LETTRE PREMIERE
Cest à Orsova et à Turno-SeTerin, tètes de ligne du chemin de fer de la Valachie, qtie Vx)n a la première vision vague de TOrient. Jusque-là, plus ou moins, sur toute la ligne de Vienne à Pesth et dé Pesth à Basiacb , on a eu le sentiment d^une civilisation singulière sans doute, excentrique souvent, mais enfin toujours occidentale par ses tendances et ses aptitudes. Au contraire, lorsque, après avoir descendu le Danube pendant quelques heures, passé le sombre défilé de Kazah et les écueîls des Portes de Fer, on aborde à Turno- Severin, comme je Tai fait, pat un beau coucher de soleil qui dore les grandes eaux du fleuve, illumine de ses clartés magnifiques Tintense azur du ciel et projette ses rayons sur le docher grec de la ville roumaine, on sent qu'on est à la frontière d*un monde
s LETTRES DU BOSPHORE.
nouveau, qu*on va respirer une autre atmosphère, et surtout qu*on est loin de la patrie.
Il est difficile de définir cette impression ; telle qu'elle est, incertaine encore, mais décisive, on la subit sans bien se rendre compte des motifs qui Timposent, car enfin on y a été conduit par une série de transitions presque insensibles dans les costumes, les physionomies des hommes et les formes du paysage. On ne la comprend clairement que plus tard, lorsque le spectacle pressenti, entrevu, se développe de plus en plus et la justifie, lorsque les indices progressifs, indéterminés d*abord, de plus en plus accentués, à un moment donné se transforment tout à coup en un fait évident et palpable. Néanmoins, dès Turno-Severin , on voit qu'on entre dans une région inconnue. Quand le lendemain matin, à la gare, j'ai traversé la foule bizarre qui se pressait autour du chemin de fer, j'ai constaté en un instant que de degrés en degrés j'avais franchi des abîmes et que je me trouvais au milieu de races étranges : c'était pour ainsi dire la première assise de cette Babel que nous appelons l'Orient où se retrouvent et se mêlent tous les types, toutes les langues, toutes les mœurs et toutes les formas de la pensée ou de la fantaisie humaine dans un désordre qui a son harmonie. Comme je vous le disais, c'est une impression, mais elle est profonde. Le paysan valaque , revêtu de son sayon grossier; le pope à la longue barbe noire, coiffé de son bonnet ou chapeau sans bords, en forme de tuyau ; la fémn^e roumaine habillée d'étoffes voyantes et la plu-
part da temps nu-pieds ; les demi-dames du pays imitant gauchement les modes françaises avec des robes venues on ne sait de quelle marchande à la toilette de bas étage et des vestes de velours noir bordées de fourrure teinte en jaune vif; les portefaix bulgares ^ les laboureurs de Craiova, de Pitesti » accoutrés encore aujourd'hui comme les Daces vaincus que la Rome impériale a sculptés sur les spirales de la colonne Trajane, toute cette multitude, si différente de rOccident» atteste à la pensée que la séparation s*est faite , et qu'il ne faut plus en regardant autour de soi se placer dans Tordre d'idées qu'on a apporté de Paris et conservé à travers l'Allemagne , l'Autriche et la Hongrie.
Le chemin de fer, dès qu'il a quitté la gare, monte sur ane haute colline par un système de courbes savamment calculées. Aussitôt apparaissent les villages valaques formés de huttes recouvertes de paille, et que de loin on croirait de petites meules : ce ne sont plus les gais hameaux de France aux maisons blanches que domine un petit clocher ; tout semble au niveau du sol^ et la couleur de ces tristes demeures se fond avec les tons noirâtres de la terre et les nuances rousses des arbres à l'automne. L'homme, la cabane et la glèbe paraissent ne faire qu'un bloc uniforme, être attachés l'un à l'autre^ subir la même destinée comme ils ont Le même aspect morne et sombre. Mes compagnons de route et moi, nous étions émus devant ces premiers symptômes, lorsque nous fûmes distraits par une anti-^ thèse inattendue.
La scène changeait tout à coup, et au pénible Spectacle de cette misère laborieuse et accablée succédaient le bruit, le mouvement, les couleurs brillantes d'un marché nomade installé sur les flancs d'une verte colline. Des tentes, des baraquements, serrés les uns contre les autres, étaient dressés en plein champ, et la foule la plus bizarre, surtout la plus bariolée, circulait gaiement alentour. 11 y avait là tous les costumes de la Valachié, et, comme nous passions un dimanche, nous avions devant les yeux les élégances de la toilette nationale. Si pauvres quje soient ces filles de campagne , elles ont des oripeaux d'un certain prix à revêtir les jours de fête, et il y a comme un souvenir des modes populaires d'Italie mélangées de réminiscences bohémiennes dans ces jupes courtes éclatantes, ces tabliers blancs à larges plis, ces jolis corsages de velours brodé, ces vestes pailletées d'argent et d'or; les poses à la fois indolentes et provocantes , les figures quelque peu hardies et sensuelles sont bien d'accord avec les nuances bruyantes du costume : tout cela étincelle et se pavane au milieu des chariots attelés de bœufs gris à longues cornes, des petits chevaux qui piafifent, des marchandises étalées dans des boutiques roulantes. Les hommes couverts de peaux de mouton vont et viennent dans ce tumulte : on en voit sur les routes avoisinantes qui accourent au galop de leurs montures, tandis que les femmes suivent à pied. Non loin de là, des campements de Tsiganes se groupent dans d'étranges attitudes : les femmes aux cheveux noirs ébouriffés sont accroupies devant les mar^
mites qai fument, et des petits enfants tout nus courent gaiement à la maraude. Rien de plus vif, de plus saisissant que cet ensemble composé comme un lever de rideau ; il nous a fait oublier un instant les tristesses de la campagne que nous venions de traverser. Dès le début, le basard nous avait mis sons les yeux un coin de la société orientale sombre et pittoresque, misérable et riche en couleur, dans cette double apparition sous le même rayon de soleil.
Plus loin; on entre dans la région des grandes plaines. On retrouve dans la petite Valachie quelque chose de Taspect monotone du steppe hongrois. A perte de vue, et de quelque côté que Ton regarde , s'étend un horizon morne : çà et là, des champs couverts de broussailles, puis des cultures pauvres, un arbre isolé, rabougri, perdu dans l'espace désert; des troupeaux maigres, gardés par un berger pensif appuyé sur son bâton; au fond, de minces collines profilent leurs contours plats et jaunâtres dans, une brume légère. Craîova, la principale ville de ce pays si triste, dresse au loin ses maisons basses et son clocher de fer-blanc ; au delà comme avant, la plaine vide et attristée. L'homme manque sur cette terre mélancolique : on y ressent l'impression de la solitude muette; l'âme y demeure interdite etmorose.Lesrivières mêmes, ailleurs joyeuses et qui animent ordinairement le paysage par le verdoyant aspect des gazons et des feuillages de leurs bords, ne modifient point ici la forme des choses : ces petits affluents du Danube, dont l'Oltu est le plus considérable.
coulent entre des rives sablonneuses, à ras de terre , et leur eau lente et peu profonde est versée par une urne avare.
A travers ces vagues étendues, à peine variées à de grandes distances par quelques bouquets de bois sans élévation, et j^oserai presque dire sans verdure, tant les arbres ou plutôt les arbustes y sont clair-semés et malingres, on arrive h Pitesti, autre petite ville pareille à un Ilot solitaire au milieu des surfaces incommensurables. Mais ici, peu à peu, à Thorizon le sol s'élève ; les premiers contre-forts des Carpatbes apparaissent au loin dans les vapeurs du soir; leurs masses se dessinent comme un énorme bloc d*ombre : ce sont des montagnes sévères, dont les sinuosités majestueuses ne sauraient séduire le regard ; leurs courbes amples et monotones s'cncbainent les unes aux autres sans laisser dans Tesprit le souvenir de quelque configuration hardie ou de quelque forme souriante, et c'est sans regret qu'on les voit peu à peu s'envelopper du crépuscule et se perdre dans la nuit. Deux heures se passent : des lumières lointaines percent la brume comme des étoiles. Un long coup de sifflet annonce la fin du voyage. Nous sommes à Bucarest après avoir fait quatre cents kilomètres dans le désert.
Bucarest est une ville dont le caractère est la juxtaposition étrange de deux formes opposées de la société hnmaine. L'Occident et FOrient s*y rencontrent, s*y mêlent, s*y coudoient en quelque sorte avec une tranquillité parfaite et sans paraître surpris Tun et Tautre de se trouver sur le même terrain. Les tendances les plus contraires, les races les plus diverses vivent ensemble dans un immense caravansérail dont la superficie égale celle de Paris et dont Faspect est celui d*un bourg prodigieusement vaste. Deux cent mille habitants occupent cet espace où peu de maisons ont plus d*un étage, où des terrains vagues s'étendent entre les plus élégants hôtels. Dans cette large plaine où s'est réunie,, on ne sait pourquoi, une aussi considérable agglomération d'hommes, rien ne forçait de concentrer les habitations sur un point quelconque, et la foule s'est dispersée tout à son aise comme des marchands ambulants sur un champ de foire illimité.
La nationalité roumaine est incontestablement trèsforte, puisqu'elle s'est maintenue à travers les siècles et malgré les nombreux coefficients qui semblaient devoir la dissoudre. Le danger était aux quatre points cardinaux : néanmoins elle a résisté. C'est un fait historique indéniable. Mais cette nationalité a un aspect
spécial et pour ainsi dire unique : il n*y a pas d'homogénéité dans ses formes extérieures : le Parisien et le Dace, le Russe et TOriental sont môles dans le Roumain, qui de cette fusion même a fait son caractère particulier : sur ce territoire, les formes les plus disparates de la civilisation ont acquis le droit de cité, et leur diversité même produit une singulière harmonie. C'est là précisément la destinée exceptionnelle de ce pays placé sur la lisière de deux mondes : c'est son originalité et sa grandeur. Son rôle historique apparaît ainsi à première vue : la nécessité de son indépendance est palpable, car on ne peut le rattacher ni à TOccident ni à TOrient. II est entre les deux, et sa vie propre est faite d'éléments qui coexistent sans se confondre ; si Tun d'entre eux devenait prédominant et absorbait Tautre , la Roumanie perdrait son caractère et abdiquerait sa mission. Il faut qu'elle soit ainsi composée d'antithèses : c'est la loi de sa situation géographique : son rôle providentiel est d'unir sur son territoire libre les mœurs extrêmes de l'Occident qui finit et de l'Orient qui commence.
II parait très-simple à Bucarest de rencontrer à deux pas de distance la plus fine voiture de Paris et un chariot attelé de quatre buffles ; un homme du monde, vêtu à la dernière mode du boulevard des Italiens , croise en passant un paysan habillé de la peau de mouton des indigènes du bas Danube^ le juif à la robe noire, & la mine indécise, à l'œil craintif, accoutumé depuis des siècles au mépris et à la servitude, s'efiace devant l'archimandrite coifi*é d'une mitre de velours et dont la