LETTRE VIII
CE QUI RESTE DE BYZANGE (Suite et fin.)
Ainsi, de cette ancienne capitale du monde combien il subsiste peu de cbose! J'ai pu citer quelques monumentSy Sainte-Sophie, Tobélisque, des colonnes à demi brisées, des citernes, des lambris frustes méconnaissables, envahis par la végétation des ronces ; ce sont des épaves, sur la mer après Tengloutissement d^ua navire. Quant à la vilb, elle est disparue : etiam periere ruinœ; que ses maisons fussent bâties en bois ou en pierre, le temps, les incendies, les péripéties de la conquête les ont efiacées de la surface du soi. Où étaient les demeures des patriciens de la nouvelle Rome? où sont les rues de la cité des Constantin et des Tfaéodose ? Tout s'est enseveli dans la même poussière qui recouvre les générations : mille ans d'histoire ont passé là et ont laissé si peu de traces! Nous avons là le spectacle d'un des grands écroulements de l'histoire. Le flot de la race conquérante a submergé la ville conquise : il faut en rechercher les débris avec la patience de l'archéologue. C'est le destin.
Les églises cependant ont été plus heureuses que les autres monuments : elles existent pour la plupart, mais à quel prix? elles sont devenues des mosquées, comme Sainte-Sophie. L'une d*elles a toutefois échappé à cette loi, c'est Sainte-Irène dans Fenceinte du Vieux- SéraiL Les Turcs Tout recouverte à Textérieur d'une couche de hadigeon jaunâtre qui la défigure ; mais du moins elle n'a pas été consacrée au culte , elle a été changée en arsenal de fusils et d'armes hlanches ; la croix de fer placée à la voûte du chœur a été respectée. Dans une salle attenante on a réuni quelques antiquités curieuses : j'y retrouve la partie supérieure d'une des têtes du triple serpent de bronze, j'y admire quelques bustes charmants, une figure de jeune fille entre autres, avec une expression à demi ingénue et railleuse, presque un sourire de Joconde sur un visage de vierge athénienne, une merveille de Fart hellène.
Les autres églises ont eu d'autres destinées : Hagia- Paraskevi est devenue Khodja-Moustapha , Saint-Jean Stoudios s'appelle aujourd'hui £mir-Ackeur Djamissi. Combien d'autres petites mosquées perdues au fond de quartiers déserts étaient jadis des chapelles chrétiennes! .J'en ai visité bon nombre qui ne méritent point d'être citées, mais il faut s'arrêtera l'une d'entre. elles, Khair- Rié, dont j'ignorele nom ancien, édifice charmantcouvert à l'intérieur de merveilleuses mosaïques. Ce sont de véritables tableaux d'un grand style sur fond d'or; l'art savant d'un maître byzantin de la première période s'est développé là dans toute sa finesse exquise, et ces œuvres
ont gardé, malgré le temps, le riche éclat de leurs coaleurs. Je salue dans plusieurs de ces mosaïques récemment dégagées du badigeon blanc dont elles avaient été] recouvertes par des musulmans trop zélés, le style des artistes de la Grèce, Télégance des formes, la sobriété des attitudes, la beauté des figures. Elles couvrent les murs el le plafond voûté du narthex ou péristyle : il en existe d'autres sans doute dans la salle centrale, réservée au culte; mais Tislam interdit la représentation de la figure humaine, et toute image est enfouie sous une épaisse couche de chaux. Rendons grâces du moins à la tolérance incomplète qui a permis le nettoiement du péristyle et des deux petits dômes à jour situés aux extrémités. Khaîr-Rié est une des curiosités, de la vieille Byzance. J'ai plusieurs fois passé des heures dans son enceinte à étudier Tœuvre des vieux maîtres mosaïstes dont le génie s^est épanoui sur cette colline lointaine avec TindifTérence des grands artistes, tout entiers à leur idée et qui la traduisent avec le même soin jaloux, sans se soucier de savoir s'ils seront admirés par des princes ou par des gens du peuple , par des multitudes enthousiastes ou par de rares fidèles. Pendant quatre siècles ces chefs-d^œuvre ont été ensevelis sous leur blanche enveloppe : ils reparaissent aujourd'hui à la lumière aussi brillants qu'au premier jour, et leurs ors, leurs azurs, la pourpre des draperies, la sombre magni* ficénce des fonds constellés rayonnent à nos yeux éblouis comme au temps où l'artiste contemporain de Justînien avait achevé cette chapelle peut-être pour quelque
fécène du Bas-Empire, peut-être pour les pauvres faabî* ants d*un quartier ouUié. Considérons encore un autre Qonument, connu sous le nom de palais de Bélisaire, nais qui est sans doute plus récent et qui formait plutôt 'un des bâtiments des Blaquernes, la vaste enceinte mpériale de la dynastie des Comnène , dont les princes l'étaient établis, comme on sait, vers l'extrémité de la jOrne-d'Or; il n'en reste plus que les quatre murs, )ercés de nombreuses fenêtres en arcades, et qui ont un ispect particulièrement lugubre : c'est une proie abanlonnée aux oiseaux de nuit et aux rafales du vent f hiver. La ruine dresse, au-dessus des maisons qui l'entourent, sa nudité lamentable, la misère de sa grande salle délabrée, pleine de débris entassés sous les inégalités du sol où perce une maigre verdure, les sinistres traverses de sa façade; le toit s'est depuis longtemps effondré , la base plonge dans la boue d'une ruelle obscure. Ses quatre côtés sont livrés, à ciel ouvert, à toutes les insultes des passants, à toutes les dégradations des hôtes nocturnes , les chouettes , les rats , les vagabonds de la cité, surtout les tziganes, qui campent aux alentours; le plein cintre des élégantes arcades garde toutefois une sorte d'austère beauté, surtout le soir, c[nand on voit entre leurs piliers noirs s'encadrer un large espace d'azur rempli d'astres.
Par un contraste bizarre et un coup de fortune extraordinaire , la plus vaste de toutes les œuvres de Vmstitution byzantine , la plus exposée par sa nature ïoême à la destruction, les vieilles murailles de Con-
stantinople ont été plus respectées que les monuments et les palais : si violemment tounnentées qu'elles aient été par le temps et les homnies , quelque terribles que soient sur certains espaces ravagés les témoignages de la conquête, elles ont subsisté sur une vaste étendue et n'ont pas été modifiées par la main du vainqueur. Elles restent non pas intactes, sans doute» mais presque ininterrompues, du Sérail au château des Sept-Toun le long de la mer de Marmara, et surtout depuis le château des Sept-Tours à travers la campagne jusqu'au fond de la Corne-d'Or. La superbe enceinte crénelée a vaincu le travail des siècles , Fefibrt de la lutte et le génie farouche du lendemain de la victoire : elle se prolonge, ici en ruines, là immuable sur ses bases; elle entoure aujourd'hui eomme autrefois toute la partie occidentale de Constantinople ; elle reste comme le témoignage de la grandeur passée de la ville impériale, comme le souvenir vivant de la bataille suprême. Nulle part peut-être l'histoire ne s'est inscrite en plus saisissants caractères, et c'est à la fois la majesté de l'empire et le récit de sa chute qui sont visibles dans cette suite solennelle de remparts et de tours.
Lorsqu'on s'éloigne en caïque de la Pointe du Sérail en longeant le rivage de la mer , par une de ces belles journées où le soleil ^'épanche sur les flots éblouissants, on entre dans un des plus charmants golfes du monde. A gauche, la mer étend ses nappes bleues constellées d'une poussière d'or qui fait penser à la trace lumineuse du char d'Amphitrite; au loin, on aperçoit la
Tague silhouetté du château des Sept-Tours : à droite, le rivage se couronne de bâtiments étranges. Les kiosques du Sérail miroitent au soleil, la Serrasse de Sultanié s'élève sur deux arcades en ogive, les deux phares mirent leurs blanches colonnes dans les eaux profondes. Puis on voit commencer les antiques murailles qui surplombent la mer ; leurs assises de marbre sont battues par les flots, leur crête ressort en ombre sur Fazur du ciel : ici les créneaux se succèdent reliant les unes aux autres les larges tours ; là des brèches énormes avec leurs entassements de pierres renversées, effritées , roulant d'étage en étage sur la grève comme les marches inégales d'un escalier gigantesque, ouvrent des perspectives sur les bas quartiers de la ville ; au* dessus, les dômes des mosquées s'arrondissent et se groupent sur des plans indécis dans la transparence de SLir; au bord de la mer, l'écume se brise incessamment sur des obstacles amoncelés, rochers couverts d'herbes marines, fûts de colonne précipités de la hauteur, fragments de murs écroulés; des portes s'ouvrent sur le flot comme celles d'un palais vénitien, des arcs de marbre blanc s'encastrent dans les pierres brunes du rempart, des arbustes verts élancent au flanc des tours leurs minces rameaux , des mousses grimpent le long de l'âpre ruine.
D'anciens ports maintenant ensablés, celui de Julien, celui de Sophie, celui de Théodose, jadis remplis de iiombreuses galères et qui ont vu aborder tant de fois les pécheurs grecs, les marchands de Venise, les hardis
navigateurs de TAlrabie et de Tlnde , étendent devant le regard leurs anfractuosités mélancoliques ; au delà, des églises arméniennes et grecques, Soulou-Monastir, Hagios-Nicolaos , des fontaines, des quartiers silencieux, des jardins en amphithéâtre, et toujours la sombre muraille, ses brèches et ses créneaux. Sa construction est tantôt régulière, tantôt incertaine et bizarre; elle est faite de briques rouge&tres et de^ blocs noircis par le temps, parfois de débris réunis par un indestructible ciment, fragments de colonnes, chapiteaux d*uD blanc lacté, morceaux de pierres sculptés, masses de granit agglomérées, venus on ne sait de quels édifices disparus, pris au hasard par Tarchitecte après avoir subi des fortunes diverses, fondus dans Tensemble colossal de ces forteresses et destinés à se reposer pendant des siècles sous Fardent rayon du soleil et au bruit des lames qui expirent à leurs pieds.
Cependant notre caîque, conduit par trois vigoureux rameurs accoutumés à tous les courants du Bosphore et à toutes les surprises des vents de la Propontide, vieux marins coiffés du turban blanc et vêtus d*une veste légère ouverte sur la poitrine, file rapidement sur la mer. De grands oiseaux planent au-dessus de nos têtes, des dauphins jouent gaiement à la surface; peu à peu, derrière nous, le golfe parcouru s*enveloppe d*une brume bleuâtre, le château des Sept-Tours accuse au contraire de plus en plus nettement ses édifices massifs et sombres : nous débarquons devant raustère prison d'État, Tantique Cyclobion des empereurs byzan-
fins, d*abord flanqué de cinq tours, plus tard enrichi par Cantacuzène de deux nouvelles constructions cir« culaires de marbre, plus tard détruit, puis réédifié par Mahomet II, et qui n'a définitivement gardé que quatre tours sans perdre toutefois son ancien nom.
Ce n'est pas sans émotion que nous entrons sous ces voûtes, témoins de tant de formidables tragédies. Sur ces créneaux funèbres, combien de tètes de vizirs ont été plantées par Tordre du maître farouche ! Combien aussi de sultans, en vertu de cette loi logique qui condamne le despotisme sans frein à ces foudroyants retours de la fortune non moins impitoyable que les tyrans eui-mêmes, ont péri dans cette enceinte sous les coups des soldats irrités! L'obéissance passive de Tesclave accoutumé à Texécution des ordres sanglants, devient vite la rébellion sans pitié; les prétoriens et les janissaires ont imposé à leurs chefs les mêmes vicissitudes : ils ont souvent fait payer cher à leurs idoles d'un jour l'autorité éphémère dont ils les avaient investies. Ce vieux château, a vu triompher tour à tour la tyrannie cU'anarchie, les deux fléaux de ce monde. Plusieurs princes détrônés ont été emprisonnés, massacrés en ces lieux funèbres où ils avaient exercé leur puissance capricieuse; ils ont vu se retourner contre eux la force aveugle dont ils avaient abusé. Grave leçon que Ion retrouve dans l'histoire de toutes les servitudes et que proclame avec une irrésistible autorité la légende ^es Sept-Tours.
L'amour de la liberté palpite dans le cœur quand on
parcourt la lugubre enceinte. C'était sur le pavé de cette cour que roulaient les têtes des vizirs; ce trou profond était appelé le puit^du sang; dans ce donjon, les condamnés attendaient Tordre suprême ; dans cette caverne, ils étaient applif[ués>à la torture avant lé supplice; un mur d*ossements humains avait été, dit-on, construit avec leursdébris. Dans cette chambre, enfin, le despotisme oriental, dédaigpeux du droit le^plus sacré, a renfermé des ambassadeurs étrangers pendant que le sultan combattait leur patrie. De tous les côtés, à tou5 les étages de cette redoutable demeure, le sang crie, et des ombres se dressent : e*est le palais de la violence, tumultueux avec les janissaires , froidement atroce avec Tordre du maître, implacable toujours, odieux partout.
On respire en sortant dans la campagne verte, sou» le ciel libre , devant Thoriiron qui resplendit. Il prend des envies folles de courir au galop des chevaux qu'on amène ; nous regardons avec joie la mer où le flot se joue sans entraves, Tair où les nuages se balancent dans Tespace bleu. Nous suivons^ à travers champs Tenceinte des murs qui remonte vers le nord jusquà perte de vue, Timgiense enehaînement de ces fortifications étagées sur une double ligne : les tours succèdent aux tours, les longues murailles s'étendent solitaires, ^ des jardins recouvrent Templacement des anciens fos* ses. Toute une végétation s'accroche aux fentes de la pierre; çà et là de grands arbres, de hauts cyprès dont la masse a les reflets du velours vert, s'élèvent surl^
«ol tourmenté. J'ai vu peu de spectacles plus saisissants que cette vaste perspective ; à gaucbe, des champs accidentés, de petits cimetières turcs cachés dans des bois; à droite, les murs et les créneaux gris qui dessinent leur «ombre feston sur le ciel clair. Une voie romaine, créée par Jastinien , et formée de larges dalles que douze siècles ont sensiblement disjointes, s'étend parallèlement au rempart, comme un interminable ruban blanc. Xous ralentissons Tallure de nos chevaux et nous parcourons avec recueillement cette longue route : la monotonie des muranles est sans cesse variée par de nouveaux aspects du paysage sévère : ici la plaine , à perte de vue,' déploie ses verdoyants contours; là les champs des morts pareils à des forêts lugubres projettent Tombre de leurs arbres superbes sur des milliers de petits monuments sous lesquels reposent plusieurs générations; plus loin une porte de la ville entre deux hautes tourelles est encadrée de colonnes de marbre ; un petit corps de garde et un café turc la précèdent • sous la tonnelle de Tétroit jardin , des soldats et de vieux ottomans, vêtus de pelisses de diverses couleurs bordées de fourrur,es, fument d^un air grave le tchibouk ouïe narghilé; des chariots bulgares, traînés par de grands bœufs, entrent à la file dans le quartier intérieur d'où s*élève le minjiîe minaret de la mosquée d'Hakem. En face de la porte, sur la route même, à la lisière du cimetière profond et noir, une large tombe surmontée de plusieurs plaques de marbre retient les regards du voyageur. C'est là qu'ont été ensevelies les
tètes du fameux Ali de Tebelen, pacha de Jaiiina, et de ses fils. Dans ce carré de pierre est venue sombrer la fortune du formidable rebelle qui a menacé un instant le trône impérial. Son corps a été, on ne sait où, la proie des corbeaux et des aigles : sa tête , oiï roulaient tant de pensées orgueilleuses, a été jetée hors des murs dans cette fosse déserte qu'une vieille femme, enveloppée de lambeaux blanchâtres, nous montre dédaigneusement du doigt.
Plus loin , voici une autre porte faite de quatre blocs de marbre, et- nous appfSbhons du lieu solennel où se sont décidées les destinées de Tempire grec. En quelques minutes, nous sommes à Top-Kapou, la porte du Canon, Tancienne porte Saint-Romain. Ici les ravages de la guerre sont visibles comme au jour où Tarmée ottomane pénétra dans Constantinople après l'assaut suprême. On voit sur-le-champ qti'il s'est passé là un des grands drames de l'histoire : les lieux ont conservé les traces d'un bouleversement énorme, d'une des convulsions de la race humaine. Les murailles, jusque-là intactes, s'affaissent et s'écroulent; les tours sont éventrées, les créneaux sont tombés dans les fossés comblés à demi par les pierres et recouverts par l'impassible verdure que renouvelle chaque printemps ; des masses de briques réunies par le ciment romain sont amoncelées les unes sur les autres ; les forteresses carrées laissent le passant pénétrer par leurs trous béants; des pans de murs tout entiers , sur un large espace , ont été complètement anéantis : oii dirait qu'un tremblement
de ferre a renversé tous ces grands ouvrages et a répandu sur le sol cette accumulation d'informes débris; çà et là quelques vestiges sont restés debout, frappés toutefois par la tempête, défigurés, méconnaissables, entourés de ruines : la gigantesque brèche raconte une effrayante épopée. On cherche instinctivement des yeux les cadavres parmi ce chaos. Étrange et tragique contraste! A gauche de la route s'étend la riante vallée du Lycus, avec ses prairies fraîches et ses collines bleuâtres : plaine parsemée d'arbres, doucement ondulée, rayonnante sous un beau rayon du couchant; uue petite fontaine ombragée par un saule répand son onde paisible au bord du chemin; des troupeaux conduits par de jeunes bergères aux jambes nues remontent lentement les sentiers qui mènent au monastère grec de Balouklu, dont le toit apparaît entre les plis d'un rideau de cyprès ; et en face de ce paysage charmant, presque idyllique, apparaît le formidable champ de bataille où les fureurs des hommes semblent encore toutes vivantes, tant le décor du tableau, demeuré immuable depuis quatre siècles, a gardé son aspect terrible et les traces du combat sanglant. C'était sur les hauteurs qui dominent la plaine que Mahomet II avait placé les troupes de l'assaut; c'est en avant de la route où nous sommes que s'est livrée la grande bataille ; c'est là, sur un point inconnu du sol que nous traversons, émus comme en un lieu sacré, que le dernier des Constantin est tombé les armes à la main , le visage à l'ennemi, comme il convenait à l'héritier de tant de
victoires, au représentant de cet empire romain qui avait subjugué Tunivers.
Une redoutable révolution s'est accomplie dans cet espace : ce peuple que nous revoyions naguère par la pensée remplissant Tliippodrome de ses clameurs et ressuscitant les jeux Olympiques autour de Tobélisque de Théodose et du serpent du temple de Delphes, cette nation qui avait construit Sainte-Sophie, TAugustéon, couvert de statues , de colonnes , d'arcs de triomphe les rives de la Corne-d*Or et de la Propontide, enveloppé la vieille Byzance de cette large ceinture de tours, sont venus là tomber et mourir. Un nouvel empire, une nouvelle race, un nouveau dieu ont triomphé dans cette plaine aujourd'hui solitaire. La face de rOrient a été .changée soudain : TEurope chrétienne s'est trouvée en présence d'une invasion politique et religieuse qui imposait des conditions imprévues à son équilibre : le moyen âge a été fermé, et les temps modernes se sont ouverts. Il semble, quand on contemple ces débris, qu'on assiste au dernier assaut, qo*oii voit le flot irrésistible monter comme un débordement de la mer par-dessus les remparts et pénétrer soudain avec les cris et les fureurs de la victoire à travers la ville grecque épouvantée. Et lorsque l'on s'élève du fait lui-même aux conséquences morales de l'événement qui s'est accompli là, sur ce même sol que nos pieds foulent, devant ce paisible horizon où courent les nuées roses du soir, on se demande quel a été le but de la Providence qui régit le monde en opérant une aussi
nngulière transformation dans les affaires humaines. Nous rêvions ainsi, en remontant le second versant de la vallée du Lycus, en suivant d'un vague regard Taqaednc romain dont les arcades verdâtres pénètrent [à dans la ville de Constantin et de Mahomet II, la porte Polyandria où Héraclius repoussa les hordes des Avares, la mosquée où repose la fille de Soliman et de Roxelane, le vieux palais de THebdomon et ses arceaux déserts, son balcon en saillie et ses encadrements de marbre, les tours de Théophile et d'Isaac VAnge et la perspective continuée des vieux murs. Ce spectacle, toujours curieux pour Tarchéologue et où les pajsagistes trouveraient des tableaux sans cesse renouvelés, ne pouvait plus nous distraire de nos méditations assombries , et nous sommes rentrés dans la ville par la porte d'Eyoub , emportant devant les yeux Tineffaçable souvenir de la brèche béante, et dans la pensée le retentissement d'un empire écroulé.
LETTRE IX
De même qu'une ville catholique s'annonce de loin au voyageur par ses clochers et par ses tours, de même Stamboul élève au-dessus du Bosphore son originale parure de dômes et de minarets. Anciennes églises grecques ou bien édifices dédiés dès leur fondation au Dieu de rislam, les mosquées sont une des séductions de Constantinople : elles lui donnent une grâce tout ensemble solennelle et bizarre. Le touriste qui aborde pour la première fois devant le Sérail est surpris et charmé par ces monuments cantonnés de minces tourelles qui dressent leurs flèches aiguës vers le ciel; il ne se lasse pas de contempler ces masses Imposantes au pied desquelles surgit la svelte silhouette des colonnes de marbre. Sur ce fond d*azur étincelant de lumière diffuse , Tédifice ressort ^vec une majesté superbe comme entouré d'un nimbe, et les minards complètent par leur élégance aérienne Tarchitecture des palais d'Allah. Toutes les villes orientales se parent avec orgueil de ces constructions légères entourées de balcons à jour et qui semblent le symbole de
la prière montani vers Dieu : à Constantinople , les minarets se succèdent les ans aux autres sur toute la longueur de la Corne-d*Or; ceux-ci sortent du groupe confus des maisons coloriées, ceux-là dominent les plus liants édifices; sur le sommet de monticules couverts de terrasses verdoyantes, d'autres encore se fondent dans les lointains vagues et ressemblent à des mâts de navire émergeant d'une brume bleuâtre. La grande cité prend un aspect étrange, unique au monde avec sa ceinture azurée, ses coupoles gris perle et sa couronne de pointes blanches baignées dans Tair transparent.
J'ai parlé de Sainte-Sophie; je voudrais maintenant parcourir les principaux monuments religieux de Constantinople, bâtis presque tous par des sultans qui leur ont imposé leur nom et leur ont confié leurs cendres : VAhmédié, construite par le sultan Ahmed; Bayazidié, par Bajazet ; Suléimanié , par Soliman le Magnifique ; Mehemedié, par Mahomet le Conquérant; Sélimié, par Sélim. Auprès de chacune d'elles et dans l'enceinte sacrée , la petite chapelle ou turhé qui contient le cercueil du fondateur est placée sous la protection pieuse, sous l'ombre mystique des murailles du temple.
Rappelons d'abord que les grandes mosquées ne sont pas seulement des lieux de prière , mais en même temps des académies, des facultés de droit, de jurisprudence et de théologie, des centres d'instruction générale, des salles de conférences dogmatiques; à l^entour d'elles se groupent de vastes caravansérails
(niédressés) où habitent les imans, les mollahs, leurs jeunes disciples (softas)^ tout un monde studieux, passionné, turbulent » fanatique parfois, qui trouve dans le Coran et dans ses commentateurs Talpha et Foméga de la science humaine et divine, les inspirations du prédicateur, les décisions du juge, les arguments du philosophe , la vie de Tâme et la lumière de la société. Pour le monde musulman , tout émane de CCS demeures saintes, la vraie foi, la vraie civilisation, la vraie justice : les mosquées sont la maison par excellence, le toit du croyant, son école, son lieu dç refuge : il y dépose ses marchandises ; certains tribunaux y placent leurs archives; dans ces enceintes inviolables où on ne laisse généralement entrer les infidèles qu'avec des permissions spéciales, et d'où parfois même les chrétiens sont systématiquement exclus, la pensée tout entière des peuples de Tlslam réside sous sa véritable forme, la forme religieuse, la seule au fond que comprenne TOrient. L'idée civile, qui prédomine en Europe, n'a pas de sens appréciable pour le musulman. Le Coran est son livre et son code; tout le reste est pour lui œuvre dangereuse et vaine. Le Prophète n'a pas seulement bien dit : il a tout dit. La mosquée est le symbole de cette science universelle et le centre vers lequel converge la vie matérielle et morale. Pour cette religion qui n'a point de sacrifice, point d'autel, point de mystères, point de prêtres, mais seulement des docteurs, et qui a réalisé une sorte de théocratie laïque dont les manifestations et la puis-
sance sont intimement liées à tous les actes de Texis- (enee quotidienne et ,à toutes les œuvres sociales, le tempïe résume en lui non-seulement la foi, mais encore les intérêts permanents de la vie usuelle. C'est pourquoi tout tend vers lui avec une force invincible : il est le cœur où tout afflue et duquel tout émane. Ainsi la mosquée est devenue un édifice sut gêner is qui participe de Tcglise et de l'université, du tribunal et de la place publique, ou s'-est concentrée enfin la vie spirituelle et pratique des races soumises à Tlslam , leur pensée à la fois religieuse et matérielle, leur conception d'une société où se confondent la vision divine et les afiairés de l'humanité.
Le christianisme prétend attirer l'homme au-dessus de la terre : il la dédaigne et voit avant tout la Jérusalem céleste. L'Islamisme ne se propose pas une vision aussi haute; il n'atteint pas fine notion aussi précise de l'indépendance de l'âme; il né se dégage pas des sens avec le même élan spirituel et mystique. Non-seulement pendant la vie le musulman demeure attaché aux sensations physiques, mais son rêve d'outre-tombe est encore terrestre et les joies qu'il espère ne diffèrent que par leur intensité et par leur durée de celles qu'il peut goûter en ce monde. Aussi Mahomet a-t-il sur-lechamp séduit beaucoup plus que Jjésus-Christ les races orientales, à la fois très-susceptibles de piété et incapables de se séparer absolument des biens de la terre. U était plus près d'elles en quelque sorte, ne leur ouvrait qu^un horizon restreint , à la portée de leur
«sprit tout ensemble disposé à la prière et dominé par les sens. Il ne leur proposait pas des vertus supérieures, des mystères infinis; il n*exigeait pas d'elles cette transfiguration de Tàme qui est le but final du christianisme. Il leur donnait une religion conforme à leur nature sensuelle et à la mesure de leur essor. II leur offrait justement la dose d'instruction morale qu^elIes pouvaient comprendre et flattait leur désir d'écbapper aux superstitions d'un grossier polythéisme sans imposer à leur indolence un élan hardi vers des hauteurs trop escarpées et vers des vertus trop radieuses.
Aussi sont-elles solidement rivées à un culte parfaitement adéquat à leur nature morale : elles ne lui ont marchandé et ne lui marchanderont jamais l'enthousiasme et le dévouement. Leur soumission est absolue et sans limites, et un semblable résultat ne peut être atteint que par la complète satisfaction des aptitudes religieuses d'une race : pour que l'homme adhère aussi fortement à un culte, il faut que les dogmes aient pénétré profondément dans sa plus intime substance^ Ici la foi est générale, les pratiques sont suivies avec une étonnante régularité; il n'y a point de respect humain, ou plutôt on aurait honte de ne point observer la loi sacrée. Lorsqu'aux heures fixées, les muezzins, du haut des balcons circulaires des minarets, font entendre aux quatre points cardinaux leur chant nasillard et monotone , de toutes parts les croyants se rendent à son appel. Hommes du peuple, petits commerçants, soldats s'approchent des fontaines destinées
aax ablations saintes, se lavent, en hiver comme en été, les pieds y les mains et le visage, entrent dans le temple» et là, se tournant dans ladirectiondela Mecque, commencent les oraisons ordinaires : bientôt ils tombent à genoux, frappent du front la terre et prient avec la plus grande ferveur. Complètement absorbés par leur pensée intime, ils n*en sont distraits par aucun incident extérieur. Ceux qui ne peuvent se rendre à la. mosquée se prosternent où ils se trouvent, au seuil de leurs demeures , sur les tréteaux du bazar , partout où ils peuvent étendre un petit lapis de prière. On ne saurait voir sans émotion leur gravité impassible, la conviction empreinte sur le visage de ces pauvres gens si humbles et si recueillis. Il y a là une force morale très-réelle, et Ton sent quMl serait impossible de détruire une société dont les principes politiques sont si intimement unis à des croyances aussi fermes. Ces dogmes ne sont pas très-élevés sans doute, mais ils sont parfaitement compris par les intelligences qui les acceptent, et de plus ils représentent, pour les races orientales, qui les ont fondus avec leur civilisation même, ce qu'un peuple a de plus cher, ses usages, ses mœurs, ses lois civiles, en même temps que ses consolations et ses espérances. Pour elles, le Coran est Tensemble de leurs idées morales et politiques, la science et la poésie aussi bien que la prière : la religion embrasse toutes les manifestations de la vie privée et publique, et la mosquée, c'est la patrie.
Ajoutons qu'elle est Tart unique des musulmans. Ils
ne sauraient être ni peintres, ni sculpteurs, ni musiciens. Le Coran interdit la représentation de la figure humaine, et la musique est condamnée par lui comme éminemment profane. En revanche, Tarchitecture, qui de tout temps a été] Texpression du génie oriental, s*est donné une libre carrière dans la construction des mosquées, et il faut reconnaître que la plupart de celles de Constantinople séduisent le regard par la majesté de leurs proportions, parfois même par la grâce de leur style, par la sobre élégance de leurs formes intérieures. Toutefois, ne nous y trompons pas : les Ottomans ne paraissent pas avoir eu d'inspiration qui leur soit propre : toutes leurs mosquées imitent les églises grecques : le plan de Sainte-Sophie, c'est-à-dire un dôme posé sur des coupoles semi-sphériques, apparaît dans tous les édifices religieux qu'ils ont construits. Ils ont en outre çà et là copié, en les alourdissant, les formes de Tart arabe , et ce sont des ouvriers persans qui leur ont donné les merveilleuses faïences dont ils ont revêtu les murs de quelques-uns de leurs temples. Les Turcs ont cependant le mérite d'avoir su isoler les monuments. Presque toujours entouré d'un vaste espace libre, soit d'une place publique, soit d'un terrain planté d'arbres, l'édifice prend ainsi son véri* table aspect, et rien n'altère l'harmonie des lignes et. la précision de la perspective. Lorsqu'on franchit la grande porte de bronze qui de l'Atoie-dan donne accès dans l'enceinte de la mosquée d'Ahmed , on se trouve sur un large quadrilatère ombragé par d'antiques pla-
tanes : le monument , avec les arceaux qui Tenreloppent, le large escalier qui y donne accès, les six minarets à trois galeries qui le dominent, semble sortir du sein des feuillages. En haut de Tescalier, on entre dans la cour intérieure, cloître imposant dont les arcades reposent sur des colonnes de marbre égyptien : au centre s'élève une fontaine étroite, formée de colonnettes qui soutiennent de fins arceaux arabes. Le soleil joue dans cette salle aérienne; j'y suis venu un jour où elle était complètement solitaire : les rayons doraient le porphyre des piliers et la blancheur lactée des dalles ; Teau sainte frémissait dans la fontaine ; les platanes murmuraient comme une source au gré d'une brise légère : on se serait cru sous le péristyle d'un palais des Mille et une Nuits.
L'intérieur n'a point l'aspect que ferait prévoir cette cour charmante. C'est un architecte froid et solennel qui a posé la voûte sur ces quatre lourds piliers cannelés, aux proportions énormes; il a reproduit sous une forme extrêmement simple la disposition de Sainte- Sophie ; la belle et large coupole est placée sur quatre murs carrés dont rien ne rompt la monotonie. Je reviendrai, en parlant d'autres mosquées, sur les (faïences qui sont une des curiosités les plus rares des édiGces religieux de l'Islam. Je me borne à indiquer Nielles de l'Ahmédié comme le seul ornement de celte mosquée classique, correcte, dont on sort sans regret el presque sans souvenir.
Passons rapidement devant l'Osmanié, où j'ai noté
un sarcophage grec de porphyre rouge qu'on prétend être le tombeau de Constantin ; devant Laléli , dite la mosquée des Tulipes, j'ignore pourquoi, et qui n'a rien de remarquable, d'ailleurs, que la vue de sa terrasse d'où l'on aperçoit le grand horizon bleu de la Marmara. Mais arrêtons-nous à la mosquée de Bajazet : à l'entrée de la vaste place du Séraskiérat, elle présente un amoncellement de petits dômes couronnés par une grande coupole. On entre de plain-pied dans la cour intérieure , et l'on reste surpris et charmé par le spectacle le plus imprévu : de vieux arbres, cyprès et platanes, un portique de colonnes de porphyre, une fontaine exquise, où l'ombr.e des feuilles tremble sur le marbre ensoleillé , et sur ces arbres , sur ce portique, sur la fontaine, sur les dalles du cloître, im nuage de pigeons sacrés. Ils sont Ià*par milliers, joyeux et libres, protégés par une superstition touchante, remplissant Tair d'un frémissement d'ailes, tous d'une même nuance grise , douce et satinée , la gorge d'un bleu violet qui miroite, arrivant tout à coup par centaines, d'un seul vol, roucoulant sur les corniches, sur les dômes , s'abattant à vos pieds , se jouant dans l'espace clair, buvant au Frais ruisseau des ablutions saintes, becquetant les grains que leur jette le vieux gardien de la cour, s'enlevant tout à coup à grand bruit, s'épanouissant dans la lumière tamisée , hôtes familiers d'un jardin enchanté. Je suis resté souvent, oubliant l'heure, sous les arceaux de marbre, respirant la fraîcheur sans cesse renouvelée par le rhythme
de leurs ailes, écoutant leur murmure ininterrompu, g[oâtant la volupté orientale de la contemplation vague et muette , au milieu de la vibration de Tair tiède et de la clarté douce où passe leur ombre. ,
Je ne saurais décrire la mosquée de Mabomet II ,
non plus que celle d*Eyoub, par cette raison que les
musulmans n'y laissent entrer aucun giaour. Il parait
que des lieux aussi saints ne sauraient être foulés par
le pied des infidèles , et que des objets vénérés tels que
le tapis de Mabomet et le sabre du Conquérant doivent
demeurer inconnus aux profanes. Je ne sais pas si
nous y perdons beaucoup ; en tout cas , pour nous
consoler, nous entrerons dans deux petites mosquées
bien rarement visitées par les voyageurs : ce sont des
chapelles de quartier pour ainsi dire; Tune, celle de
Méhémet-Pacha , cacbée sur unversant solitaire de la
seconde colline, élève sa coupole et ses arceaux ovales
an milieu de terrains vagues qui s'étendent à droite de
TAtmeidan vers la mer de Marmara dont on voit au
loin les vastes espaces ; l'autre, celle de Rustem-Pacha,
est complètement enclavée dans les ruelles étroites et
les maisons serrées qui avoisinent le bazar. L'une et
l'autre sont des merveilles d'ornementation intérieure,
^t c'est tout un poëme d'arabesques merveilleuses qui
se lit sur les faïences dont les murs sont couverts. Dans
^^ plupart des mosquées, les faïences rayonnent sur
cerlaîns côtés des lambris ; mais à Méhémet et à Rus-
tem-Pacha, elles revêtent presque complètement les
parois de l'édifice jusqu'à la base des coupoles semi-
spbériqaes. Rien de plus charmant, de plas varié que ces tableaux dont Tartîste a multiplié les formes et le^ grâces : les dessins bizarres s'enchevêtrent avec la plu^ libre et la plus gracieuse fantaisie sur les fonds multicolores : toute une flore fantastique s'épanouit dans c& merveilleux parterre ;. les feuilles vertes ou bleues^ élancent leurs pointes dentelées ; elles se courbent , se^ tordent , se dressent sur leurs tiges fines et longaes ;< les œillets bizarres , les lis des vallées imaginaires , les< tulipes des jardins magiques , les pâquerettes pareilles^ aux étoiles d'un ciel inconnu, s'enlacent avec tontes^ sortes d'attitudes moelleuses et cadencées à des rosaces < aériennes; des rubans, qui semblent tissés par desl fées, se jouent et se nouent à l'entour des fleurs légères ; la gamme des tons bleus et glauques, des bruns dorés, des orangés, déroule ses délicates harmonies ;| les arcs s'entre-croisent avec les lianes ; des cascades de guirlandes sortent des vases transparents; dans les nuances opalines et irisées , les gerbes d'un printemps éternel se mêlent avec une symétrie capricieuse aux banderoles de pourpre et d'or; autour des encadrements dont les méandres resplendissent comme des colliers de topazes, de saphirs et d'émeraudes, grimpe la végétation des herbes folles ; les clochettes des prés secouent leur calice diaphane , des grappes de feuillage lancéolé se balancent, des branchages en zigzag s'agitent sur un fond d'un blanc de perle , les mystiques asphodèles et. les éblouissants cactus s'enlèvent eo lumière sur toutes les tonalités de l'azur.
Nous quittons à regret ces exquises œuvres d*art et »us montons la colline qui conduit à la majestueuse iléimanié. Le plus fameux des architectes ottomans, non, a construit ce magnifique ouvrage, placé au som> et d*un monticule et qui domine la Corne-d'Or de sa asse superbe. Un terrain planté d*arbres Tentoure et ît valoir Tample beauté de ses proportions et la hauur de son dôme, et lorsqu'on pénètre à Tintérieur, i est frappé de la grandeur de Tédifice. Là encore, ^DDime partout, la réminiscence de Sainte-Sophie est idente : la coupole, plus haute, n*est pas moins endue, et Ton voit sur-le-champ qu'on est dans un $s plus célèbres temples de Tlslam. Nous avons (marqué surtout à Sainte-Sophie la richesse des détails
Tincomparable harmonie, à TAhmédié Taustérité des gnes : à la Suléimanié on est subjugué par le charme 3 la couleur. Les marbres bruns et blancs alternés, les traux antiques dont les teintes vives n'ont pas souffert A temps, les irradiations du jour, l'intensité des tons
riches et si variés séduisent sur-}e-champ le regard, 'est là vraiment la mosquée des coloristes, surtout »rsqu'on y entre aux heures où les croyants, accroupis Q^ cercle autour du docteur de la loi qui les instruit,. joutent encore par les nuances de leurs vêtements au rillant aspect des lambris. Les tapis qui recouvrent le >1, les rayons bleus et rouges qui descendent des itraux , les reflets des marbres, la clarté qui remplit les Dûtes, ces costumes bigarrés, forment un ensemble à la >is lumineux et sévère.
Non loin de là, dans une cour resserrée, den turbés contiennent les tombeaux de Soliman et à Roxelane. Leur petite coupole s'entoure d'un chapi teau chinois porté sur de fines colonnettes : quelque cyprès, un beau rayon de soleil sur lés murs blancs deux ou trois Turcs à longue barbe , au large turban complètent un tableau charmant. Rien de plus gracies que ces demeures de la mort : des faïences d'une raf finesse cachent les murailles, des boiseries incrustée de nacre de perle encadrent les fenêtres. Les cercueil isolés par de légères balustrades s'élèvent au milieu d la salle funèbre, couverts d'étofies de cachemire etd tapis précieux. Ils sont là tous deux , le sultan illustr qui a fait trembler Vienne, et la spirituelle prin cesse qui seule a porté en Turquie le fitre souverain Nous murmurions devant son sarcophage ces vers i Bajazet :
Sans qu'elle edt d'autre droit au rang d'impératrice. Qu'un peu d'attraits peut-être et beaucoup d'artifice.
Tout cela, il est vrai, s'est évanoui, et de cetti beauté, de cette adresse suprême, il n'est resté que I^ deux turbés au milieu des cyprès; mais Roxelane a éti heureuse jusque dans la mort : il n'est pas de tombeau plus ensoleillé, plus souriant, si je puis dire, que celai où celte sultane étrange. Française, dit-ôn, femmj surtout dans toute la force du terme et qui a vaincu le préjugés invincibles de l'Orient, s^est endormie danj sa majesté souveraine, privilégiée jusqu'au bout, ens(M
elie, ainsi qu*elle avait vécu, dans an petit palais ilégant comme un kiosque du Sérail.
Nous terminons notre promenade par une visite à la nosquée du sultan Sélim , située au fond de la CornerOr et qii^on aperçoit de loin sur la hauteur avec un {rand pin d'Italie seulàcôtéd*elle sur sa vaste terrasse. On n*y entre pas aisément, et Ton nous objectait d'abord que notre présence contristerait le cœur des musulmans. Un vieux Turc à Taspect farouche qui paraît régner en ces lieux nous fit voir d'abord, avec une mine assez mécontente, le turbé du dernier sultan, Abdul-Mcdjid. Mon compagnon ayant, par malheur, touché une étoffe qui recouvrait un exemplaire du Coran , ce majestueux personnage l'arrêta d'un geste indigné : a Ce sont nos livres , s'écria-t-il , et il nous faudra donc les purifier! » Irrité sans doute de cette étourderie, il refusa net de nous introduire dans la mosquée, et nous allions partir, lorsqu'un sacristain liioins sévère, attendri d'ailleurs par la perspective d'un bachich (clef de beaucoup de portes grandes et petites ' en Orient et ailleurs) , se décida à affliger ses coreligionnaires de notre fâcheuse présence.
L'intérieur de la mosquée ne justifiait pas tant de façons : la Sélimié n'est qu'un carré surmonté d'une vaste coupole couverte de peintures quelque peu criardes, représentant des guirlandes vertes et roses; dans une pensée très-bienveillante, nous allions dire <\u'elle ressemble à un calice de fleur renversé , mais nous avons craint de surfaire les choses et, qui sait?
de scandaliser peut-être le vieil iman par une comparaison aussi profane.
Nous avons préféré aller nous accouder au balcon de la terrasse qui domine toute Tétendue de la Corne-d'Or. Un silence profond enveloppait le merveilleux paysage du golfe y dont les sinueux détours rayonnaient de milliers d*étoiles; des voiles blanches, des caïques sillon» naient la longue nappe bleue ; de grands oiseaux de proie, les ailes immobiles, décrivaient au-dessus de nos tètes leurs orbes solennels, et nous sommes restés long* temps, au sortir de ces édifices de Tlslam, à rêver des destinées religieuses de TOrient.
LETTRE X
Tout le commerce de Stamboul est concentré sur un leul point : le Bazar et ses environs. A Péra, vilhe earopéenne, il y a des boutiques le long des rues comme dans toutes les villes; mais on parcourt des quartiers entiers de Stamboul sans y voir presque d*autres mar* chands que les vendeurs de comestibles et les petits industriels ambulants qui présentent leurs bimbeloteries sur des tables volantes, ou accrochent des étoffes le long des murs. A certains jours de la semaine, on rencontre dans plusieurs rues des espèces de foires de vêtements et d'objets de ménage ; il y a aussi çà et là quelques couteliers à Top-Hané , et des chaudronniers près du séraskiérat; mais en dehors de ces exceptions, <^'est au Bazar qu'il faut aller chercher tout le négoce de la ville. Je ne parle pas de celui des fonds publics et des changeurs qui a élu domicile à Galata, non plus C[ae du trafic des femmes esclaves qui existe encore , niais soigneusement dissimulé aux yeux profanes et ironiques des giaours.
C'est donc au Bazar qu'il faut se rendre pour juger
de Taspect commercial de la ville et aussi pour se donner Tun des plus amusants spectacles de TOrient. Il est peu de promenades qui attirent au même degré les Européens et qui leur soient aussi faciles. Lorsqu'on a traversé le pont de Galata et dépassé la mosquée de h Validé, on s'engage dans un dédale de petites rues montueuses et Ton se trouve sur-le-champ dans un quartier fort actif dont le mouvement et les échoppes annoncent au premier coup d'oeil l'approche d'un grand centre industriel. Le courant de la foule va de ce côté et y conduit pour ainsi dire le voyageur inexpérimenté : la voie est mal pavée, encombrée de tas de pierres, coupée an milieu par des ruisseaux fort désagréables après les grosses pluies de l'hiver : les costumes européens s'y croisent dans un tumulte incessant avec ceux de l'Asie Mineure, de la Perse ei de l'Asie centrale; de longues files de chevfiux chargés de ballots et.de lourds chariots bulgares montent cette côte rocailleuse ; les marchands de chapelets arabes, de longues pipes, de cuillers d'écaillé, de porte-cigarettes et d'autres menus bibelots se sont installés dans les environs. On| passe une petite arcade, et l'on se trouve devant un portique toujours ouvert, assez étroit, qui semble donner sur un cul-de-sac très-sombre. Est-ce l'entrée d'une rue bizarre ou d'une cour sordide? On hésite, et quand on avance de quelques pas, on est en présence d'une singulière perspective.
Plusieurs galeries couvertes, en arcades, éclairées d'un jour douteux par des fenêtres supérieures, s'ou-
rent de divers côtés. Elles sont de largeur et d'élcvaon inégales; les unes sont soutenues par des colonnes e pierre, les autres se présentent comme de longues rennes; tantôt on y marche sur la terre, tantôt, et le lus souvent , sur des dalles disjointes où le pied tréoche à chaque instant. Après quelques pas dans ces voies oupées par d'autres voies, il semble qu'on soit dans un lédale , et d*abord on est surpris, presque étourdi par e bruit y par le mouvement de la foule qui circule au nilieu de ce labyrinthe plongé dans la pénombre, par es porteurs qui vous heurtent, les flâneurs qui vous coudoient, les chiens qui vous passent entre les jambes, les femmes voilées qui vont et viennent escortées d'enfants aux robes bariolées, la multitude des étalages qui le succèdent sans interruption, les cris des marchands qui vous sollicitent en grec, en turc, en italien, en arabe, Ifi tumulte d'une multitude affairée, renchevôtrement mystérieux des galeries qui s'enfoncent dans des lointains inconnus.
Pour peu qu'on ait l'air d*bésiter, de venir pour la première fois, de regarder avec quelque étonnement l*&gitation des promeneurs, on est immédiatement accosté par trois ou quatre ofGcieux dont la nationalité Israélite est visible et qui se constituent, bon gré, mal gîé, vos guide» et vos interprètes. Le juif nomade est sur son terrain dans le Bazar : il vous reconnaît de loin, et vous êtes sa proie. Non pas qu'il ait quelque chose à vendre, mais il s'occupe à conduire dans les détours de cette enceinte immense les étrangers ébahis. Souvent
spbériques. Rien de plus charmant » de plas varié que ces tableaux dont Tartiste a multiplié les formes et lest grâces : les dessins bizarres s'encbevétrent avec la plus« libre et la plus gracieuse fantaisie sur les fonds multi^l colores : toute une flore fantastique s'épanouit dans ce merveilleux parterre ;. les feuilles vertes ou bleues élancent leurs pointes dentelées ; elles se courbent , se tordent , se dressent sur leurs tiges fines et long^ues ; les œillets bizarres , les lis des vallées imaginaires , les tulipes des jardins magiques , les pâquerettes pareilles | aux étoiles d'un ciel inconnu, s'enlacent avec tontes sortes d'attitudes moelleuses et cadencées à des rosaces aériennes; des rubans, qui semblent tissés par des fées, se jouent et se nouent à Tentour des fleurs légères ; la gamme des tons bleus et glauques, des bruns ^ dorés, des orangés, déroule ses délicates harmonies ; les arcs s'entre-croisent avec les lianes ; des cascades ' de guirlandes sortent des vases transparents; dans les nuances opalines et irisées , les gerbes d'un printemps éternel se mêlent avec une symétrie capricieuse aux banderoles de pourpre et d'or ; autour des encadrements dont les méandres resplendissent comme des colliers de topazes, de saphirs et d'émeraudes, grimpe la végétation des herbes folles ; les clochettes des prés secouent leur calice diaphane , des grappes de feuillage lancéolé se balancent, des branchages en zigzag s^agitent sur un fond d'un blanc de perle , les mystiques asphodèles et. les éblouissants cactus s*enlëvent en lumière sur toutes les tonalités de l'azur.
IVous quittons à regret ces exquises œuvres d*art et
us montons la colline qui conduit à la majestueuse
léîmanié. Le plus fameux des architectes ottomans,
ion, a construit ce magnifique ouvrage, placé au som-
st d^un monticule et qui domine la Corne-d'Or de sa
ftsse superbe. Un terrain planté d*arbres Tentoure et
ït valoir Fample beauté de ses proportions et la hau-
ar de son dôme, et lorsqu*on pénètre à Tintérieur,
I est frappé de la grandeur de Tédifice. Là encore,
imixie partout, la réminiscence de Sainte-Sophie est
âdente : la coupole, plus haute, n*est pas moins
.endne, et Ton voit sur-le-champ qu'on est dans un
es plus célèbres temples de Tlslam. Nous avons
Binarqué surtout à Sainte-Sophie la richesse des détails
t r incomparable harmonie, à TAhmédié Taustérité des
ignés : à la Suléimanié on est subjugué par le charme
e la couleur. Les marbres bruns et blancs alternés, les
itraux antiques dont les teintes vives n*ont pas souffert
lu temps, les irradiations du jour, l'intensité des tons
A riches et si variés séduisent sur-le-champ le regard.
Test là vraiment la mosquée des coloristes, surtout
orsqu^on y entre aux heures où les croyants, accroupis
m^ cercle autour du docteur de la loi qui les instruit^
youtent encore par les nuances de leurs vêtements au
grillant aspect des lambris. Les tapis qui recouvrent le
K>1, les rayons bleus et rouges qui descendent des
È'traux , les rejQets des marbres, la clarté qui remplit les mtes, ces costumes bigarrés, forment un ensemble à la lis lumineux et sévère.
Non loin de là, dans une cour resserrée, den turbés contiennent les tombeaux de Soliman et d Roxelane. Leur petite coupole s'entoure d'un cbapi teau chinois porté sur de fines colonnettes : quelqo^ cyprès, un beau rayon de soleil sur lés murs blancs deux ou trois Turcs à longue barbe , au large turbai complètent un tableau charmant. Rien de plus gracies que ces demeures de la mort : des faïences d'une rai finesse cachent les murailles, des boiseries incrusté« de nacre de perle encadrent les fenêtres. Les cercuefl isolés par de légères balustrades s'élèvent au milieu à la salle funèbre, couverts d'étofies de cachemire etd tapis précieux. Ils sont là tous deux, le sultan illustr qui a fait trembler Vienne, et la spirituelle prin cesse qui seule a porté en Turquie le titre souveraio Nous murmurions devant son sarcophage ces vers d Bajazet :
Sans qu'elle eût d'autre droit au rang d'impératrice. Qu'un peu d'attraits peut-être et beaucoup d'artifice*
Tout cela, il est vrai, s'est évanoui, et de cetl beauté, de cette adresse suprême, 11 n'est resté que le deux turbés au milieu des cyprès; mais Roxelane a étj heureuse jusque dans la mort : il n'est pas de tombea^ plus ensoleillé, plus souriant, si je puis dire, que celot où cette sultane étrange. Française, dit-on, femmj surtout dans toute la force du terme et qui a raincu le préjugés invincibles de l'Orient, s*est endormie daai sa majesté souveraine, privilégiée jusqu'au bout, ense<
elie, ainsi qu'elle avait vécu, dans un petit palais légant comme un kiosque du Sérail.
Nous terminons notre promenade par une visite à la Bosquée du sultan Sélim , située au fond de la CornerOr et qu'on aperçoit de loin sur la hauteur avec un {rand pin d'Italie seul à côté d'elle sur sa vaste terrasse. On n'y entre pas aisément, et l'on nous objectait d'abord )ae notre présence contristerait le cœur des musulmans. Un vieux Turc à l'aspect farouche qui paraît régner en ces lieux nous fit voir d'abord, avec une mine assez mécontente , le turbé du dernier sultan , Abdnl-Mcdjid. Mon compagnon ayant, par malheur, touché une étoffe qui recouvrait un exemplaire du Coran , ce majestueux personnage l'arrêta d'un geste indigné : a Ce sont nos livres , s'écria-t-il , et il nous faudra donc les puriGerl » Irrité sans doute de cette étourderie, il refusa net de nous introduire dans la mosquée, et nous allions partir, lorsqu'un sacristain moins sévère, attendri d'ailleurs par la perspective d'un bachich (clef de beaucoup de portes grandes et petites ' en Orient et ailleurs) , se décida à affliger ses coreligionnaires de notre fâcheuse présence.
L'intérieur de la mosquée ne justifiait pas tant de façons : la Sélimié n'est qu'un carré surmonté d'une vaste coupole couverte de peintures quelque peu criardes, représentant des guirlandes vertes et roses; dans une pensée très-bienveillante, nous allions dire qu'elle ressemble à un calice de fleur renversé , mais nous avons craint de surfaire les choses et, qui sait?
de scandaliser peut-être le vieil iman par une comparaison aussi profane.
Nous avons préféré aller nous accouder au balcon de la terrasse qui domine toute Tétendue de la Corne-d'Or. Un silence profond enveloppait le merveilleux paysagi^ du golfe, dont les sinueux détours rayonnaient de mil^ liers d'étoiles; des voiles blanches , des caïques sillonnaient la longue nappe bleue ; de grands oiseaux de proie, les ailes immobiles, décrivaient au-dessus de nos tètes leurs orbes solennels, et nous sommes restés long-i temps, au sortir de ces édifices de Tlslam, à rêver des destinées religieuses de FOrient.
LETTRE X
Tout le commerce de Stamboul est concentré sur un ieul point : le Bazar et ses environs. A Péra, vWle earopëenne, il y a des boutiques le long des rues comme dans toutes les villes ; mais on parcourt des quartiers entiers de Stamboul sans y voir presque d*autres mar* chands que les vendeurs de comestibles et les petits industriels ambulants qui présentent leurs bimbeloteries sur des tables volantes, ou accrochent des étoffes le long des murs. A certains jours de la semaine, on rencontre dans plusieurs rues des espèces de foires de vêtements et d'objets de ménage ; il y a aussi çà et là quelques couteliers à Top-Hané , et des chaudronniers près du séraskiérat; mais en dehors de ces exceptions, e'est au Bazar qu'il faut aller chercher tout le négoce de la ville. Je ne parle pas de celui des fonds publics et des changeurs qui a élu domicile à Galata, non plus <iae du trafic des femmes esclaves qui existe encore , inais soigneusement dissimulé aux yeux profanes et ironiques des giaours.
Cest donc au Bazar qu'il faut se rendre pour juger
de Taspect commercial de la ville et aussi pour se don^ ner Tun des plus amusants spectacles de TOrient. Il est peu de promenades qui attirent au même degré les Européens et qui leur soient aussi faciles. Lorsqu'on a traversé le pont de Galata et dépassé la mosquée de 11 Validé, on s'engage dans un dédale de petites rues montueuses et Ton se trouve sur-la-champ dans un quartier fort actif dont le mouvement et les échoppes annoncent au premier coup d'œil l'approche d'un grand centre industriel. Le courant de la foule va de ce côté et y conduit pour ainsi dire le voyageur inexpérimenté : la voie est mal pavée, encombrée de tas de pierres, coupée an milieu par des ruisseaux fort désagréables après les grosses pluies de l'hiver : les costumes européens s'y croisent dans un tumulte incessant avec ceux de l'Asie Mineure, de la Perse et de l'Asie centrale; de longues files de chevaux chargés de ballots et.de lourds chariots bulgares montent cette côte rocailleuse ; les marchands de chapelets arabes, de longues pipes, de cuillers d'écaille, de porte-cigarettes et d^autres menus bibelots se sont installés dans les environs. On passe une petite arcade, et l'on se trouve devant un portique toujours ouvert, assez étroit, qui semble donner sur un cul-de-sac trés-sombre. Est-ce l'entrée d'une rue bizarre ou d'une cour sordide? On hésite, et quand on avance de quelques pas, on est en présence d'une singulière perspective.
Plusieurs galeries couvertes, en arcades, éclairées d'un jour douteux par des fenêtres supérieures, s'ou-
rent de divers côtés. Elles sont de largeur et d*élcvaon inégales; les unes sont soutenues par des colonnes e pierre, les autres se présentent comme de longues renues; tantôt on y marche sur la terre, tantôt, et le lus souvent , sur des dalles disjointes où le pied tréocheàchaque instant. Après quelques pas dans ces voies oupées par d'autres voies, il semble qu*onsoit dans un lédale , et d*abord on est surpris, presque étourdi par e bruit, par le mouvement de la foule qui circule au ailîeu de ce labyrinthe plongé dans la pénombre» par les porteurs qui vous heurtent, les flâneurs qui vous coudoient, les chiens qui vous passent entre les jambes, les femmes voilées qui vont et viennent escortées d'enfants aux robes bariolées, la multitude des étalages qui te succèdent sans interruption, les cris des marchands qui vous sollicitent en grec, en turc, en italien, en arabe, k tumulte d'une multitude affairée, renchevôtrement mystérieux des galeries qui s'enfoncent dans des lointains inconnus.
Pour peu qu'on ait Tair d*hésiter, de venir pour la première fois, de regarder avec quelque étonnement Ifigitation des promeneurs, on est immédiatement accosté par trois ou quatre ofBcieux dont la nationalité Israélite est visible et qui se constituent, bon gré, mal gré, vos guides et vos interprètes. Le juif nomade est sur Kon terrain dans le Bazar : il vous reconnaît de loin, et vous êtes sa proie. Non pas qu'il ait quelque chose à ^^ndre, mais il s'occupe à conduire dans les détours de cette enceinte immense les étrangers ébahis. Souvent
même il vous a pressenti dès que vous êtes entré dans les rues adjacentes, et il vous accompagne sans que parfois vous vous doutiez de sa présence; Je me souviens que, lors de ma première visite, j'étais encore fort loin da Bazar quand je m'aperçus qu'un individu coiffé d*nn fez crasseux et revêtu d'une redingote çà et là béante me précédait de Tair officieux d'un cawas : au détour def rues, lorsque je me demandais si je ne me trompais point de chemin, il m'indiquait la vraie direction d'ua geste gracieux, et lorsque j'arrivai sous les galeries, il se mit, en dépit de mes observations décourageantes et comme s'il eût supposé que j'y mettais de la discrétion, à me mener chez des marchands de ses amis tout en me surveillant du coin de l'œil de peur que je ne vinsse à m'échapper par la tangente. Quelquefois, fatigué de son empressement et de ses obséquieux discours, je tentais de disparaître dans quelque ruelle ; mais il s'en apercevait sur-le-champ, me rattrapait vite et fit si bien que je demeurai, bon gré, mal gré, entre ses griffes pendant toute ma promenade, et qu'il parvint à soustraire à ma faiblesse une pièce d'argent au moment de nos adieux. Ses pareils pullulent au Bazar, plus souvent importuns qu'utiles, imposant leurs services, conseillant les acheteurs, donnant au marchand des avis simulés, s'entendant avec lui et prélevant sans nul doute quelques piastres sur les objets vendus. C'est une industrie au demeurant assez inoffensive, et je n'ai jamais pu me décider à rudoyer, comme font souvent les voyageurs, ces pauvres diables très-humbles, très-indifférents aux
ijnres, et qui piétinent toute la journée pour unbéné-^ ;e très-maigre ordinairement et toujours fort incerin. . .
Le Bazar est une cité commerciale où toutes les indusies ont leurs quartiers. Icf, ce sont les bijoutiers qui (aient derrière leurs vitrines d^assez belles parures, D général assez mal montées et dont les joailliers de Ws dédaigneraient fort la sertissure tout en admirant I grosseur et la limpidité des pierres, et Tétincelante ariété de ces trésors. Pltis loin, on entre dans le lomaine des passementiers, qui accumulent les galons l'or et d*argent, les pantoufles brodées, les ceintures vrillantes, les coiffures de velours couvertes de fines ffabesques autour desquelles les femmes turques enrouant la gaze blanche qui leur couvre à demi le visage. UUeurs, le département des fourrures, dont tous les orientaux aisés garnissent leurs pelisses, s*étend sur un Kaste espace; puis voici les marchands d'étoffes, les Eibricants de meubles, de tapis ordinaires, la multitude des petits commerces, cantonnés chacun dans leurs étroites échoppes, entre ces murs froids et noirs, le long de ces rues en arcades où le jour pénètre à peine, i&ais où de loin en loin , quand le temps est beau , on voit percer par les œils-de-bœuf de la voûte et des bas côtés un joyeux rayon de soleil. Ces galeries sont vraiinent étranges : les arcades succèdent aux arcades; tantôt la perspective fuit à perte de vue, tantôt les avenues se rétrécissent, décrivent de bizarres détours, ^ enfoncent derrière une forêt de piliers dans des obscu-
rites vagues qae traverse quelque mince colonne de lumière oblique ; ici le terrain est en pente, là il s^ élève; à droite, un couloir imprévu ouvre des sinuosités encombrées d*étoffes multicolores; à gauche, un escalier toat éhréché, usé, tortueux, aboutit à des cours intérieures 011 Ton aperçoit entre les toits des maisons adjacentes uiî carré de ciel bleu qui dore les murailles lézardées et sombres; au delà, on s'égare dans d'inextricables corridors, ou bien on est appelé dans quelque boutique mystérieuse où Ton entre en soulevant un rideau et où, entre quatre murs resserrés — car Tespace est envié au Bazar — les marchands vous étalent les tapis fins de Smyrne et de Perse. On continue sa route au milieu des interpellations de tous ces industriels empressés et des juifs qui vous sollicitent, au milieu de la foule énorme qu'on a souvent, sur certains points, beaucoup de peine à percer, et Ton arrive enfin devant une grosse porte de fer qui donne accès dans le sanctuaire , dans le cœur même du Bazar, la salle réservée aux objets d'art, le Bésestin.
Le jour est ici de plus en plus sombre : sur des estrades de bois d'un mètre environ de hauteur encombrées d'étagères, de coffrets, de vitrines où sont renfermées les choses précieuses , se tiennent accroupis, chacun dans son compartiment spécial, des marchands exclusivement musulmans, le commerce dans l'enceinte du Bésestin étant absolument interdit aux juifs et aux chrétiens. Quelques-uns de ces marchands sont coifles du fez et revêtus de la stamhouline; d'autres, et c'est
3 plus grand nombre, portent le turban blanc ou vert t la longue pelisse. Il y en a qui s'empressent, au doindre regard du passant, à lui oflTrir leurs bijoux, eurs poignards à mancbe de jade, leurs sabres à lame lamasquinée, leurs kaouglous (sorte de petites étagères ravaillées à jour, dorées ou peintes), leurs tables ncrustées en nacre, les tapis rares, les ceintures de Circassiennes en tresses d'or et de corail, des plats de la Chine et du Japon, des ftols émaillés, des coBrets l'ébène et d'ivoire, les disques de cuivre surchargés de dessins persans, les miroirs ovales, les aiguières gravées ; qne sais-je? la multitude des curiosités de TOrient. D'autres, plus calmes, dédaigneux au fond de tous ces étrangers qui viennent là satisfaire leurs caprices, jettent un regard froid sur les giaours et daignent à peine répondre à leurs questions : on les voit caresser leurs longues barbes d'un air majestueui comme s'ils étaient plongés dans une contemplation mystique ; assis, les jambes croisées sur leurs larges coussins, ils ne se dérangent pas aisément, et il faut qu'ils aient un grand espoir de vendre avec un superbe bénéfice pour qu'ils se lèvent en l'honneur d'un chrétien. Ils ne soBt pas moins rapaces que les autres, surfont avec audace les objets qu'on leur désigne, et ne les cèdent pas moins à un prix trois ou quatre fois inférieur à celui qu'ils ont imperturbablement indiqué d'abord. Le Bazar est l'inverse des magasins à prix fixe. La lutte entre l'acheteur et le vendeur se poursuit ici avec une étrange vivacité. A celte question : « Combien
ceci ?» le marchand ne manque jamais de répondre en fixant une somme insensée. L*amateur se récrient rabat immédiatement dans des proportions incroyables : par exemple, s'il marchande un objet dont le possesseur réclame dix livres turques (230 fr.)» il en offre deux. Le majestueux Osmanli ne s'irrite point de cette réponse qui ressemble au fond à une insolence : il se borne à lever la tête de bas en haut» en faisant claquet.ses lèvres, ce qui est le geste^négatif de TOrient. C'est ici que le truchement juif s'interpose : d'un côté, il essaye de persuader au passant que l'objet vaut plus que son offre; de l'autre, il insinue au marchand que son prix est beaucoup trop élevé. Pour peu que ce dialogue continue, la foule des oisifs s'assemble et s'intéresse à la discussion. De part et d'autre alors on se fait quelques concessions : rarement on tombe sur-le-champ d'accord; rétranger impatienté tourne le dos en affectant la plus complète indifférence; le Turc le laisse partir; mais dès que sa victime a fait dix pas, il lance le juif qui* sollicite le dernier prix : on le fixe avec un léger avantage pour en finir, et il est bien rare que le vénérable brocanteur ne se décide pas, avec un air aussi désolé d'ailleurs que si ce marché l'avait ruiné. Il est vraisemblable qu'il gagne deux ou trois cents pour cent; mais il s'était toujours flatté de mieux faire.
Il est rare qu'on sorte du Bazar sans y laisser quelques plumes. Imaginez que cet immense magasin de curiosités est presque la seule promenade habituelle de Stamboul en dehors des grandes excursions; aussi Ton
f va sans cesse et Ton finit par connaître à peu près tout ce qui s^y trouve. Ne fut-on pas amateur de bibelots, qu'on le devient par la force des choses : on prend goût à ces mille inutilités, foH coûteuses au demeurant. Parfois, il est vrai, on rencontre une occasion, soit que le marchand ait« lui-même obtenu dans quelque vente publique un objet à vil prix, soit qu'il ait grand besoin d'argent. Alors, on est encouragé à continuer, et Ton paye cher ordinairement, une autre fois, ce petit triomphe. Puis un achat en appelle souvent un second. Si Ton a une étagère, il faut bien se procurer un vase de Chine pour placer dessus, et parfois un pendant sur un second mur. Un poignard ciselé à manche de jade , un fusil nacré , un sabre à lame de Damas, une masse d'armes couverte d'arabesques d'or, appellent nécessairement la formation d'une panoplie; on se trouve ainsi entraîné dans une série de dépenses sans fin, et j'ai des amis à Constantinople qui pour avoir un jour, par désœuvrement, emporté un pauvre petit objet du Bésestin, ont fini par transformer leur appartement en un musée oriental.
Il y a des instants plus ou moins favorables : quelque^ fois, pendant une quinzaine de jours, on ne trouve vraiment rien qui ait une sérieuse valeur; alors les badauds, les gens de passage, les voyageurs qui veulent simplement avoir un souvenir de leur promenade et ne s'inquiètent pas delà beauté de l'objet, pourvu qu'ils puissent au retour le montrer dans leur salon comme venant de Constantinople, 'trouvent encore une abondante
pâture; mais les connaisseurs, ceux qui ont du temps devant eux et ne veulent donner leur argent que contre des choses précieuses , reviennent à Péra en déclarant qu*il n'y a plus rien au Bazar. Ils attendent quelques semaines, et le marche est sinon renouvelé, du moins fort enrichi : il est venu des caravanes ; des ventes aux enchères ont eu lieu dans la maison de quelque pacha ruiné ou dans les réunions particulières des marchands du Bésestin ; tout alors a changé d'aspect, et les amateurs prélèvent leur butin; ils mettent la main sur des objets curieux, uniques souvent et qu'on ne rencontrerait pas dans les magasins de l'Europe, mais rarement, il faut bien le dire, sur ces choses d'un prix exceptionnel réservées aux grands banquiers et aux princes. Le Bazar, sur ce point, est en décadence, et depuis que les transactions avec le dehors sont devenues plus faciles par les voies de communication qui se multiplient, l'exportation enlève trop souvent au marché local les véritables merveilles.
Faire le tour du Bésestin n'en est pas moins une des agréables distractions de Constantinople : j'y ai passé de bien bonnes heures, marchandant tout, maniant tout, m' entretenant avec les braves négociants turcs dans un langage impossible, mêlé de quelques mots de leur idiome et de quelques phrases de français, complétées par une mimique expressive. Sur ces estrades encombrées de tant de choses qu'il semble toujours que srTon en déplace une seule, tout l'échafaudage va s'écrouler, les yeux de l'amateur sont attirés sans cesse par quelque
objet slngalîer, venu on ne sait d*où (le vendeur l'ignore lai-même la plupart du temps), qui n'a souvent aucune valeur intrinsèque, et dont le prix se règle uniquement d'après l'intensité du caprice de l'acheteur combinée avec la prétention arbitraire ou l'instinct psychologique du marchand. Ainsi se débattent tous les jours, dans cet immense magasin de bric-à-brac, une multitude de transactions verbales ( il n'y a ni notes ni reçus au Bésestin ) qui s'élèvent assurément à un chiffre fort élevé. On rencontre là des gens des quatre parties du monde, les costumes les plus variés, les types les plus divers; on y entend parler cinq ou six langues, et Ton y assiste à de véritables comédies où il se déploie infiniment d'esprit, de ruse et de diplomatie. A trois heures précises, le marché ferme : les grosses portes roulent sur leurs gonds; les négociants placent devant les vitrines ou les armoires encastrées dans la muraille des volets de bois fermés par de larges barres de fer ; il laissent à la garde d'Allah les meubles de l'étalage extérieur, et la plupart, étendant devant eux, sur leur estrade, un petit tapis de prière, se mettent à faire leurs oraisons avec force génuflexions. Il faut leur rendre cette justice que le passage du visiteur attardé qui jette un dernier coup d'œil sur les objets demeurés en dehors leur semble très-indifférent, et qu'ils sont dominés, q^uelle que soit leur rapacité ordinaire, par leurs devoirs de bons musulmans.
Quand le Bésestin est clos, on se répand dans les autres galeries : il y a une infinité de magasins de
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curiosités^ en grande partie occupés par des juifs et qui son! établis aux environ». On y entre, on s*y installe^ on y prend une tasse de caié, on y fume des cigarettes pendant qu'Abraham , Isaac ou Jacob déploient de¥ant vous des tapis, des étoffes de soie brodées, montreat des vestes de femme couvertes d*arabesques d*or, des lampes de Damas, des faïences de Perse, et les innombrables bijoux , armes, vases de Saxe, boites de laque, chapelets musulmans, chandeliers de mosquée, coupes de cuivre ciselées, qui constituent son fonds de commerce. Il en tire ordinairement fort bon parti, à sa grande satisfaction, et il faut ajouter à la nôtre, car enfin chacun se fait ainsi son petit trésor peu à peu, et nos ameublements prennent lentement un aspect tout à fait original. 11 n'y a personne parmi les gens un peu aisés qui n'ait une foule de curiosités; cela représente à la fin une certaine somme, maison s'entoure a.vecjoie de toutes ces jolies superfluités dont chacune est on souvenir»
Il y a encore, non loin de là, trois centres considérables de commerce ; d'abord une vaste galerie couverte qu'on appelle le Bazar égyptien et où se vendent toutes les épices de l'Orient r'Todeur du poivre y monte aux narines, et Ton ne s'arrête guère dans ces parages. Plus loin une grande cour, appelée le Validé-Khan, est réservée aux marchands de la Perse : tous les magasins sont à l'intérieur, et les amateurs de tapis fins y trouvent ample pâture. Enfin, àl'une des portes du Bazar s'ouvre une sorte de cloaque, formé de baraques en bois à
moitié disloquées où les rebuts, les objets cassés, les rieux habits, la ferraille couverte de rouille s'entassent sur des planches vermoulues. Étrange amoncellement de haillons misérables, d'ustensiles ébréchés, d'objets sordides. C'est le marché des pauvres et des mendiants : on lui a donné un nom digne de lui : a le Bazar des poux n ; et en effet il semble que la vermine remplisse ces loques immondes que toute une population de la cour des Miracles remue, secoue, marchande, achète toute la journée au milieu d'un tumulte et d'un bruit indescriptibles. Un large rayon de soleil illumine ces étalages rebutants, cette foule déguenillée, fait resplendir les cuivres bossues, les cristaux de pacotille^ les galons fanés. Le luxe de la ville vient échouer là : on a devant soi les épaves d'une civilisation ; on comprend ce que deviennent les choses après un long usage, et quelles formes décrépites, ignobles et dégoûtantes elles prennent avec le temps avant de retomber en poussière.
En sortant de l'atmosphère étouffée du Bazar, npus^ aimons à aller respirer sur la grande place du Séraskiérat où l'on pénètre par une porte monumentale, moderne d'ailleurs, ornée de petites colonnettes de marbre et flanquée de deux pavillons également de construction récente, où le sultan et les princes se reposent parfois lorsquMls vont par la ville. A côté, s'étagent les dômes de la mosquée aux pigeons, et au milieu de la place une superbe tour de pierre blanche cannelée s'élève à une grande hauteur. Bien des fois, quand
le ciel était complètement dégagé de nuages, je sais monté au sommet de cet édifice. De là on contemple le plus merveilleux spectacle de la création.. « N*eût-on qu*une heure à passer sur la terre, s'est écrié Lamartine, il faudrait la passer sur la tour du Séraskiérat. ^ Constantinople, la Marmara, la côte d'Asie, l'entrée da Bosphore, la Corne-d'Or, TOIympe de Bithynie couvert de neige, les profondeurs verdoyantes d'Ëyoub et des Eaux-Douces d'Europe se déploient dans un panorama immense : l'azur du ciel et l'azur des eaux se confondent dans une prodigieuse harmonie ; les maisons en amphithéâtre, les coupoles et les minarets, les dentelures des rivages, les vagues ruisselantes de soleiJ, les navires de la flotte ottomane, les bateaux à vapeur qui sillonnent la mer, les voiles des barques de pêche, les troupes d'oiseaux blancs qui se balancent au-dessus des flots, tous les rayonnements et toutes les grâces de la nature des choses éblouissent à la fois le regard. Au premier étage, percé de larges fenêtres cintrées, on voit par chaque ouverture un nouveau tableau qui semble plus splendide que celui dont on vient d'admirer les formes séduisantes et les transparences lumineuses; sur la plate-forme supérieure, où rien ne divise le regard, on est pénétré jusqu'au fond de l'âme par la plus éclatante des visions terrestres; on plane dans la fluidité de l'éther, au-dessus de la grande cité qui étincelle, du détroit pareil à une immense vasque de saphir, de la^ Propontide qui étend ses perspectives infinies, des îles qui détachent leur ombre douce sur le
'ond clair da golfe d*Ismidt; les yeux s'enfoncent dans. es lointains, s'enivrent d*azur, se remplissent des milliers d'étoiles qui tremblent à la surface de la Cornei*Or; on oublie le monde, on croit voir un paysage paradisiaque, et il semble que l'air retentisse d'un mélodieux Gloria in excelsis, murmuré par des voix invisibles de tous les côtés de l'horizon.
LETTRE XI