LA CORXE-DOR ET LES EAUX-DOUCES D'EUROPK
Lorsqu*on entre dans- le Bosphore et qu*on a doublé le cap du Sérail, on volt s'ouvrir à sa gauche un golfe profond : sur ses rives s'élèvent en étage, d*un côté Stamboul et ses maisons de bois multicolores d'où s'élancent les dômes des mosquées et les flèches des minarets; de l'autre, Galata et Péra. Il s'étend et s'allonge en se courbant légèrement vers son milieu; les mâts des navires s'y pressent comme les arbres d'une épaisse forêt; au loin, tout au fond de cette longue ouverture qui ressemble à l'embouchure d'ua fleuve, des collines vertes ferment l'horizon. Ce golfe, le plus beau port que la nature ait offert aux hommes, c'est la Gorne-d'Or. Elle a bien en effet la forme d'une corne évasée à sa base et s^amincissant vers l'extrémité, et q,uand on la regarde d'en haut illuminée par le soleil, elle parait émaiUée d'étincelles se mouvant sur une surface translucide d'un bleu de saphir.
Notre caïque à trois rameurs semble voguer dao» des rayons ; l'air qui nous enveloppe, la brise qui nous caresse le visage, sent pénétrés d'une clarté resplen*
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dissante ; on flotte dans la transparence de la lumière, Jans une sorte d'auréole, et Ton se recueille doucement, couché au fond de cette petite barque mince à pointes dorées, qu'un mouvement brusque pourrait Faire chavirer, et qui file sur Teau avec une étrange rapidité. Nous passons le premier pont de bois, nous traversons la baie des navires qui bordent les deux rives , nous voyons se développer devant nous toutes les élégances et toutes les séductions de la cité. Le caïdji, comme les gondoliers de Venise au détour des rues , pousse un cri pour prévenir derrière lui les autres bateaux qui passent : parfois le remous du bateau à vapeur qui dessert le golfe nous berce sur de larges vagues; les oiseaux de mer se balancent au-dessus de nos tètes; nous nous oublions dans une rêverie indécise, en regardant errer au fond du ciel clair les nuées que le vent capricieux de ces vastes espaces pousse incessamment de la mer Noire à la Pro-* pontide, et de la Propontide à la mer Noire. De nombreux caîques croisent le nôtre : à Constantinople, on vit souvent sur Teau; les rues sont laides, les espaces considérables; la Corne-d'Or est un chemin qui abrège bien des distances : puis le calme profond du paysage, Tinsensible balancement de la barque, Fimmobilité du corps exigée pour l'équilibre, les âpres parfums de la vague, flattent doucement la paresse humaine et favorisent surtout cette contemplation indéfinie, sans but et sans fatigue, où se complaît l'imagination des hommes de l'Orient.
J*ai parlé du premier pont construit en bois à Fembouchure du goUe. Un second pont en fer traverse an peu plus loin la Corne-d'Or; au delà, sur la rive gauche, en venant du Bosphore, s'étend le faubourg grec du Phanar. Imaginez une longue rue, étroite, noire, remplie d'une boue intarissable, bordée de bontiques de sombre apparence et de maisons pareilles à des forteresses, antiques demeures génoises, dont les murs épais sont faits de pierre et de briques alternées, dont les rares fenêtres sont soigneusement grillées de fer. Les mâchicoulis, les fortes clôtures, les dehors simples et redoutables de ces constructions curieuses, attestent chez leurs hôtes des siècles passés la préoccupation de se défendre contre les rôdeurs de nuit qui exploitaient alors ce quartier sinistre et. aussi contre les agressions soudaines de la populace d*alentour. Dans ces maisons, qui sont aujourd'hui des vestiges d'un état social de défiance et de guerre, les grandes familles grecques qui s'étaient maintenues à Constantinople après la conquête avaient accumulé de grandes richesses et cherchaient évidemment à dissimuler leur fortune réelle sous l'aspect triste et inhospitalier dé leurs demeures.
Mais en même temps ces habitations massives, qui semblent, lorsqu'on les voit de la rue, à la fois lugubres et humides, ouvrent leur façade opposée sur la Corne-d'Or qui baigne leurs jardins et remplit de rayons leurs fenêtres. Une fois le seuil franchi et la lourde porte de fer refermée sur le visiteur, la lumière