THE NEW YORK PUBLIC LIBRA8Y
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riche pelisse est garnie de fourrure épaisse; le grossier Bulgare en haillons, le Dalmate , qui aime les couleurs voyantes, forment la plèbe bigarrée que traverse fiërc« ment un palikare à veste rouge et fustanelle blanche ; des boutiques dont ne voudrait pas le dernier des petits marchands de France vivent côte à côte avec des magasins de luxe qui ne dépareraient pas la rue Vivienne. Il serait impossible à un voyageur, qui aurait été transporté là pendant son sommeil par quelque prodige , de dire à première vue dans quel pays il se trouve; au milieu de cette région fantastique et indécise où se croisent des mœurs et des tendances inverses , la barbarie et la civilisation, tantôt il se croirait dans un village et tantôt dans une capitale. Tout cela est d'ordre composite , fait de pièces et de morceaux ; nulle part déforme caractérisée, de société distincte, et cependant Tunité roumaine est faite de ces contradictions bizarres. Les classes élevées et le peuple présentent la dissemblance la plus sensible. Les premières sont devenues presque occidentales, Fantre est r^té le paysan du Danube. Mais lorsqu'on dit que les classes élevées sont occidentales , il faut s'entendre : elles le sont à leur manière, et ne ressemblent pas, quand on y regarde de près, à la société de Paris, de Londres ou de Berlin. Elles ne se sont pas ici formées elles-mêmes; après avoir longtemps vécu sous un joug qui comprimait leur intelligence très-vive et leurs ressources considérables, elles se sont trouvées soudain affranchies par TEurope sans s'être fait par leur initiative une personnalité bien
accusée ; alors rencontrant devant elles toutes les facilités que la vie moderne procure à Tassimilation des races, elles en ont fait usage sans avoir besoin d'agir par elles-mêmes pour se développer. Aussi, tandis que tous les peuples de l'Europe se sont façonnés isolément, à des époques où, ne pouvant communiquer que diffîci* lement les uns avec les autres, ils étaient obligés de se créer des mœurs, des idées, des inspirations qui leur fussent propres, les Roumains, inondés sur-le-champ des produits de FEurope, élevés aisément dans nos grandes villes, initiés à toutes les inventions de notre luxe, imbus de notre littérature, imprégnés pour ainsi dire de Tatmosphère des nations les plus raffinées, dotés même d'institutions libérales toutes faites, se sont trouvés passer d'un état presque barbare à une civilisation très-avancée sans avoir connu ces transitions lentes que la force des choses a imposées à la plupart des nations. Privilège ou désavantage, ils ont subi cette condition de leur destinée; c'est pourquoi ils n'ont en réalité aucune physionomie bien tranchée, ne possèdent ni une puissante littérature, ni une industrie, ni une architecture qui leur appartiennent, et ne peuvent guère concevoir d'autre progrès que l'imitation plus ou moins heureuse des peuples européens. C'est pourquoi encore leur capitale n'a pas de couleur particulière, et est demaurée un point de jonction où se rencontrent, dans le tumulte et la confusion^ des castes inférieures qui, faute d'argent et de direction, sont restées à peu près 'elles étaient au temps de la servitude, et une
société supérieure qui s'est assimilé d'un bloc, sans les avoir obtenues parle travail et la réfleiion, les habitudes et les institutions étrangères. De là ces étonnantes antithèses de luxe français ou russe et de misère orientale, cette absence apparente de cohésion entre les divers éléments qui semblent réunis par le hasard plutôt que par les attractions de la vie commune, et cet aspect indéfinissable au premier abord d*une immense cité où Ton est tout surpris d-entendre parler la même langue à des gens qui semblent venus des points opposés de Tunivers. Bucarest occupe une telle étendue, et cette étendue est si monotone, faute de monuments remarquables et de quartiers curieux, qu'on n*a pas de description bien détaillée à en faire. Les photographes du pays semblent avoir compris le peu dMntérét artistique de la ville, car ils n'ont chez eux qu'un très-petit nombre de vues, et tandis que , dans les grandes cités du continent , on n'a que le choix dans la multitude des photographies qu'on présente au voyageur, h Bucarest, on a beau* coup de peine à se procurer quelques souvenirs. Lés édifices publics sont en effet très-peu nombreux. On remarque en première ligne la Métropole , située sur une hauteur d'où l'on découvre une grande partie de la ville; cette église est très-petite, recouverte de peintures dans le style puremcQt hiératique et sans aucune valeur : le chœur est fermé, comme dans toutes les églises grecques, et l'on n'y peut citer comme œuvre de quelque prix que des stalles de chéo^ sculpté destinées aux prêtres pendant les offices^ Au moment où
Qous y çomthes entrés , le temple était désert» et dans un des côtés de la croix , auprès de la châsse de saint Démètre, le saint du pays, une femme en deuil se tenait en prières, pleurant à chaudes larmes, tandis qu'un pope psalmodiait auprès d'elle les hymnes du rituel grfec. '
L^humble demeure d'un des plus grands personnages de la Moldo-Valachie , Tarchevéque de Bucarest, pri* mat de Roumanie, chef par conséquent de cette église autocéphale, est située en face de la métropole et à côté de la Chambre des députés roumains. Nous avons TÎsi té cette salle qui peut contenir environ deux cents personnes et dont les «membres exercent par leurs votes une certaine influence sur les destinées de TOrient. Du haut de la colline où sont construits ces édifices , oti apiBrçoit de nombreux clochers de fer-blanc, surtout celui de Saint-Georges, Tun des temples les plus vénérés, autrefois entouré d'un de ces vastes couveuts à grands jardins que les vieillards de Bucarest se souviennent d'avoir admirés dans leur jeune âge et dont il reste encore çà et là dans la ville quelques pans de mur ou quelque porte byzantine. Aujourd'hui, un square parisien entoure les anciennes basiliques, et l'édilité de Bucarest a exproprié ces antiques monastères : des rues ont passé sur leurs débris.
Nous saluons au passage , emportés au galop d*une de ces voitures de louage si propres et si bien attelées, qui sont un des meilleurs luxes de la ville, la tour con« struite en 1709 par leç soldats de Charles XII, roi de
Saède, comme un observatoire d*où ils dominaient les environs. Le palais do prince régnant n*est qa*une vaste maison sans le moindre appareil, et nous nous engageons dans la rue Mogosoî, grande artère de la ci4é, bordée, dans la plus grande partie de son parcours, d*hôtels ebarmanfs, pareils aux maisons de campagne des riches Parisiens à Marnes on à Ville-d*Avray : Tun des plus élégants est celui du représentant de la France : le corps diplomatique et consulaire accrédité auprès (lu prince a tenu évidemment à ne pas rester au-dessous dn luxe des nombreux boyards qui viennent dépenser l'hiver leurs revenus à Bucarest.
Au bout de la rue Mogosoï, s'ouvre la Chaussée, qui est Tavenue des Champs-Elysées de la capitale de la Roumanie, vaste promenade entourée à droite et à gauche de jardins anglais fort agréables et qui s'étend au loin dans la plaine. C'est là que, pendant la saison, les aristocraties de naissance et de fortune viennent étaler leurs équipages et leurs toilettes. Paris en grande partie fournit ce luxe fastueux. Il y a souvent deux ou trois rangs de voitures sur les deux côtés de la promenade, et les Champs-Elysées dans les beaux jours de l'hiver ne montrent pas déplus riches attelages, de plus jolies robes, et des livrées plus somptueuses. Puis, quand on rentre dans la ville, on retrouve l'antithèse, les sayons grossiers du Valaque et du Bulgare, les popes râpés, les rues marécageuses. On a eu la vision de Paris, et Ton retombe, dans les tumultueuses discordances que présente une race encore mal équilibrée qui prend sou-
vent les vices pour une élégance et qui ne voit pas toujours assez à quel point la corruption cheat les grands peuples est rachetée par tout un passé et tout un présent de vertus laborieuses et sévères. Quoi quMl en soit, il y a une force et une vitalité très-visibles dans ce pays qui ressemble par certains côtés à une serre et par d^autres à des champs en friche.
Remarquons, en passant, des travaux d*agrandissement entrepris avec ardeur, un musée qui attend encore des objets d*art, la place et le palais du Sénat, devant lequel est placée la statue en bronze de Michel le Brave , œuvre énergique de Carrier-Belleuse ; des hôtels garnis , aménagés comme les meilleurs de France ou d'Allemagne; des maisons particulières, où sont entassés les meubles de prix , les bronzes, les cristaux, les soieries qu^on admirerait dans les plus riches capitales. La Roumanie a emprunté ces splendeurs à FEurope occidentale; elle ne les produit pas, mais elle les paye fort cher, avec ce goût passionné du bien-être et de Téclat qui caractérise ses classes élevées; les classes inférieures restent immobiles , à peu près pareilles à ce qu*elles étaient au temps de Trajan, dont le peuple roumain aime assez à évoquer la mémoire dans son dialecte qui représente encore aujourd'hui, avec quelques importations étrangères et corruptions amenées par le temps, le langage du soldat de Rome expatrié sur le Danube. Le ministère de la guerre s'appelle le ministère de Resbelu (Res belli) , et partout on retrouve les traces de l'idiome usuel des vétérans de
Tarmée impériale transformés en agriculteurs dans les plaines de la Dacie et dans les forêts bulgares.
Quand on a tu, outre ce que nous venons dMndiquer, le jardin public dessiné comme un petit bois de Boulogne avec son lac en miniature et ses belles rangées
d'arbres verts, il est temps de dire adieu à Bucarest et de prendre, pour entrer dans le véritable Orient, le chemin de fer de Giurgewo.
LEf TRE II