont subsisté sur une vaste étendue et n*ont pas été modifiées par la main du vainqueur. Elles restent non pas intactes» sans doute, mais presque ininterrompues, du Sérail au cbâteau des Sept-Tours le long de la mer de Marmara, et surtout depuis le cbâteau des Sept-Tours à travers la campagne jusqu'au fond de la Corne-d'Qr. La superbe enceinte crénelée a vaincu le travail des siècles, Fefibrt de la lutte et le génie faroucbe du lendemain de la victoire : elle se prolonge, ici en ruines, là immuable sur ses bases; elle entoure aujourd'hui comme autrefois toute la partie occidentale de Constantinople ; elle reste comme le témoignage de la grandeur passée de la ville impériale, comme le souvenir vivant de la bataille suprême. Nulle part peut-être Thistoire ne s'est inscrite en plus saisissants caractères, et c'est à la fois la majesté de Tempire et le récit de sa chute qui sont visibles dans cette suite solennelle de remparts et de tours.
Lorsqu'on s'éloigne en caïque de la Pointe du Sérail en longeant le rivage de la mer , par une de ces belles journées où le soleil -s'épanche sur les flots éblouissants, on entre dans un des plus charmants golfes du monde. A gauche, la mer étend ses nappes bleues constellées d'une poussière d'or qui fait penser à la trace lumineuse du char d'Amphitrite; au loin, on aperçoit la
vague silhouetté da château des Sept-Tours : à droite» le rivage se couronne de bâtiments étranges. Les kiosques du Sérail miroitent au soleil, la terrasse de Sultanié s'élève sur deux arcades en ogive , les deux phares mirent leurs blanches colonnes dans les eaux profondes. Puis on voit commencer les antiques murailles qui surplombent la mer ; leurs assises de marbre sont battues par les flots» leur crête ressort en ombre sur l'azur du ciel : ici les créneaux se succèdent reliant les unes aux autres les larges lours ; là des brèches énormes avec leurs entassements de pierres renversées, effritées , roulant d'étage en étage sur la grève comme les marches inégales d'un escalier gigantesque, ouvrent des perspectives sur les bas quartiers de la ville ; au» dessus, les dômes des mosquées s'arrondissent et se groupent sur des plans indécis dans la transparence de lair; au bord de la mer, l'écume se brise incessamment sur des obstacles amoncelés, rochers couverts d'herbes marines, fûts de colonne précipités de la hauteur, fragments de murs écroulés; des portes s'ouvrent sur le flot comme celles d'un palais vénitien, des arcs de marbre blanc s'encastrent dans les pierres brunes du rempart, des arbustes verts élancent au flanc des tours leurs minces rameaux , des mousses grimpent le long de Tâpre ruine.
D'anciens ports maintenant ensablés, celui de Julien, celui de Sophie, celui de Théodose, jadis remplis de nombreuses galères et qui ont vu aborder tant de fois les pécheurs grecs, les marchands de Venise, les hardis
navigateurs de TAfabie et de Tlnde , étendent devant le regard leurs anfractuosités mélancoliques; au delà, des églises arméniennes et grecques , Soulou-Monastir, Hagios-Nicolaos, des fontaines, des quartiers silencieux, des jardins en amphithéâtre, et toujours la sombre muraille, ses brèches et ses créneaux. Sa construction est tantôt régulière, tantôt incertaine et bizarre; elle est faite de briques rougeâtres et de blocs noircis par le temps, parfois de débris réunis par un indestructible ciment, fragments de colonnes, chapiteaux d*un blanc lacté, morceaux de pierres sculptés, masses de granit agglomérées , venus on ne sait de quels édifices disparus, prig au hasard par Tarchitecte après avoir subi des fortunes diverses, fondus dans Tensemble colossal de ces forteresses et destinés à se reposer pendant des siècles sous Tardent rayon du soleil el au bruit des lames qui expirent à leurs pieds.
Cependant notre caïque, conduit par trois vigoureux rameurs accoutumés à tous les courants du Bosphore et à toutes les surprises des vents de la Propontide, vieux marins coiffés du turban blanc et vêtus d'une veste légère ouverte sur la poitrine, file rapidement sur la mer. De grands oiseaux planent au-dessus de nos têtes, des dauphins jouent gaiement à la surface; peu à peu, derrière nous, le golfe parcouru s'enveloppe d'une brume bleuâtre, le château des Sept-Tours accuse au contraire de plus en plus nettement ses édifices massifs et sombres : nous débarquons devant l'austère prison d'Etat, l'antique Cyclobion des empereurs byzan-
tins, d'abord flanqué de cinq tours, plus tard enrichi par Cantacuzène de deux nouvelles constructions cir<culaires de marbre, plus tard détruit, puis réédifié par Mahomet II, et qui n'a défînitiirement gardé que quatre fonrs sans perdre toutefois son ancien nom.
Ce n^est pas sans émotion que nous entrons sous ces voûtes, témoins de tant de formidables tragédies. Sur ces créneaux funèbres, combien de tètes de vizirs ont été plantées par Tordre du maître farouche ! Combien aussi de sultans, en vertu de cette loi logique qui condamne le despotisme sans frein à ces foudroyants retours de la fortune non moins impitoyable que les tyrans eux-mêmes, ont péri dans cette enceinte sous les coups des soldats irrités I L'obéissance passive de l'esclave accoutumé à l'exécution des ordres sanglants, devient l'ite la rébellion sans pitié; les prétoriens et les janissaires ont imposé à leurs chefs les mêmes vicissitudes : ils ont souvent fait payer cher à leurs idoles d'un jour l'autorité éphémère dont ils les avaient investies. Ce ^ieux château* a vu triompher tour à tour la tyrannie ^n'anarchie, les deux fléaux de ce monde. Plusieurs princes détrônés^ ont été emprisonnés, massacrés en ^^^ lieux funèbres où ils avaient exercé leur puissance ^capricieuse ; ils ont vu se retourner contre eux la force aveugle dont ils avaient abusé. Grave leçon que l'on retrouve dans l'histoire de toutes les servitudes et que proclame avec une irrésistible autorité la légende âes Sept-Tours.
li^amour de la liberté palpite dans le cœur quand on
parcourt la lugubre enceinte. C'était sur le pavé de cette cour que roulaient les têtes des vizirs; ce trou profond était appelé le puits^du sang; dans ce donjon^ les condamnés attendaient Tordre suprême ; dans cette caverne, ils étaient appliqués- & la torture avant lé supplice; un mur d*ossements humains avait été, dit-on, construit avee leursdébris. Dans cette chambre, enfin, le despotisme oriental, dédaigpeux du droit le.plus sacré , a renfermé des ambassadeurs étrangers pendant que le sultan combattait leur patrie. De tous les côtés , à tous les étages de cette redoutable demeure, le sang crie, el des ombres se dressent : c'est le palais de la violence, tumultueux avec les janissaires, froidement atroce avec Tordre du maître, implacable toujours, odieux partout.
On respire en sortant dans la campagne verte, sous le ciel libre , devant Thori^on qui resplendit. Il prend de» envies folles de courir au galop des chevaux qu'on amène ; nous regardons avec joie la mer où le flot se joue sans entraves, Tair où les nuages se balancent dans Tespace bleu. Nous suivons à travers champs Tenceinte des murs qui remonte vers le'nord jusqu'à perte de vue, Timgiense enchaînement de ces fortifications étagées sur une double ligne : les tours succèdent aux tours, les longues murailles s'étendent solitaires, ^ des jardins recouvrent l'emplacement des anciens fos* ses. Toute une végétation s'accroche aux fentes de la pierre; çà et là de grands arbres, de hauts cyprès dont la masse a les reflets du velours vert, s'élèvent sur le
«ol tourmenté. J'ai vu peu de spectacles plus saisissants ^ue cette vaste perspective; à gauciie, des champs accidentés, de petits cimetières turcs cachés dans des bois; adroite, les murs et les créneaux gris qui dessinent leur f ombre feston sur le ciel clair. Une voie romaine, créée par Justinien , et formée de larges dalles que douze siècles ont sensiblement disjointes, s'étend parallèlement au rempart, comme un interminable ruban blanc. Xous ralentissons Fallure de nos chevaux et nous parcoQTons avec recueillement cette longue route : la monotonie des muranles est sans cesse variée par de nouveaux aspects du paysage sévère : ici la plaine , à perte de vue,' déploie ses verdoyants contours; là les champs des morts pareils à des forêts lugubres projetlent Tombre de leurs arbres superbes sur des milliers de petits monuments sous lesquels reposent plusieurs générations; plus loin une porte de la ville entre deux hautes tourelles est encadrée de colonnes de marbre ; ^n petit corps de garde et un café turc la précèdent • sous la tonnelle de Tétroit jardin , des soldats e1 de ^ieux ottomans, vêtus de pelisses de diverses couleurs bordées de fourrur,es, fument d'un air grave le tchibouk ouïe narghilé; des chariots bulgares, traînés par de grands bœufs, entrent à la file dans le quartier intérieur d'où s'élève le minime minaret de la mosquée d'Hakem. En face de la porte, sur la route même, à la lisière du cimetière profond et noir, une large tombe surmontée de plusieurs plaques de marbre retient les ""égards du voyageur. C'est là qu'ont été ensevelies les
têtes du fameux Ali de Tebelen, pacha de Jauina, et de ses fils. Dans ce carré de pierre est venue sombrer la fortune du formidable rebelle qui a menacé un instant le trône impérial. Son corps a été, on ne sait où, la proie des corbeaux et des aigles : sa tête , où roulaient tant de pensées orgueilleuses, a été jetée hors des murs dans cette fosse déserte qu^une vieille femme, enveloppée de lambeaux blanchâtres, nous montre dédaigneusement du doigt.
Plus loin, voici une autre porte faite de quatre blocs de marbre, et- nous appfSbhons du lieu solennel où se sont décidées les destinées de Pempire grec. En quelques minutes, nous sommes à Top-Kapou, la porte du Canon, Tancienne porte Saint-Romain. Ici les ravages de la guerre sont visibles comme au jour où Tarmée ottomane pénétra dans Constantinople après Tassant suprême. On voit sur-le-champ qu'il s'est passé Ta un des grands drames de l'histoire : les lieux ont conservé les traces d'un bouleversement énorme, d'une des convulsions de la race humaine. Les murailles, jusque-là intactes, s'affaissent et s'écroulent; les tours sont éventrées, les créneaux sont tombés dans les fossés comblés à demi par les pierres et recouverts par l'impassible verdure que renouvelle chaque printemps ; des masses de briques réunies par le ciment romain sont amoncelées les unes sur les autres ; les forteresses carrées laissent le passant pénétrer par leurs trous béants; des pans de murs tout entiers , sur un large espace , ont été complètement anéantis : oif dirait qu'un tremblement
de terre a renversé tous ces grands ouvrages et a répandu sur le sol cette accumulation d^informes débris; çà et là quelques vestiges sont restés debout, frappés toutefois par la tempête, défigurés, méconnaissables, entourés de ruines : la gigantesque brèche raconte une effrayante épopée. Ou cherche instinctivement des yeux les cadavres parmi ce chaos. Etrange et tragique contraste! A gauche de la route s'étend la riante vallée du Lycus, avec ses prairies fraîches et ses collines bleuâtres : plaine parsemée d'arbres, doucement ondulée, rayonnante sous un beau rayon du couchant; une petite fontaine ombragée par un saule répand son onde paisible au bord du chemin; des troupeaux conduits par de jeunes bergères aux jambes nues remontent lentement les sentiers qui mènent au monastère grec de Balouklu, dont le toit apparaît entre les plis d'un rideau de cyprès ; et en face de ce paysage charmant, presque idyllique, apparaît le formidable champ de bataille où les fureurs des hommes semblent encore toutes vivantes, tant le décor du tableau, demeuré immuable depuis quatre siècles, a gardé son aspect terrible et les traces du combat sanglant. C'était sur les hauteurs qui dominent la plaine que Mahomet II avait placé les troupes de Tassant; c'est en avant de la route où nous sommes que s'est livrée la grande bataille ; c'est là, sur un point inconnu du sol que nous traversons, émus comme en un lieu sacré, que le dernier des Constantin est tombé les armes à la main , le visage à l'ennemi, comme il convenait à l'héritier de tant de
victoires, au représentant de cet empire romain qui avait subjugué Tunivers.
Une redoutable révolution s^est accomplie dans cet espace : ce peuple que nous revoyions naguère par la pensée remplissant Thippodrome de ses clameurs et ressuscitant les jeux Olympiques autour de Tobélisque de Théodose et du serpent du temple de Delphes, cette nation qui avait construit Sainte-Sophie» TAugustéon, couvert de statues , de colonnes , d*arcs de triomphe les rives de la Corne-d'Or et de la Propontide, enveloppé la vieille Byzance de cette large ceinture de tours, sont venus là tomber et mourir. Un nouvel empire, une nouvelle race, un nouveau dieu ont triomphé dans cette plaine aujourd'hui solitaire. La face de rOrient a été .changée soudain : FEurope chrétienne s'est trouvée en présence d'une invasion politique et religieuse qui imposait des conditions imprévues à son équilibre : le moyen âge a été fermé, et les temps modernes se sont ouverts. Il semble, quand on contemple ces débris, qu'on assiste au dernier assaut, qn*on voit le flot irrésistible monter comme un débordement de la mer par-dessus les remparts et pénétrer soudain avec les cris et les fureurs de la victoire à travers la ville grecque épouvantée. Et lorsque l'on s'élève du fait lui-même aux conséquences morales de l'événement qui s'est accompli là, sur ce même sol que nos pieds foulent, devant ce paisible horizon où courent les nuées roses du soir, on se demande quel a été le but de la Providence qui régit le monde en opérant une aussi
singulière transformation dans les affaires humaines. Nous rêvions ainsi , en remontant le second versant de la Tallée du Lycus, en suivant d*un vague regard raqueduc romain dont les arcades verdâtres pénètrent là dans la ville de Constantin et de Mahomet II, la porte Polyandria où Héraclius repoussa les hordes des Avares , la mosquée où repose la fille de Soliman et de Roxelane, le vieux palais de THebdomon et ses arceaux déserts, son balcon en saillie et ses encadrements de marbre, les tours de Théophile et d'Isaac TAnge et la perspective continuée des vieux murs. Ce spectacle, toujours curieux pour Tarchéologue et où les paysagistes trouveraient des tableaux sans cesse renouvelés, ne pouvait plus nous distraire de nos méditations assombries , et nous sommes rentrés dans la ville par la porte d*Eyoub , emportant devant les yeux Tineffaçable souvenir de la brèche béante, et dans la pensée le retentissement d'un empire écroulé.
LETTRE IX
De même qu'une ville catholique s'annonce de loin au voyageur par ses clochers et par ses tours, de même Stamboul élève au-dessus du Bosphore son originale parure de dûmes et de minarets. Anciennes églises grecques ou bien édifices dédiés dès leur fondation au Dieu derislam, les mosquées sont une des séductions de Constantinople : elles lui donnent une grâce tout ensemble solennelle et bizarre. Le touriste qui aborde pour la première fois devant le Sérail est surpris et charmé par ces monuments cantonnés de minces tourelles qui dressent leurs flèches aiguës vers le ciel; il ne se lasse pas de contempler ces masses imposantes au pied desquelles surgit la svelte silhouette des colonnes de marbre. Sur ce fond d'azur étincelant de lumière diffuse » Tédifice ressort ^vec une majesté superbe comme entouré d'un nimbe, et les minarets complètent par leur élégance aérienne l'architecture des palais d'Allah. Toutes les villes orientales se parent avec orgueil de ces constructions légères entourées de balcons à jour et qui semblent le symbole de
la prière mantant vers Dieu : à Constantinople , les minarets se succèdent les uns aux autres sur toute la longueur de la Corne-d'Or; ceux-ci sortent du groupe confus des maisons coloriées, ceux-là dominent les plus hauts édifices ; sur le sommet de monticules couverts de terrasses verdoyantes, d'autres encore se fondent dans les lointains vagues et ressemblent à des mâts de navire émergeant d'une brume bleuâtre. La grande cité prend un aspect étrange, unique au monde avec sa ceinture azurée, ses coupoles gris perle et sa couronne de pointes blanches baignées dans Tair transparent.
J'ai parlé de Sainte-Sophie ; je voudrais maintenant parcourir les principaux monuments religieux de Constantinople, bâtis presque tous par des sultans qui leur ont imposé leur nom et leur ont confié leurs cendres : TAhmédié, construite par le sultan Ahmed; Bayazidié, par Bajazet; Suléimanié, par Soliman le Magnifique; Mehemedié, par Mahomet le Conquérant; Sélimîé, par Sélim. Auprès de chacune d'elles et dans l'enceinte sacrée, la petite chapelle ou turbé qui contient le cercueil du fondateur est placée sous la protection pieuse, sous l'ombre mystique des murailles du temple.
Rappelons d'abord que les grandes mosquées ne sont pas seulement des lieux de prière , mais en même temps des académies, des facultés de droit, de jurisprudence et de théologie, des centres d'instruction générale, des salles de conférences dogmatiques; à l'entour d'elles se groupent de vastes caravansérails
(médressés) où habitent les îmans, les mollahs, leurs jeunes disciples (softas)^ tout un monde studieux, passionné, turbulent » fanatique parfois, qui trouve dans le Coran et dans ses commentateurs Falpha et Foméga de la science humaine et divine, les inspirations du prédicateur, les décisions du juge, les arguments du philosophe , la vie de Tâme et la lumière de la société. Pour le monde musulman , tout émane de CCS demeures saintes, la vraie foi, la vraie civilisation, la vraie justice : les mosquées sont la maison par excellence, le toit du croyant, son école, son lieu dç refuge : il y dépose ses marchandises ; certains tribunaux y placent leurs archives; dans ces enceintes inviolables où on ne laisse généralement entrer les infidèles qu'avec des permissions spéciales, et d'où parfois même les chrétiens sont systématiquement exclus, la pensée tout entière des peuples de Tlslam réside sons sa véritable forme, la forme religieuse, la seule au fond que comprenne TOrient. L'idée civile, qui prédomine en Europe, n'a pas de sens appréciable pour le musulman. Le Coran est son livre et son code; tout le reste est pour lui œuvre dangereuse et vaine. Le Prophète n'a pas seulement bien dit : il a tout dit. La mosquée est le symbole de cette science univer* selle et le centre vers lequel converge la vie matérielle et morale. Pour cette religion qui n'a point de sacrifice, point d'autel, point de mystères, point de prêtres, mais seulement des docteurs , et qui a réalisé une sorte de théocratie laïque dont les manifestations et la puis-
sance sont intimement liées à tous les actes de Texistence quotidienne et ,à toutes les œuvres sociales, le temple résume en lui non-seulement la foi, mais encore les intérêts permanents de la vie usuelle. C'est pourquoi tout tend vers lui avec une force invincible : il est le cœur où tout afflue et duquel tout émane. Ainsi la mosquée est devenue un édiGce sui gêner is qui participe de Tcglise et de Tuniversité, du tribunal et de la place publique, où s'-est concentrée enGn la vie spirituelle et pratique des races soumises à Tlslam , leur pensée à la fois religieuse et matérielle, leur conception d'une société où se confondent la vision divine et les affairés de rhumanité.
Le christianisme prétend attirer Tbomme au-dessus de la terre : il la dédaigne et voit avant tout la Jérusalem céleste. L'Islamisme ne se propose pas une vision aussi haute; il n'atteint pas ^ne notion aussi précise de l'indépendance de l'âme; il né se dégage pas des sens avec le même élan spirituel et mystique. Non-seulement pendant la vie le musulman demeure attaché aux sensations physiques, mais son rêve d'outre-tombe est encore terrestre et les joies qu'il espéré ne diffèrent que par leur intensité et par leur durée de celles qu'il peut goûter en ce monde. Aussi Mahomet a-t-il sur-lechamp séduit beaucoup plus que Jésus-Christ les races orientales, à la fois très-susceptibles de piété et incapables de se séparer absolument des biens de la terre. Il était plus près d'elles en quelque sorte, ne leur ouvrait qu*un horizon restreint , à la portée de leur
esprit tout ensemble disposé à la prière et dominé par les sens. Il ne leur proposait pas des vertus supérieures, des mystères infinis; il n^exigeait pas d*elles cette transfiguration de Tâme qui est le but final du christianisme. Il leur donnait une religion conTorme à leur nature sensuelle et à la mesure de leur essor. II leur ofirait justement la dose d'instruction morale qu^elles pouvaient comprendre et flattait leur désir d'échapper aux superstitions d'un grossier polythéisme sans imposer à leur indolence un élan hardi vers des hauteuis trop escarpées et vers des vertus trop radieuses.
Aussi sont-elles solidement rivées à un culte parfaitement adéquat à leur nature morale : elles ne lui ont marchandé et ne lui marchanderont jamais Tenthousiasme et le dévouement. Leur soumission est absolue et sans limites, et un semblable résultat ne peut être atteint que par la complète satisfaction des aptitudes religieuses d'une race : pour que l'homme adhère aussi fortement à un culte, il faut que les dogmes aient pénétré profondément dans sa plus intime substance^ Ici la foi est générale, les pratiques sont suivies avec une étonnante régularité; il n'y a point de respect humain, ou plutôt on aurait honte de ne point observer la loi sacrée. Lorsqu'aux heures fixées, les muezzins, du haut des balcons circulaires des minarets, font entendre aux quatre points cardinaux leur chant nasillard et monotone , de toutes parts les croyants se rendent à son appel. Hommes du peuple, petits commerçants, soldats s'approchent des fontaines destinées
aax ablutions saintes, se lavent, en hiver comme en été, les pieds, les mains et le visage, entrent dans le temple, et là, se tournant dans la direction de la Mecque, commencent les oraisons ordinaires : bientôt ils tombent à genoux , frappent dn front la terre et prient avec la plus grande ferveur. Complètement absorbés par leur pensée intime, ils n'en sont distraits par aucun incident extérieur. Ceux qui ne peuvent se rendre à la. mosquée se prosternent où ils se trouvent, au seuil de leurs demeures, sur les tréteaux du bazar, partout où ils peuvent étendre un petit tapis de prière. On ne saurait voir sans émotion leur gravité impassible, la conviction empreinte sur le visage de ces pauvres gens si humbles et si recueillis. Il y a là une force morale très-réelle, et Ton sent qu'il serait impossible de détruire une société dont les principes politiques sont si intimement unis à des croyances aussi fermes. Ces dogmes ne sont pas trës-élevés sans doute, mais ils sont parfaitement compris par les intelligences qui les acceptent, et de plus ils représentent, pour les races orientales, qui les ont fondus avec leur civilisation même, ce qu'un peuple a de plus cher, ses usages, ses mœurs, ses lois civiles, en même temps que ses consolations et ses espérances. Pour elles, le Coran est Tensemble de leurs idées morales et politiques, la science et la poésie aussi bien que la prière : la religion embrasse toutes les manifestations de la vie privée et publique, et la mosquée, c'est la patrie.
Ajoutons qu'elle est l'art unique des musulmans. Ils
ne sauraient être ni peintres, ni sculpteurs , ni musiciens. Le Coran interdit la représentation de la figure humaine, et la musique est condamnée par lui comme éminemment profane. En revanche, Tarchitecture, qui de tout temps a été! Texpression du génie oriental, s'est donné une libre carrière dans la construction des mosquées, et il faut reconnaître que la plupart de celles de Constantinople séduisent le regard par la majesté de leurs proportions, parfois même par la grâce de leur style, par la sobre élégance de leurs formes intérieures. Toutefois, ne nous y trompons pas : les Ottomans ne paraissent pas avoir eu d'inspiration qui leur soit propre : toutes leurs mosquées imitent les églises grecques : le plan de Sainte-Sophie, c'est-à-dire un dôme posé sur des coupoles semi-sphériques, apparaît dans tous les édifices religieux qu'ils ont construits. Ils ont en outre çà et là copié, en les alourdissant, les formes de l'art arabe , et ce sont des ouvriers persans qui leur ont donné les merveilleuses faïences dont ils ont revêtu les murs de quelques-uns de leurs temples. Les Turcs ont cependant le mérite d'avoir sa isoler les monuments. Presque toujours entouré d'un vaste espace libre, soit d'une place publique, soit d'un terrain planté d'arbres , l'édifice prend ainsi son véritable aspect, et rien n'altère l'harmonie des lignes et. la précision de la perspective. Lorsqu'on franchit la grande porte de bronze qui de l'Atme-dan donne accès dans l'enceinte de la mosquée d'Ahmed , on se trouve sur un large quadrilatère ombragé par d'antiques pla-
fanes : le monument , avec les arceaux qui Tenveloppent, le large escalier qui y donne accès, les six minarets à trois galeries qui le dominent, semble sortir du sein des feuillages. En haut de Tescalier, on entre dans la cour intérieure, cloître imposant dont les arcades reposent sur des colonnes de marbre égyptien : au centre s'élève une fontaine étroite, formée de colonnettes qui soutiennent de fins arceaux arabes. Le soleil joue dans cette salle aérienne ; j*y suis venu un jour où elle était complètement solitaire : les rayons doraient le porphyre des piliers et la blancheur lactée des dalles; Teau sainte frémissait dans la fontaine; les platanes murmuraient comme une source au gré d'une brise légère : on se serait cru sous le péristyle d'un palais des Mille et une Nuits.
L'intérieur n'a point l'aspect que ferait prévoir cette cour charmante. C'est un architecte froid et solennel qui a posé la voûte sur ces quatre lourds piliers cannelés, aux proportions énormes; il a reproduit sous une forme extrêmement simple la disposition de Sainte- Sophie ; la belle et large coupole est placée sur quatre murs carrés dont rien ne rompt la monotonie. Je reviendrai, en parlant d'autres mosquées, sur les faïences qui sont une des curiosités les plus rares des édifices religieux de l'Islam. Je me borne à indiquer celles de l'Ahmédié comme le seul ornement de cette mosquée classique, correcte, dont on sort sans regret et presque sans souvenir.
Passons rapidement devant l'Osmanié, où j'ai noté
un sarcophage grec de porphyre rouge qu'on prétend être le tombeau de Constantin; devant Laléli/dite la mosquée des Tulipes, j'ignore pourquoi, et qui n'a rien de remarquable, d'ailleurs, que la vue de sa terrasse d'où l'on aperçoit le grand horizon bleu de la Marmara. Mais arrêtons-nous à la mosquée de Bajazet: à l'entrée de la vaste place du Séraskiérat, elle présente un amoncellement de petits dômes couronnés par une grande coupole. On entre de plain-pied dans la cour intérieure , et l'on reste surpris et charmé par le spectacle le plus imprévu : de vieux arbres , cyprès et platanes, un portique de colonnes de porphyre, une fontaine exquise, où l'ombr.e des feuilles tremble sur le marbre ensoleillé , et sur ces arbres , sur ce portique, sur la fontaine, sur les dalles du cloître, un nuage de pigeons sacrés. Ils sont là- par milliers, joyeux et libres, protégés par une superstition touchante, remplissant l'air d'un frémissement d'ailes, tous d'une même nuance grise , douce et satinée , la gorge d'un bleu violet qui miroite, arrivant tout à coup par centaines, d'un seul vol, roucoulant sur les corniches, sur les dômes , s'abattant à vos pieds , se jouant dans l'espace clair, buvant au frais ruisseau des ablutions saintes, becquetant les grains que leur jette le vieux gardien de la cour, s'enlevant tout à coup à grand bruit, s'épanouissant dans la lumière tamisée , hôies familiers d'un jardin enchanté. Je suis resté souvent, oubliant l'heure , sous les arceaux de marbre , respirant la fraîch-eur sans cesse renouvelée par le rhythme
de leurs ailes , écoutant leur murmure ininterrompu , goûtant la irolupté orientale de la contemplation vague et muette , au milieu de la vibration de Tair tiède et de la clarté douce où passe leur ombre. .
Je ne saurais décrire la mosquée de Mahomet II , non plus que celle d'Eyoub, par cette raison que les musulmans n'y laissent entrer aucun giaour. Il paraît que des lieux aussi saints ne sauraient être foulés par le pied des infidèles, et que des objets vénérés tels que le tapis de Mahomet et le sabre du Conquérant doivent demeurer inconnus aux profanes. Je ne sais pas si nous y perdons beaucoup; en tout cas, pour nous consoler, nous entrerons dans deux petites mosquées bien rarement visitées par les voyageurs : ce sont des chapelles de quartier pour ainsi dire; Tune, celle de Méhémet-Pacha, cachée sur un -versant solitaire de la seconde colline, élève sa coupole et ses arceaux ovales au milieu de terrains vagues qui s'étendent à droite de TAtmeidan vers la mer de Marmara dont on voit au loin les vastes espaces ; l'autre, celle de Rustem-Pacha, est complètement enclavée dans les ruelles étroites et les maisons serrées qui avoisinent le bazar. L'une et l'autre sont des merveilles d'ornementation intérieure, et c'est tout un poëme d'arabesques merveilleuses qui se lit sur les faïences dont les murs sont couverts. Dans la plupart des mosquées, les faïences rayonnent sur certains côtés des lambris; mais à Méhémet et à Rustem-Pacha, elles revêtent presque complètement les parois de l'édifice jusqu'à la base des coupoles semi-
sphériques. Rien de plus charmant, de plus varié que ces tableaux dont Fartîste a multiplié les formes et les grâces : les dessins bizarres s*enchevétrent avec la plus libre et la plus gracieuse fantaisie sur les fonds multicolores : toute une flore fantastique s'épanouit dans ce merveilleux parterre ;. les feuilles vertes ou bleues élancent leurs pointes dentelées ; elles se courbent , se* tordent , se dressent sur leurs tiges fines et longues ; les œillets bizarres , les lis des vallées imaginaires , Ies< tulipes des jardins magiques , les pâquerettes pareilles aux étoiles d'un ciel inconnu, s'enlacent avec toutes sortes d'attitudes moelleuses et cadencées à des rosaces aériennes; des rubans, qui semblent tissés par des fées, se jouent et se nouent à Fentour des fleurs > légères ; la gamme des tons bleus et glauques, des bruns I dorés, des orangés, déroule ses délicates harmonies; les arcs s'entre-croisent avec les lianes; des cascades I de guirlandes sortent des vases transparents; dans les nuances opalines et irisées, les gerbes d'un printemps I éternel se mêlent avec une symétrie capricieuse aux banderoles de pourpre et d'or ; autour des encadrements dont les méandres resplendissent comme des colliers de topazes, de saphirs et d'émeraudes, grimpe la végétation des herbes folles ; les clochettes des prés I secouent leur calice diaphane , des grappes de feuillage lancéolé se balancent, des branchages en zigzag s'agi- j tent sur un fond d'un blanc de perle , les mystiques ' asphodèles et. les éblouissants cactus s'enlèvent en lumière sur toutes les tonalités de l'azur.
LES MOSQUEES. 12a
Nous quittons à regret ces exquises œuvres d*art et )us montons la colline qui conduit à la majestueuse iléimanié. Le plus fameux des architectes ottomans, Bon, aconstruit ce magnifique ouvrage, placé au somlet d*un monticule et qui domine la Corne-d'Or de sa asse superbe. Un terrain planté d*arbres Tentoure et it valoir Tample beauté de ses proportions et la hauor de son dôme, et lorsqu'on pénètre à Tintérieur, 1 est frappé de la grandeur de Tédifice. Là encore, >inme partout, la réminiscence de Sainte-Sophie est ndente : la coupole, plus haute, n'est pas moins icndue, et Ton voit sur-le-champ qu'on est dans un 88 plus célèbres temples de Tlslam. Nous avons ^marqué surtout à Sainte-Sophie la richesse des détails i l'incomparable harmonie, à TAhmédié Taustérité des S^es : à la Suléimanié on est subjugué par le charme Bla couleur. Les marbres bruns et blancs alternés, les (tranx antiques dont les teintes vives n'ont pas souffert Q temps, les irradiations du jour, l'intensité des tons ' riches et si variés séduisent sur-le-champ le regard. '^st là vraiment la mosquée des coloristes, surtout >rsqu'on y entre aux heures où les croyants, accroupis- ^< cercle autour du docteur de la loi qui les instruit,.
{outent encore par les nuances de leurs vêtements au rillant aspect des lambris. Les tapis qui recouvrent le ^h les rayons bleus et rouges qui descendent des itraux, les reflets des marbres, la clarté qui remplit les ^ùtes, ces costumes bigarrés, forment un ensemble à la ^is lumineux et sévère.
Non loin de là, dans une cour resserrée, deux turbés contiennent les tombeaux de Soliman et de Roxelane. Leur petite coupole s'entoure d'un chapiteau chinois porté sur de fines colonnettes : quelques cyprès, un beau rayon de soleil sur lés murs blancs, deux ou trois Turcs à longue barbe , au large turban , complètent un tableau charmant. Rien de plus gracieux que ces demeures de la mort : des faïences d'une rare finesse cachent les murailles, des boiseries incrustées de nacre de perle encadrent les fenêtres. Les cercueils isolés par de légères balustrades s'élèvent au milieu de la salle funèbre, couverts d'étofies de cachemire et de tapis précieux. Ils sont là tous deux, le sultan illustre qui a fait trembler Vienne, et la spirituelle princesse qui seule a porté en Turquie le titre souverain. Nous murmurions devant son sarcophage ces vers iî Bajazet :
Sans qu'elle eÂt d'autre droit au rang d'impératrice, Qu'un peu d'attrails peut-être et beaucoup d'artifice.
Tout cela, il est vrai, s'est évanoui, et de cett^ beauté, de cette adresse suprême, îl n'est resté que le^ deux turbés an milieu des cyprès; mais Roxelane a ét^ heureuse jusque dans la mort : il n'est pas de tombeai^ plus ensoleillé, plus souriant, si je puis dire, que celui où celte sultane étrange. Française, dit-on, femm< surtout dans toute la force du terme et qui a vaincu lei préjugés invincibles de l'Orient, s'est endormie daul sa majesté souveraine, privilégiée jusqu'au bout» ense^
LBS yOSQCÉBS. U6
Yelie, ainsi qa*elle avait Téca.dans an petit palais élégant comme un kiosqoe da Sérail.
Nous terminons notre promenade par une visite k la mosquée du sultan Sélim , située au fond de ]a Corned*Or et qu'on aperçoit de loin sur la hauteur avec un grand pin d'Italie seul à c6té d'elle sur sa vaste terrasse. On n'y entre pas aisément, et l'on nous objectait d'abord que notre présence contristerait le cœur des musulmans. Un vieux Turc à l'aspect £arouche qui paraît régner en ces lieux nous fit voir d'abord, avec une mine assez mécontente, le turbé du dernier sultan, Abdul-Mcdjid. Mon compagnon ayant, par malheur, touché une étoffe qui recouvrait un exemplaire du Coran , ce majestueux personnage l'arrêta d'un geste indigné : a Ce sont nos livres , s'écria-t-il , et il nous faudra donc les pnrifierl v Irrité sans doute de cette étourderie, il refusa net de nous introduire dans la mosquée, et nous allions partir, lorsqu'un sacristain moins sévère, attendri d'ailleurs par la perspective d'un bachich (clef de beaucoup de pertes grandes et petites en Orient et ailleurs) , se décida à affliger ses coreligionnaires de notre fâcheuse présence.
L'intérieur de la mosquée ne justifiait pas tant de façons : la Sélimié n'est qu'un carré surmonté d'une vaste coupole couverte de peintures quelque peu criardes, représentant des guirlandes vertes et roses; dans une pensée très-bienveillante, nous allions dire qu'elle ressemble à un calice de fleur renversé, mais nous avons craint de surfaire les choses et, qui sait?
de scandaliser peut-être le vieil iman par une comparaison aussi profane.
Nous avons préféré aller nous accouder au balcon de la terrasse qui domine toute Fétendue de la Corne-d'Or. Un silence profond enveloppait le merveilleux paysage du golfe, dont les sinueux détours rayonnaient de milliers d'étoiles; des voiles blanches, des caïques sillonnaient la longue nappe bleue; de grands oiseaux de proie, les ailes immobiles, décrivaient an-dessus de nos tètes leurs orbes solennels, et nous sommes restés longtemps, au sortir de ces édifices de Tlslam, à rêver des destinées religieuses de TOrient.
LETTRE X
Toat le commerce de Stamboul est concentré sur un seul point : le Bazar et ses environs. A Péra, vilte européenne, il y a des boutiques le long des rues comme dans toutes les villes; mais on parcourt des quartiers entiers de Stamboul sans y voir presque d*autres mar-» chands que les vendeurs de comestibles et les petits industriels ambulants qui présentent leurs bimbeloteries sur des tables volantes, ou accrochent des étoffes le long des murs. A certains jours de la semaine, on rencontre dans plusieurs rues des espèces de foires de nétements et d'objets de ménage; il y a aussi çà et là quelques couteliers à Top-Hané , et des chaudronniers près dn séraskiérat; mais en dehors de ces exceptions, c'est au Bazar qu'il faut aller chercher tout le négoce de la ville. Je ne parle pas de celui des fonds publics et des changeurs qui a élu domicile à Galata, non plus que du trafic des femmes esclaves qui existe encore , mais soigneusement dissimulé aux yeux profanes et ironiques des giaours.
C'est donc au Bazar qu'il faut se rendre pour juger
de Taspect commercial de la ville et aussi pour se donner Tun des plus amusants spectacles de TOrient. Il esl peu de promenades qui attirent au même degré les Européens et qui leur soient aussi faciles. Lorsqu'on s traversé le pont de Galata et dépassé la mosquée de la Validé, on s'engage dans un dédale de petites rues montueuses et Ton se trouve sur-lerchamp dans un quartier fort actif dont le mouvement et les échoppes annoncent au premier coup d'œil Tapproche d'un grand centre industriel. Le courant de la foule va de ce côté et y conduit pour ainsi dire le voyageur inexpérimenté : kl voie est mal pavée, encombrée de tas de pierres, coupée an milieu par des ruisseaux fort désagréables après les grosses pluies de Thiver : les costumes européens s'y croisent dans un tumulte incessant avec ceux de l'Asie Mineure, de la Perse aï de l'Asie centrale; de longues files de chevaux chargés de ballots et, de lourds chariots bulgares montent cette côte rocailleuse ; les marchands de chapelets arabes, de longues pipes, de cuillers d'écaillé, de porte-cigarettes et d'autres menus bibelots se sont installés dans les environs. On passe une petite arcade, et l'on se trouve devant un portique toujours ouvert, assez étroit, qui semble donner sur un cul-de-sac très-sombre. Est-ce l'entrée d'une rue bizarre ou d'une cour sordide? On hésite, et quand on avance de quelques pas, on est en présence d'une singulière perspective.
Plusieurs galeries couvertes, en arcades, éclairées d'un jour douteux par des fenêtres supérieures, s'ou-i
LE BAZAB. 1S9
Trent de divers côtés. Elles sont de largeur et d'élévation inégales; les noes sont soutenues par des colonnes de pierre, les antres se présentent comme de longues avenues ; tantôt on y marche sur la terre, tantôt , et le plus souvent, sur des dalles disjointes où le pied trébuche à chaque instant. Après qnelques pas dans ces voies coupées par d'antres voies, il semble qu'on soit dans un dédale , et d'abord on est surpris, presque étourdi par le bruit, par le mouvement de la foule qui circule au milien de ce labyrinthe plongé dans la pénombre, par les porteurs qui vous heurtent, les flâneurs qui vous coudoient, les chiens qui vous passent entre les jambes, les femmes voilées qui vont et viennent escortées d'enfants aux robes bariolées, la multitude des étalages qui se succèdent sans interruption, les cris des marchands qui vous sollicitent en grec, en turc, en italien, en arabe, le tumulte d'une multitude affairée, l'enchevôlrement mystérieux des galeries qui s'enfoncent dans des lointains inconnus.
Pour peu qu'on ait l'air d*hésiter, de venir pour la première fois, de regarder avec quelque étonnement l'agitation des promeneurs, on est immédiatement accosté par trois ou quatre of6cieux dont la nationalité israélite est visible et qui se constituent, bon gré, mal gré, vos guides et vos interprètes. Le juif nomade est sur son terrain dans le Bazar : il vous reconnaît de loin, et vous êtes sa proie. Non pas qu'il ait quelque chose à vçndre, mais il s'occupe à conduire dans les détours de cette enceinte immense les étrangers ébahis. Souvent
même il vous a pressenti dès que vous êtes entré dan^ lesruesadjacentes, elil vous accompagne sans que parfoi^ vous vous doutiez de sa présence; Je me souviens quej lors de ma première visite, j^étais encore fort loin du Bazar quand je m*aperçus qu*un individu coiffé d'un fe^ crasseux et revêtu d^une redingote çà et là béante m^ précédait de Tair officieux d'un cawas : au détour de^ rues, lorsque je me demandais si je ne me trompaisl point de chemin, il m'indiquait la vraie direction d'ud geste gracieux, et lorsque j'arrivai sous les galeries, il se mit, en dépit de mes observations décourageantes el comme s'il eût supposé que j'y mettais de la discrétion,! à me mener chez des marchands de ses amis tout en mei surveillant du coin de l'œil de peur que je ne vinsse ai m'échapper par la tangente. Quelquefois, fatigué de' son empressement et de ses obséquieux discours, je tentais de disparaître dans quelque ruelle; mais il s'en apercevait sur-le-champ, me rattrapait vite et fit si bien que je demeurai, bon gré, mal gré, entre ses griffes pendant toute ma promenade', et qu'il parvint à soustraire à ma faiblesse une pièce d'argent au moment de nos adieux. Ses pareils pullulent au Bazar, plus souvent importuns qu'utiles, imposant leurs services, conseillant les acheteurs, donnant au marchand des avis simulés, s'entendant avec lui et prélevant sans nul doute quelques piastres sur les objets vendus. C'est une industrie au demeurant assez inofiensive, et je n'ai jamais pu me décider à rudoyer, comme font souvent les voyageurs, ces pauvres diables très-humbles, très-indifférents aux
LE BAZAR. lâl
injures, et qui piétinent toute la journée pour unbéné^ fice très-maigre ordinairement et toujours fort incertain.
Le Bazar est une cité commerciale où toutes les industries ont leurs quartiers. Icf, ce sont les bijoutiers qui étalent derrière leurs vitrines d*assez belles parures» en général assez mal montées et dont les joailliers de Paris dédaigneraient fort la sertissure tout en admirant la grosseur et la limpidité des pierres, et Tétincelante variété de ces trésors. Pltis loin, on entre dans le domaine des passementiers, qui accumulent les galons d*or et d'argent, les pantoufles brodées, les ceintures brillantes, les coiffures de velours couvertes de fines arabesques autour desquelles les femmes turques enroulent la gaze blanche qui leur couvre à demi le visage. Ailleurs, le département des fourrures, dont tous les Orientaux aisés garnissent leurs pelisses, s*étend sur un vaste espace; puis voici les marchands d'étoffes, les fabricants de meubles, de tapis ordinaires, la multitude des petits commerces, cantonnés chacun dans leurs étroites échoppes, entre ces murs froids et noirs, le long de ces rues en arcades où le jour pénètre à peine, mais où de loin en loin , quand le temps est beau , on voit percer par les œils-de-bœuf de la voûte et des bas côtés un joyeux rayon de soleil. Ces galeries sont vraiment étranges : les arcades succèdent aux arcades ; tantôt la perspective fuit à perte de vue, tantôt les avenues se rétrécissent , décrivent de bizarres détours, s'enfoncent derrière une forêt de piliers dans des obscu-
rites vagues que traverse quelque mince colonne de lumière oblique; ici le terrain est en pente, là il s^ élève; adroite, un couloir imprévu ouvre des sinuosités encombrées d^étofies multicolores; à gauche, un escalier tout ébréché, usé, tortueux, aboutit à des cours intérieures où Ton aperçoit entre les toits des maisons adjacentes un carré de ciel bleu qui dore les murailles lézardées et sombres; au delà, on s'égare dans d'inextricables corridors, ou bien on est appelé dans quelque boutique mystérieuse où Ton entre en soulevant un rideau et où, entre quatre murs resserrés — car Tespace est envié au Bazar — les marchands vous étalent les tapis fins de Smyrne et de Perse. On continue sa route au milieu des interpellations de tous ces industriels empressés et des juifs qui vous sollicitent, an milieu de la foule énorme qu*on a souvent, sur certains points, beaucoup de peine apercer, et Ton arrive enfin devant une grosse porte de fer qui donne accès dans le sanctuaire , dans le cœur même du Bazar, la salle réservée aux objets d*art, le Bésestin.
Le jour est ici de plus en plus sombre : sur des estrades de bois d'un mètre environ de hauteur encombrées d'étagères, de coffrets, de vitrines où sont renfermées les choses précieuses , se tiennent accroupis, chacun dans son compartiment spécial, des marchands exclusivement musulmans, le commerce dans l'enceinte du Bésestin étant absolument interdit aux juifs et aux chrétiens. Quelques-uns de ces marchands sont coiffés du fez et revêtus de la stambouline ; d'autres, et c'est
LE BAZAl. 133
le pins grand nombre, portent le tarban blanc ou vert et la longue pelisse. Il y en a qui s*enipressent, au moindre regard du passant, à lui offrir leurs bijoux, leurs poignards à manebe de jade, leurs sabres à lame damasquinée, leurs kaouglous (sorte de petites étagères travaillées à jour, dorées ou peintes), leurs tables incrustées en nacre, les tapis rares, les ceintures de Circassiennes en tresses d*or et de corail , des plats de la Chine et du Japon, des l^ols émaillés, des coffrets d'ébène et d*ivoire, les disques de cuivre surchargés de dessins persans, les miroirs ovales, les aiguières gravées ; que sais-je? la multitude des curiosités de TOrient. D*autres, plus calmes, dédaigneux au fond de tous ces étrangers qui viennent là satisfaire leurs caprices, jettent un regard froid sur les giaours et daignent à peine répondre à leurs questions : on les voit caresser leurs longues barbes d*un air majestueux comme s*ils étaient plongés dans une contemplation mystique ; assis, les jambes croisées sur leurs larges coussins, ils ne se dérangent pas aisément, et il faut qu*ils aient un grand espoir de vendre avec un superbe bénéfice pour qu'ils se lèvent en Thonneur d'un chrétien. Ils ne sont pas moins rapaces que les autres, surfont avec audace les objets qu'on leur désigne, et ne les cèdent pas moins à un prix trois ou quatre fois inférieur à celui qu'ils ont imperturbablement indiqué d'abord. Le Bazar est l'inverse des magasins à prix fixe. La lutte entre l'acheteur et le vendeur se poursuit ici avec une étrange vivacité. A cette question : a Combien
ceci ?» le marchand ne manque jamais de répondre en fixant une somme insensée. L*amateur se récrie et rabat immédiatement dans des proportions incroyables : par exemple, s*il marchande un objet dont le possesseur réclame dix livres turques (230 fr.), il en offre deux. Le majestueux Osmanli ne s*irrite point de cette réponse qui ressemble au fond à une insolence : il se borne à lever la tète de bas en haut, en faisant claqudr.ses lèvres, ce qui est le geste*négatif de FOrient. C'est ici que le truchement juif s'interpose : d'un côté, il essaye de persuader au passant que l'objet vaut plus que son offre; de l'autre, il insinue au marchand que son prix est beaucoup trop élevé. Pour peu que ce dialogue continue, la foule des oisifs s'assemble et s'intéresse à la discussion. De part et d'autre alors on se fait quelques concessions : rarement on tombe sur-le-champ d'accord; Tétranger impatienté tourne le dos en affectant la plus complète indifférence; le Turc le laisse partir; mais dès que sa victime a fait dix pas, il lance le juif qui sollicite le dernier prix : on le fixe avec un léger avantage pour en finir, et il est bien rare que le vénérable brocanteur ne se décide pas, avec un air aussi désolé d'ailleurs que si ce marché l'avait ruiné. Il est vraisemblable qu'il gagne deux ou trois cents pour cent; mais il s'était toujours flatté de mieux faire.
Il est rare qn^on sorte du Bazar sans y laisser quelques plumes. Imaginez que cet immense magasin de curiosités est presque la seule promenade habituelle de Stamboul en dehors des grandes excursions; aussi Ton
f va sans cesse et Ton finit par connaître à peu près tout ;e qui s^y trouve. Ne fât-on pas amateur de bibelots, {u'on le devient par la force des choses : on prend goût 1 ces mille inutilités, fort coûteuses au demeurant. Par- Fois, il est vrai, on rencontre une occasion, soit que le oaarchand ait» lui-même obtenu dans quelque vente publique un objet à vil prix, soit qu*il ait grand besoin i* argent. Alors, on est encouragé à continuer, et Ton paye cher ordinairement, une autre fois, ce petit triomphe. Puis un achat en appelle souvent un second. Si Ton a une étagère, il faut bien se procurer un vase de Chine pour placer dessus, et parfois un pendant sur un second mur. Un poignard ciselé à manche de jade, un fusil nacré 9 un sabre à lame de Damas, une masse d'armes couverte d'arabesques d'or, appellent nécessairement la formation d'une panoplie; on se trouve ainsi entraîné dans une série de dépenses sans fin, et j'ai des amis à Constantinople qui pour avoir un jour, par désœuvrement, emporté un pauvre petit objet du Bésestio , ont fini par transformer leur appartement en un musée oriental.
11 y a des instants plus ou moins favorables : quelque* fois, pendant une quinzaine de jours, on ne trouve vraiment rien qui ait une sérieuse valeur; alors les badauds, les gens de passage, les voyageurs qui veulent simplement avoir un souvenir de leur promenade et ne s'inquiètent pasdelabeauté de l'objet, pourvu qu'ilspuis-
sent au retour le montrer dans leur salon comme venant de Constantinople^ 'trouvent encore une abondante
pâture; mais les connaisseurs , ceux qui ont du temps devant eux et ne veulent donner leur argent que contre des choses précieuses, reviennent à Péra en déclarant qu'il n'y a plus rien au Bazar. Us attendent quelques semaines, et le marché est sinon renouvelé, du moins fort enrichi : il est venu des caravanes ; des ventes aux enchères ont eu lieu dans la maison de quelque pacha ruiné ou dans les réunions particulières des marchands du Bésestin ; tout alors a changé d'aspect, et les amateurs prélèvent leur butin; ils mettent la main sur des objets curieux, uniques souvent et qu'on ne rencontrerait pas dans les magasins de l'Europe, mais rarement, il faut bien le dire, sur ces choses d'un prix exceptionnel réservées aux grands banquiers et aux princes. Le Bazar, sur ce point, est en décadence, et depuis que les transactions avec le dehors sont devenues plus faciles par les voies de communication qui se multiplient, l'exportation enlève trop souvent au marché local les véritables merveilles.
Faire le tour du Bésestin n'en est pas moins une des agréables distractions de Constantinople : j'y ai passé de bien bonnes heures, marchandant tout, maniant tout, m'entretenant avec les braves négociants turcs dans un langage impossible, mêlé de quelques mots de leur idiome et de quelques phrases de français, complétées par une mimique expressive. Sur ces estrades encombrées de tant de choses qu'il semble toujours que si* Ton en déplace une seule, tout l'échafaudage va s'écrouler, les yeux de l'amateur sont attirés sans cesse par quelque
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>bjet singulier, venu on ne sait d*oii (le vendeur Tignore oi-méme la plupart du temps), qui n*a souvent aucune laleur intrinsèque, et dont le prix se règle uniquement Taprès Fintensitè du caprice de Tacheteur combinée nrec la prétention arbitraire ou Tinstinct psychologique lu marchand. Ainsi se débattent tous les jours, dans cet mmense magasin de bric-à-brac, une multitude de Iransactions verbales ( il n^y a ni notes ni reçus an Bésestin ) qui s'élèvent assurément à un cbiffre fort élevé. Dn rencontre là des gens des quatre parties du monde, les costumes les plus variés, les types les plus divers ; on y entend parler cinq ou six langues, et Ton y assiste à de véritables comédies où il se déploie infiniment d'esprit, de ruse et de diplomatie. A trois heures précises, le marché ferme : les grosses portes roulent sur leurs gonds; les négociants placent devant les vitrines ou les armoires encastrées dans la muraille des volets de bois fermés par de larges barres de fer ; il laissent à la garde d'Allah les meubles de l'étalage extérieur, et la plupart, étendant devant eux, sur leur estrade, un petit tapis de prière, se mettent à faire leurs oraisons avec force génuflexions. 11 faut leur rendre cette justice que le passage du visiteur attardé qui jette un dernier <^oup d^œil sur les objets demeurés en dehors leur semble très-indifférent, et qu'ils sont dominés, quelle que soit leur rapacité ordinaire, par leurs devoirs de bons musulmans.
Quand le Bésestin est clos, on se répand dans les autres galeries : il y a une infinité de magasins de
des icônes ressortant de leur fond d'or. Sur Tune des faces, des Barbares agenouillés, reconnaîssables à leurs longues chevelures et à leurs barbes hérissées, présentent des oflrandes au maître du monde; il y a là moins de réminiscences des bas-reliefs de TAcropole d'Athènes que des profils assyriens accroupis devant les satrapes de Babylone et de Ninive; sur Tautre, tous les personnages de la cour sont rangés avec une invariable symétrie : au-dessous du bas-relief principal, les chevaux des quadriges s* élancent en dressant régulièrement leurs pieds de devant, et certes ne rappellent guère les merveilleux coursiers du Parthénon; le troisième côté donne de nouveau la série des seigneurs byzantins pareils aux tuyaux d'une flûte de Pan; le quatrième^ au bas d'un tableau pareil, laisse deviner la représentation informe des travaux entrepris pour l'érection de l'obélisque. Rien de plus morne que ce monument, fruste d'ailleurs, dont les figures ne sont guère visibles et ressemblent plutôt à des rangées de crânes qu'à des visages vivants. Une double inscription latine et grecque rappelle qu'il a été construit sous Théodose. J'ai déchiffré les vers latins où l'on ne retrouve même pas le souffle attiédi dcCIandien ou d'Ausone ; ils sont censés prononcés par l'obélisque lui-même, dans un style barbare :
DifGcilis quondam dominis parère sereois i
Jussas et extinctis palmam portare tyraonii.
Omnia Theodosio ceduut sobolique perenni.
Terdenis sic victus cf|[o domituiquc diebus Judico sub Proclo, summas elatas ad auras.
L'édifice est enfoncé dans une tranchée carrée qu'une grille de fer entoure. Des herbes folles poussent dans es interstices des pierres, tandis que Tobélisque de rhèbes élève dans le ciel bleu, de sa base à son faite. ies poissons bizarres et ses ibis mystérieux.
Le monolithe égyptien n'a point d'histoire. Arraché m jour par une fantaisie des maîtres du monde à la soli. udc des rives du Nil, il redit peut-être le nom de quel- |ue prince des nombreuses dynasties. Mais qu'importe lux générations qui se succèdent, ce récit des choses in- ;onnues? Qu'un roi quelconque Tait fait tailler dans les carrières de granit de la haute Egypte, et qu'il ait confié lux hiéroglyphes le vain témoignage de quelque exploit abuleux, notre mémoire en garde-t-elle la trace, et K)inmes-nous touchés par cette évocation d'un triomphe }ublié? Mais devant la colonne de bronze à demi enbaie, elle aussi, dans le sol de l'hippodrome, je sens vibrer en moi tout un monde de souvenirs. C'était au lenlemain de l'immortelle victoire que les cités grecques iraient remportée sur les armées de Xerxès, et où elles ïvaient sauvé par un héroïque effort, non-seulement la patrie des Hellènes, mais, ce qui valait mieux, le génie c|ui devait civiliser le monde. Elles voulurent alors dans leur élan de reconnaissance envers le dieu qui incarnait BQ soi toutes les splendeurs de la pensée humaine et ies plus nobles rêves de l'art, envers le fils de Latone, Uafois poète et soleil, lui dédier un monument impérissable au seuil sacré du temple de Delphes. Et alors des ateliers d'un merveilleux fondeur sortit le triple
serpent de bronze. Les noms des villes qui avaient pris part à la grande lutte furent inscrits sur les anneaux entrelacés : le trépied d'or consacré à Apollon fut placé sur les trois têtes de Fhydre, et ce chef-d'œuvre fut érigé entre le groupe des Phocidiens et le grand autel. Comme les hommes et comme les livres, les monuments ont leur destinée : le trépied fut enlevé par les Grecs euxmêmes pour payer les dépenses ruineuses de leurs guerres intestines; Constantin fît transporter le serpent sur la place de Fhippodrome; les têtes furent détachées par le fanatisme des iconoclastes, rétablies dans une pensée superstitieuse, et enfin détruites de nouveaapar Mahomet II, qui les frappa, dit-on, lui-même de sâ lourde masse d'armes.
Depuis, ^la colonne décapitée est restée là, témoin gnage solitaire des gloires antiques et des étranges vicissitudes des choses. Vingt-quatre siècles Font laissée debout; cent générations ont admiré ses vertes spirales; elle redit à la fois les victoires de Salamine et de Platée, la fondation de Fempire oriental par le premier César chrétien, les splendeurs fastueuses de la nouvelle Rome, les émeutes sanglantes, les révolutions de palais qui se sont ruées alentour d'elle comme les vagues de la mer sur un rocher impassible ; les croisés latins du douzième siècle, nos ancêtres, les chevaliers bardés de fer, ont défilé devant elle en brandissant leurs grandes épées et leurs bannières étincelantes d'armoiries; elle a vu les fureurs de la conquête ottomane en ces instants lugubres où les cadavres remplis-
aient les murs de Sainte^Sophic ef jonchaient le sol u cirque.
Doit-elle un jour assister à de nouvelles péripéties e la fortune? Émouvante question que Ton se pose aalgré soi dans cette enceinte où se sont passées tant le scènes orageuses, devant ce dragon mêlé à tant de Irames de Thistoire, et que des peuples différents ont âsocié à leurs orgueils et à leurs colères. Aujourd'hui Dut est calme à Tentour de la colonne serpentine : des petits enfaâts turcs jouent à côté d'elle; des femmes roilées passent auprès de la grille qui la protège ; les nnsulmans, appelés par le muezzin du haut des minarets du sultan Ahmed, se hâtent, le Coran à la main, rentrer à la mosquée voisine ; un beau rayon de soleil la couvre de ses lueurs dorées, et le voyageur, iccoudé sur la balustrade de fer, rêve devant ses replis lux temps lointains, aux ombres muettes, dont le nombre serpent de Delphes a été tour à tour le compagnon mystérieux, et dont il a dédaigné, dans sa fierté indépendante, les douleurs ou les joies comme il dédaignerait les révolutions de Tavenir.
Un peu au delà du serpent grec s'élève une grande colonne de pierre carrée, construite à une époque in^ connue, restituée par Constantin Porphyrogénète, et qui jadis était couverte de plaques de bronze doré. Les plaques ont été fondues, et les blocs disjoints menacent ruine. Indifférent à l'histoire, mais éloquent encore par sa dégradation même, ce monument qu'une inscription emphatique, presque entièremeiit effacée, décorait
des noms immérités de a merveille» ou de aprodige»^ et comparait au colosse de Rhodes, garde un aspect désolé en harmonie avec la tristesse des débris de rhippodrome. De nombreux arbustes ont poussé leurs branches dans la cavité oii plonge sa base et projettent sur les degrés de marbre Tombre mélancolique d<^ leur feuillage. Ainsi se complète Tensemble de FAtmeîdan que F empire grec avait fait si beau, que le^ hommes, plus barbares que le temps, ont détruit pierrei à pierre, et dont il ne reste plus que ces trois débris fraternels, Fun près de Fautre comme autrefois, qnij semblent, avec cette expression presque humaine quel prennent souvent les choses» s^entretenir dans leur morose solitude des générations et des siècles qui se sont écoulés à leurs pieds.
Dans les alentours il y a peu de vestiges de Fépoque byzantine. Cependant une haute colonne de porphyre rouge sur un piédestal fruste se dresse dans une large rue; elle a subi d'assez curieuses vicissitudes : son chapiteau a supporté tour à tour la statue d'Apollon, celles de Constantin, de Julien FApostat et de Théodose. La foudre Fa frappée sous le règne d'Alexis Comnène; de nombreux incendies ont fait sur plusieurs points éclater le marbre : elle a gardé le nom de Colonne brûlée. Plus tard Manuel Comnène Fa surmontée d'une croix et d'une inscription qu'on distingue encore. £lle était sans doute située sur une place ; aujourd'hui elle est sur l'alignement des maisons turques, et tristem.ent abandonnée. Des cercles de fer qui supportaient jadis des
)oronDes de laurier de bronze pendent le long de la iroî : la base dépouillée de ses plaques de marbre efirite lentement sous Faction du vent et de la pluie; es petits marchands se sont installés à son ombre, lus loin, dans la ville, je.rencontre deux autres monulents de même origine» Tun d^Arcadius et l'autre de larcîen : du premier il ne reste plus que le piédestal ; e Tautre, le faite seul a subsisté : il élève au-dessus u sol son cbapiteau de marbre blanc. La conquête a té rade pour les édifices des vaincus.
Nous ne nous lassons pas de les rechercher encore travers les rues tortueuses, au milieu des maisons de ois amoncelées, et jusque sous terre. C'est là, dans un aveau dont la bouche s'ouvre auprès de TAtmeidali, au entre d'une petite plaine qui domine la Marmara, que ions avons, en descendant quelques marches inégales, ontemplé dans Tombre humide un spectacle merveileux. On ne voit d'abord qu'une masse confuse d'arcales, sur lesquelles des jours étroits projettent une pâle ueur : peu à peu les yeux se font à cette demi-obscuité, et alors on distingue devant soi un labyrinthe de !olonnes de pierre qui s'enfoncent dans de mystérieux létonrs. On dirait un palais enchanté de conte arabe m la retraite étrange de quelque génie malfaisant des *omans chevaleresques. Les portiques succèdent aux )ortiques, et la bizarre forêt étend dans la nuit ses ivenues menaçantes. Est-ce une réalité ? est-ce un rêve? Dn se perd sous ces voûtes comme dans ces dédales l'an cauchemar où l'on cherche en vain sa voie en
tâtonnant les murs; les arceaux se déploient dans h prolongement des ténèbres; ce n^est point la mysfiqui horreur des tombeaux de Flnde, la religieuse majesfc des catacombes ; l'impression qu'on éprouve est particulièrement bizarre et rapproche l'imagination inquiète des scènes magiques des Mille et une Nuits et de VArioste.
Plus on avance, plus il semble que les fantastique* arcades se multiplient, plus les monolithes qui nou! entourent prennent un aspect farouche : le pied gliss( sur le sol mouillé ; on croit à chaque instant marclici sur le corps visqueux de quelque reptile. Quels gnomes verdâtres, quels farfadets fiévreux, quelles pâles sirènés hantent ces demeures dédiées aux fées souterri(ines, se cachent dans ces cavités noires, s'accrochent aui parois des colonnes qui suintent , nichent dans les chapiteaux feuillus, errent comme des fantômes du Wal' purgis dans les circuits des longs corridors? Quel architecte qu'eut envié Piranèse a inventé ces sinuosi< tés pleines de mystères et ces fantastiques promenoirs 1 Jusqu'où vont ces cloîtres dont une clarté blafard< révèle cà et là les mousses roses et les moisissures ar* gentées ? Quels coassements étranges, quels cris lugu^ bres, quels clapotements de gouttes d'eau et d'insectei errants, quels bourdonnements de monstres ailés inter-^ rompent le morne silence de ces lieux funèbres, quanJ nul hôte curieux ne le vient troubler?
Ainsi Ton rêve au pied de ces hautes futaies de marbre plongées sous le solde la ville, dans une nuit éternelle]
Et cependant on sait que ce n'est après tout qu'une citerne byzantine , maintenant desséchée, la citerne aux mille colonnes (Bin-bir-derèk) , bâtie sur trois étages lont on ne voit que le plus élevé ; au-dessous, à des profondeurs mal sondées, s'étendent d'autre voûtes, et au-dessous de celles-là d'autres encore. Constantinople renferme plusieurs de ces édifices cachés : la citerne Basiléia, non moins étrange, construite par Constantin ; celle d'Asparis, soutenue par quatre-vingts arceaux, bâtis sous le règne de l'empereur Léon ; une troisième, non loin de Bin-bir-derèk, où s'élèvent vingt-huit colonnes corinthiennes. Le conquérant a dédaigné de les détruire : il a aussi laissé debout l'aqueduc de Valens dont les arcs superbes, dégradés par le temps, mais couverts d'une végétation toujours fraîche, se dressent majestueusement le long de plusieurs portes de la ville, et lui apportent toujours, comme il y a quinze siècles, les eaux transparentes de la foréi de Belgrade.
Au sortir des citernes, on est heureux de respirer l'air et le soleil. Aussi bien, l'horizon sourit, le vent de mer, balsamique et tiède, caressç doucement le visage ; au delà des vagues bleues, les sommets neigeux de rOlympe miroitent sous les feux du couchant : nous descendons jusqu'au bord de la Propontide étincelante, et, suivant la rive du golfe, nous traversons un quartier turc presque désert. Une mosquée avec un minaret de marbre sort des groupes de maisons coloriées : à son dôme surbaissé, à la disposition de ses murs, il n'y a
pas à s*y méprendre : c*est une ancienne chapelle byzantine, la petite Sainte-Sophie, plus vieille que la grande, le Saint-Serge de Justinien. En faced^elle» une fontaine en forme de kiosque abrite sous son toit octogone un groupe de Turcs en cafetan rose et bleu, accroupis au pied d*un platane. L'intérieur est nu, mais une inscription grecque admirablement conservée court» comme une frise, tout autour de la nef; au dehors, j'admire la cour ombrée, la petite ruelle, les arcatnres de la fontaine, Tarbre au large feuillage, le rayon de soleil qui joue dans les branches et frappe d'aplomb le mur blanc de Tantique église.
Nous passons, et, remontant la colline de TAtméidan, longeant les vieilles assises hémisphériques dePancien cirque, nous rentrons dans les jardins du , Vieux-Sérail. Nous laissons de côté les kiosques, Sainte-Irène et son musée , où nous reviendrons un jour : nous voulons seulement aller nous reposer un instant à l'extrémité du promontoire et y voir un autre vestige de l'art grec. Au-dessous du kiosque de Bagdad, dans les bosquets verdoyants qui se prolongent jusqu'à la mer, surgit mélancoliquement du feuillage une colonne de granit grisâtre, dédiée par Théodose à la Fortune; elle est presque sur la pointe qui s'avance vers la Corne-d'Or. La belle place pour un stylite ! quelles douces rêveries, quel mystique enthousiasme eût inspiré à ces bizarres poètes de la vie monastique le spectacle lumineux et paisible qui se déroule de là devant les regards ! L'eau bleue entre doucement dans le golfe, les alcyons pla-
CE QUI RESTE DE BYZxiNCE. 97
lent sur la vagne, le Bosphore s*enfonce dans la brume, t le soir descend lentement sur la mer tranquille, tanis qu'une petite étoile d*or perce en tremblotant la oûte du ciel.