LA CORNE-DOR ET LES EAUX-DOUCES D'EUROPE
renient chers à l'islaoïisme, n'admettent aucun chrétien dans leur enceinte. On nous a dit que des objets d'une haute valeur religieuse — entre autres le tapis de prière de Mahomet — sont conservés sous leurs voûtes sacrées. C'est là qu'est tombé le premier chef ottoman qui ait donné sa vie pour conquérir Byzance : le martyr Ëyoub a laissé son nom au village qui s'est formé peu à peu autour de l'emplacement où il a péri. Rien, toutefois , n'est plus clair et plus gai d'apparence que cette petite bourgade vouée au culte des morts : le soleil ^ jette ses plus brillants regards sur les innombrables tombes ; il y a une rue toute bordée de ces jardins charmants où apparaît derrière les murs de marbre et les légères galeries de fer la multitude des pierres funéraires. Une fontaine entourée de grillages dorés, couronnée de larges plaques de faïence verte sur lesquelles sont inscrits en lettres d'or des versets du Coran, avance sur la voie ses courbes harmonieuses; des turbés y dressent leurs coupoles', des cyprès y élancent leur sombre silhouette ; au fond, le bois funèbre ouvre ses noires perspectives. En haut de la colline, la vue s'étend sur toute la Corne-d'Or, et au loin on voit miroiter dans une brume légère l'étincelantc perspective de Constantinople jusqu'à l'entrée du Bosphore.
Au printemps, le vendredi, il faut pousser plus loin sa promenade, et remontant la petite rivière qui se jette dans le golfe, aller jusqu'aux Eaux-Douces d'Europe. Un spectacle/ inattendu saisit le regard après quelques détours : la rivière, large d'abord et qui coule
tries abondent dans ces ruelles sordides. On a hâte (h^ retrouver les horizons du golfe, Teau brillante, Tair libre et le vaste ciel.
Sur Tautre rive , des établissements publics préseiK, tent leurs larges façades : le palais de FAmirauté, coih struit en marbre blanc, s^élëve au bord de la CornH d'Or près des bâtiments de TArsenal qui retentisse sans cesse du bruit des marteaux. Peu à peu le gel se rétrécit : le verdoyant amphithéâtre qui le termi accentue davantage ses contours; on voit sortir d arbres les dômes et les minarets des mosquées d'Eyoabi Il est peu de villages aussi séduisants; les maisons sont groupées au pied de la colline comme par un habile paysagiste; les rues, exclusivement turques, préseih tent les lignes fantasques de la plus irrégulière archh tecture; on y remarque les costumes deTancien temps, les grands turbans évasés, les pelisses ornées de fourrures, les larges culottes blanches, les majestueuses physionomies de TOttoman de race pure. Ëyoub est un terrain vénéré : les musulmans envient le bonheur suprême d*étre enterrés dans ses cimetières ombrés, calmes, encadrés de grilles dorées, remplis de colonnettes blanches et qui se prolongent jusqu'au sommel de la colline, sous Tabri de cyprès centenaires.
C'est le pays des traditions les plus saintes t. le giaoor, à tort ou à raison , s'y croit regardé de travers par les indigènes; des groupes d'enfants lui jettent, dit-on, parfois des pierres ou le poursuivent de leurs huées stridentes. Les deux mosquées , sanctuaires particuliê-
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brayants éclats de rire; des musiciens ambulants, à demi artistes et à demi mendiants, font entendre ^es fifres aigus, des sons de corde monotones ou les grelots de leurs tambours de basque ; des marchands de sucreries, de gâteaux secs, promènent leurs étalages peu appétissants à traders la foule; des misérables couverts de loques informes accablent les passants de leurs plaintes importunes et que nul 'refus ne décourage. Le catqne aborde à grand'peine au milieu de ces réjouissances de la vie ottomane : tout le long de la rive^ des barques encombrent les nombreuses échelles ; beurtés par les uns, heurtant les autres, nous arrivons enfin à mettre pied à terre et nous suivons le bord de la rivière à travers ioui le tumulte de la fête.
Les boutiques de restaurateurs en plein veni envoient aux narines la fumée de leur cuisine incompréhensible pour des palais européens; les morceaux de viande etle lait caillé s^y mêlent à des sauces remplies d*ingrédients suspects : on vecse dans dé grands verres médiocrement rincés une limonade où il semble qu'on voie flotter des fragments de choses inconnues ; des gens déguenillés portent de grandes cruches sur leurs épaules et offrenl aux passants des rasades d'eau claire que la sobre population turque avale avec satisfaction ; des cavaliers, sur une étendue laissée libre, font des courses et se lancent des javelots avec les cris aigus, les gestes impatients^ l'ardeur sauvage de la fantasia arabe. C'est un va-etvient éblouissant, un mouvement perpétuel devant les femmes assises qui promènent leur regard tranquille
rapidement, encombrée d'iles de roseaux, entre des^ rives planes, se rétrécit peu à peu, et les collines arides qui ferment Fhorizon se rapprochent à une faible distance du petit fleuve. Entre le rivage et ces éminencei ' qui s'abaissent et se relèvent, ici couvertes de bruyères, là jonchées des pierres plates d'un vaste cimetière armé-' nien, plus loin couronnées par des troupes errantes ie^ moutons, de chameaux ou de chèvres, des prairies étendent leur fraîche verdure. De nombreux caîquesi accompagnent le nôtre, remplis de Turcs qui chau^'l tent, rient et jouent d'instruments bizarres : des pontf' de bois légers, pareils à ceux d*un parc, égayent h perspective, et tout à coup, à un coude de la rivière, une foule en fête apparaît. Sous des arbres plantés an' bord de Teau où se mire leur feuillage, une multitude de femmes turques vêtues de féredjés aux couleurs éclatantes, voilées du yachmak de gaze, sont assises sur des tapis. Chaque harem forme groupe avec les enfants^ qui courent et dansent à Tentour et les eunuques noirs accroupis. Le rose clair, le bleu tendre, le violet foncé, le jaune d'or des pelisses de soie étincelient sur le fond vert de la prairie et ressemblent à des papillons ou à des fleurs épanouies sous le soleil.
Des troupes de bohémiennes, avec des colliers de verroterie, les cheveux ébourifies, les ceintures cba« toyantes, forment des danses étranges. Des diseurs de bonne aventure, des conteurs d'historiettes comiques, souvent obscènes, placés devant un demi-cercle d'auditeurs ébahis, gesticulent et babillent au milieu de
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sablées et qui plonge ses enfoncements ombrés, ses fraîches retraites bien loin dans la vallée profonde. De ces masses de verdure s'élèvent un kiosque de marbre et une petite mosquée; un pavillon dont le toit est soutenu par de minces colonnettes se mire au bord de Teau qui roule sur des degrés de marbreet qui rempIitTair de sa fraîcheur et de son murmure : c'est le jardin réservé des sultanes, et nul, si grand qu'il soit parmi les Turcs, lorsqu'elles s'y promènent, ne pénètre dans ces détours où Ton aperçoit passer à travers le feuillage, comme les ombres heureuses du paradis de Mahomet, les femmes du harem impérial. Quelquefois, elles s'approchent du rivage, et l'on voit leurs gracieuses silhouettes velues de satin de diverses couleurs se détacher sur le décor verdoyant. Mais elles disparaissent vite, vainement suivies par les regards curieux des giaours et par les yeux jaloux des femmes de l'autre rive, qui contemplent avec admiration ces créatures privilégiées qui ont atteint l'idéal de la femme d'Orient : la gloire suprême d'appartenir au sérail du maître.
Cette promenade, vraiment originale, se continue durant tout le jour; lorsque le soleil s'abaisse et n'éclaire plus de ses rayons obliques et roses que le sommet des collines, alors cavaliers et carrosses reprennent la grande route pavée qui va des Eaux-Douces à Dolma- Bagtché , et suivent par. le faubourg de Pancaldi la route de Péra et de Stamboul; les caïques démarrent etdéBlent rapidement le long de la rivière pour regagner la Cornc-d'Or. Dans le golfe, tous les bateaux se
sur ce singulier spectacle, devant les graves fumeurs de narghilé qui s'absorbent dans la contemplation de la vapeur bleue qui s'élève en spirale.
Un peu plus loin s'ouvre une vaste avenue encombrée de voitures qui ne font pas honneur à la carrosserie de rOrient; des pataches de l'autre siècle, et des fiacres de louage fanés, usés, traînés par de maigres haridelles, se suivent au pas le long de la rivière canalisée, au milieu de tourbillons de poussière : dans ces voitures, des femmes élégantes sont empilées avec des enfants; çà.et là, un coupé moips délabré se présente : un eunuque noir est sur le siège à côlé du cocher; on reconnaît quelques Circassiennes.da harem d'un pacha; quelques-unes sont jolies, et leur voile transparent leur donne incontestablement une grâce étrange ; peut-être doivent-elles cet éclat au fard dont elles se couvrent le visage, au noir qui allonge leurs yeux, au blanc et an rosé dont elles sont invariablement peintes. Lassées par le long ennui du sérail, elles cherchent à s'amuser, à nouer des intrigues; elles font des mines au passant, et rien ne les divertit davantage que de se voir suivies par quelque naïf qui leur offre un bouquet, parfois même un billet doux.
Il se passe, dit-on, quelquefois des incidents romanesques pendant ces bienheureux vendredis des Eaux- Douces, soit à la faveur de la distraction des eunuques, soit grâce aux bachichs que les amoureux leur prodiguent. De l'autre côté du canal, s'étend un grand et beao parc rempli d'arbres, dont les allées sont soigneusement
LETTRE XII
LA HIÉRARCHIE OTTOMAXE
Interrompons cette fois, si vous le voulez, l'élude des monuments et des paysages pour parler un peu de la société ottomane. Je dois dire, il est vrai, que je ne saurais avoir la prétention de la décrire exactement par cette bonne raison qu'elle est à peu près fermée aux Européens. La conversation des femmes, qui, dans les autres pays, est «î utile aux voyageurs pour Tétude des mœurs et des idées, nous est complètement interdite. Le harem est bien clos par les usages plus encore que par les grillages des fenêtres ou par les eunuques noirs. Nous ignorons ce qui s*y passe, et lorsque des dames européennes de haut parage sont admises dans ces enceintes et racontent ce qu'elles y ont vu, cela se borne au récit d'un petit goûter de confitures accompagné de café et de quelques cigarettes. Nous savons aussi que les femmes turques sont fort curieuses des robes et coiffures de leurs visiteuses, et qu'elles veulent se rendre compte des moindres détails de leur toilette. Tout le reste est un mystère. On n'oserait môme en parler à un Turc , sous peine de passer pour un homme fort mal ^levé et de se voi^ opposer le plus obstiné silence. '
dispersent : on se retrouve bientôt presque solitaire, bercé doucement par les petites vagues, et Ton regarde au-dessus de sa tête le ciel qui s'assombrit peu à peu, tandis que les caîdjis penchés sur leurs rames se hâtent vers Constantinople» dont la brume du soir envahit les mille navires et les ondoyants horizons.
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ecclésiastiques, pédagogiques et judiciaires auxquelles ils sont appelés. La carrière iles mosquées, qui n*inplique d'ailleurs aucun sacerdoce, car il n*y a pas dans l'Islam de consécration sacerdotale, de prêtre proprement dît, embrasse à la fois la garde du temple, la direction de la prière, la prédication, renseignement et la distribution de la justice selon le chér'ij loi entièrement déduite des principes du Coran. Les simples interprètes de cette loi sont les khodjas, c'est-à-dire professeurs : on arrive à ce grade après un examen auquel sont soumis tous les softas, étudiants qui se desti« nent à la carrière religieuse. Les khodjas ioxxxiejA ainsi une sorte de bas clergé; mais ceux qui, par leur piété ou leurs connaissances, se distinguent de leurs collègues, ne s*arrêtent pas à ce degré. Ils deviennent successivement kibar-muderissiny ou membres de renseignement supérieur, fuïsmakradj^mevlevieti, ce qui signifie qu'ils sont investis de la dignité de mollahs des villes saintes. Ceux qui ont plus d'ambition ou plus de mérite ont de quoi se satisfaire dans la série des titres plus élevés : ils peuvent arriver d'abord au rang de hiladi kamsa mevlievieti, o^ mollahs des cinq villes saintes, lesquelles sont, comme on sait, la Mecque, Médiuç, Jérusalem, Damas et Aadrinople : plus tard,, ils sont placés dans la catégorie des araméin-chériffeince, qui veut dire qu'ils ne sont plus seulement fnollahs, mais bien chérifs des deux premières villes saintes. Enfin, s'ils sont dignes de conquérir une place plus haute, ils reçoivent le nom à* Istambol-payessi , ou dignitaires de Stamboul, et de
Donc, de la part des femmes, aucune indiscrëlion à espérer : les hommes ne sont guère moins impénétrables pour tout ce qui concerne leur vie intérieure. Cest sealera'ent leur vie politique , celle qui se passe en dehors des murs de leurs demeures, qui peut être accessible aui curiosités européennes. J'essayerai , dans mes prochaines lettres, de vous donner quelques détails sur leurs mœurs et leurs usages; mais je voudrais auparavant décrire l'organisation extérieure de la société. Nulle part il n'en est de plus démocratique, en ce sens que les Turcs n'ont pas, comme nous, d'anciennes familles ni de classes élevées. Le fils d'un ministre peut devenir portefaix ou rameur de caîque, de même que l'homme du peuple peut être revêtu demain des plus hautes dignités, s'il est assez habile pour y parvenir. Il n'existe pas de noms de famille : on connaît à peine son grandpère, et au delà nul n'a la moindre idée de sa race. Les Turcs ont cependant des grades, tant civils que. militaires ou religieux, et cette classification, fixée par décret du souverain, représente l'ordre, la hiérarchie sociale. On^'peut diviser ces titres en quatre classes distinctes: ceux qui sont réservés aux interprétateurs de la loi sacrée, ou mollahs et ulémas; ceux qui appartiennent spécialement aux fonctionnaires; ceux qui sont simplement des dénominations honorifiques; enfin les grades militaires.
Les ulémas forment une corporation des plus considérables, non-seulement par leur nombre, mais encore -par Finfluence que leur donne la quantité de fonctions
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minelle» correctionnelle, commerciale, civile et de simple police, soit entre musulmans, soit entre chrétiens et musulmans. Mais à côté d'eux il y a d'autres tribuoaui désignés sous le nom de mekhémés et qui s'inspirent uniquement de la loi religieuse ou chér*i. Ils connaissent de toutes affaires entre musulmans qui les rédament, de toutes les causes immobilières ou testamentaires, que les plaidants soient musulmans, chrétiens ou étrangers, «t ils sont placés sous la direction du cheik-ul-Islam.
Je ne sais pas si les procès jugés en vertu du chér'i sont mieux ou moins bien réglés que les autres , mais il est certain qu'on ne décide -^ans les mekhémés que d'après le témoignage. 11 faut qu'on s'y défie singulièrement des papiers et de l'écriture, car aucun document n*y est admis comme preuve. Tout plaideur a ses jiémoins qu'il amène, comme ailleurs un avocat exhibe )m dossier. Si les conditions exigées par la loi religieuse étaient toujours remplies, ce ne serait pas un trop mauvais système; car, d'après elle, tout témoin doit être un très-saint homme, faire ses cinq prières par jour, s abstenir de viandes impures, se livrer à toutes les ablutions prescrites, etc., et il ne serait pas probable qu'un personnage aussi respectable voulût commettre un faux témoignage. Mais, dans la pratique, il serait malaisé d'être si scrupuleux dansles^cboix, et l'on m'a raconté qu'on trouve trop souvent dans la salle des Pas perdus ainsi qu'en plusieurs autres pays du monde beaucoup de gens qui attendent, en fumant leur ciga«
là peuvent atteindre au suprême honneur d'être soudours Rouméli ve Anatoli, ou dignitaires des sièges de Roumélie et d*Anatolie. Les théologiens qui ont reçu Tun de ces trois derniers titres ont droit , dans les grandes cérémonies, à un costume Tort majestueux : les araméiti'Chériffein portent une robe violette ; les IstamhoUpayessi, une robe gris clair, et les soudours, une robe verte : tous ont sur la tête un turban blanc entouré d'une large bande d'étoffe d'or, et je dois ajouter que la troupe de ces vieillards à longue barbe, montés sur des chevaux arabes qu'un écuyer tient à la tête, fait vraiment un grand effet dans un cortège. On se sent en présence de personnages vénérables qui ont blanchi dans l'étude des lois sacrées, et qui représentent une multitude de fidèles fervents, passionnés, une des pins puissantes constitutions de l'humanité. Au sommet de cette hiérarchie est placé ]e cheik-ul-Islam (le vieux de l'Islam), chef des interprètes du Coran, le premier personnage de la religion musulmane après le sultan, qui le nomme , et en même temps ministre des choses i religieuses aussi bien que de la justice dans une certaine mesure.
Je dois expliguerce dernier mot : la justice relève en partie du cheik-ul-Islam, parce qu'il y a deux sortes de tribunaux. Ceux qu'on appelle nizûtniés (du moinizam, qui signifie règlement) sont composés de musulmans et de chrétiens, et dépendent du ministre laïque de la justice ; ils jugent d'après les lois et codes généralement iraduits des législations européennes , en matière cri-