‹ Lettres du BrésilChapitre 6 sur 18 · contos provenant des dépôts de la Caisse d'épargne · texte numérisé non relu

contos provenant des dépôts de la Caisse d'épargne

15,000 contos provenant de la Caisse des orphelins;

Le reste, représentant des cautionnements.

Ces 80.000 contos constituaient réellement la Dette flottante.

Le ministre des finances évalue à 179.000 contos la somme représentée par le papiermonnaie en circulation.

Tout observateur impartial reconnaîtra sans peine qu'une pareille situation financière n'est ni obscure, ni embarrassée. Il faut donner acte à M. Ruy Barbosa de l'énergique plaidoyer qu'il a inséré dans son rapport en faveur de la politique d'économies. On ne peut qu'approuver également la décision, que le ministre déclare avoir prise,

de ne jamais tenter d'influer sur le marché; il ajoute qu'il est vain d'entreprendre de soutenir le change artificiellement. Il a confiance dans la prospérité du pays : le change reviendra naturellement au pair.

On a trouvé généralement que le ministre, on pui>liant le 3! décembre un ilocument de cette nature et rédigé dans de tels termes, n'était j)as tout à l'ait conséquent avec lui-même. On ne voyait pas arriver sans crainte cette échéance du 31 décembre 188Î) : par suite de la baisse générale des titres de toute espèce négociables sur le marché de Rio. la li(|uidalion de lin d'année ne laissait pas d'inspirer de sérieuses inquiéhides. Le moment était sans doute assez mal choisi pour lancer dans le monde unrapj»(ii-t (jui n'était certainement pas de nature à produire une impression rassurante. Nous constaterons, avec la Cdcola dr lYotirias,

que le ministre des linances a perdu là une belle occasion de prouver qu'il est décidé à ne jamais influer sur le marché financier. Si M.Ruy Barbosan'a pas donné tort à sa réputation de polémiste brillant et incisif, il a quelque peu déçu les espérances de ceux qui attendaient de lui qu'il fît la preuve de son « statesmanship ». Puisqu'aussi bien il a accepté de diriger les finances de l'État pour de longs mois encore, on a quelques raisons de réclamer de lui l'exposé de ses vues, de son plan. A-t-il un plan financier ? La question reste ouverte ; et cela même est regrettable. Les allusions, les menaces éparses dans son rapport ne sauraient passer pour un système, ni en tenir lieu. M. Ruy Barbosa est hostile à la politique du vicomte de Ouro-Preto ; c'est son droit ; mais à quelle politique se rallie-t-il?Il menace, il est vrai, de détruire le régime actuel des banques

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agricoles et dos Ijanques d émission, mais il ne dit point comment il entendrait reconstruire. Veut-il réellement couper court aux prêts faits à l'agriculture, au rachat du papiermonnaie ? Mais comment s'y prendra-t-il alors pour résilier les contrats passés entie le gouvernement déchu et les banques ? Serait-ce là respecter la Déclaration (ju'il a faite lui-même au lendemain de la révolution et (jui, avec son assentiment, a été publiée au Brésil et à lélranger ? La résiliation des contrats se ferait-elle sans indemnité?

Do pareilles questions ne devraient pas pouvoir être soulevées, — et par le ministre lui-même, — sans recevoir une solution prompte et nette.

Le monde des affaires, surpris en plein travail j»ar la révolution, a donné au gouvorment provisoire une preuve flatteuse de confiance en se remettant à To^nvro sans près-

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que s'interrompre, et il fournit aux liommes du 15 novembre l'aide la plus puissante en travaillant sans relâche à la prospérité du pays; à peine a-t-il pris le temps de regretter que le changement ne se fût pas opéré deux ans plus tard, alors que les importantes entreprises engagées au cours de 1889 auraient été en bonne voie d'achèvement et que le Brésil aurait traversé paisiblement la période de transformation économique où la révolution l'a surpris : le gouvernement, — et en particulier le ministre des finances, — doit au moins à ces précieux auxiliaires de ne pas les troubler dans leur tâche.

Le Brésil vu en été, — La vie à Rio : le quartier des affaires. — La rua do Ouvidor. — Le caractère flumineiise. — De Rio ;ï Petropolis. — La société de Petropolis. — Monarchistes hier, républicains demain.

Petropolis, le 4 janvier.

Dès mon arrivée, la politique s'est emparée de moi, elle ne m'a plus lâché. A peine m'a-t-elle laissé le temps de jeter un coup d'œil sur la nature ; c'était les hommes qu'elle me présentait. Le peu que j'ai vu du milieu pittoresque où l'homme s'agite, — lentement,— je l'ai regardé à la dérobée. Pas un instant je n'ai eu le loisir de me sentir simple touriste, à la recherche de beaux points

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de vue, de paysages charmants ou grandioses. Fussé-je venu en amateur curieux des beautés naturelles, je me serais bien vite aperçu que je n'aurais su plus mal choisir mon moment. A parler franc, il est presque impossible de voir le Brésil à cette époque de l'année : le soleil accablant enlève à l'Européen la force même de regarder autour de lui ; il répand sur toutes choses une lumière si crue, si violente, qu'elles offensent la rétine et repoussent presque le regard; aux coups de soleil succèdent brusquement de furieux orages qui noient l'horizon dans une brume intense. Je ne vous étonnerai plus maintenant, quand je vous dirai que je ne puis encore me flatter d'avoir embrassé d'un coup d'oeil la baie de Rio et d'en avoir pu fouiller les détails du regard.

Ceux de mes lecteurs qui, plus heureux

que moi, ont pu voir le Brésil en hiver, sous un soleil moins ennemi, et qui seraient tentés de me reprocher d'être injuste en écrivant, voudront bien m'accorder, en raison même de la saison où ces notes trop hâtives ont été prises, les circonstances atténuantes. Rio est surtout une ville d'affaires ; pour y rester à l'époque dos grandes chaleurs, il faut y être vraiment retenu par de sérieux intérêts.Toutelavie se concentre dans le quartier des affaires, entre la rue du 7-Septembre et les quais du port. Les rues étroites ; les maisons petites et de pauvre mine ; les façades jadis peintes de couleurs vives délavées parles pluies, souillées de poussière et de boue; les fenêtres et les portes absentes ou perpétuellement ouvertes ; les enseignes gauchement tracées; les étalages poussiéreux, la chaussée défoncée, ravinée, semée de trous boueux dès qu'un orage a passé, de pavés

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informes, plus dangereux quuliles, et ce réseau Je voies, où chaque maison abrite les bureaux (iiiMC banque ou les magasins d'un négociant, sans cesse parcouru par des files d'hommes affairés, auxfigures sérieuses, tendues : tout contribue à donner à cette partie de Rio l'aspect d'une sorte de Cité de Londres, transposée sur un mode oriental, 011 des intérêts presque aussi considérables s'agiteraient, où les affaires seraient l'unitjue préoccupation, mais où l'indolence et le fatalisme apparaîtraient dans l'état sordide des voies publiques, le délabrement des habitations, le manque absolu de confort.

Sous un climat meurtrier, dans une ville où le thermomètre atteint parfois 40" à l'ombre, où les baisers du soleil sont, en été, si brûlants qu'on en meurt foudroyé, le Brésilien s'obstine ii vivre et à s'habillera l'européenne. Il travaille aux heures les plus

cliaudes du jour ; il va à son bureau de neuf lieures à quatre heures , comme le négociant londonnien ; il se promène en redingote noire, coiffe du chapeau à haute forme, s'imposant le martyre avec la plus parfaite insouciance. En dépit de l'expérience, il ne songe pas plus à se soumettre aux conditions nécessaires de la vie sous les tropiques, que la municipalité de Rio ne se presse ^d'assainir la ville, périodiquement ravagée par la fièvre jaune. Aussi les visages portent-ils trop souvent la marque des souffrances que le climat impose aux constitutions les plus robustes, et que la vie, telle qu'on la mène à Rio, n'est pas faite pour atténuer. A ce régime et sous un pareil climat, tout effort, même momentané, est épuisant ; prolongé, il devient vite mortel. Et cependant il se fait à Rio beaucoup d'affaires et de grandes affaires. Mais aussi se font-elles un peu par-

tout et n'importe comment, sans appareil et sans ajiparat. Les actionnaires européens de telle l)aii(|iit'. dont le capital s'élève à plusieurs centaines de millions, seraient très étonnés s'ils voyaient, dans un local qu'un boutiquier d'une ville de province de troisième ordre dédaignerait, travailler on bras de cbemise l'babile financier à <|ui ils ont confié leurs capitaux. On l'ait des all'aires ; le reste importe peu.

Au cœur même du quartier des affaires se trouve la fameuse rua do Ouvidor, que les habitants de Rio appellent leur boulevard des Italiens. Il faut déjà bien del'indulgence pour lui accorder le titre de rue ; notre service de la voirie à Paris la classerait au rang de ruelle. Ni trottoirs, ni chaussée, à peine huit mètres de largeur et, en bordure de cha- (|ue côté, des magasins fraîchement repeints en couleurs vives, des étalages bondés do

produits allemands singeant le luxe à bon marché, des vitrines de joailliers naturellement fort bien garnies de pierres précieuses; les boutiques cossues de quelques gros personnages de la colonie française, coiffeurs, modistes, restaurateurs: les bureaux de presque tous les journaux de Rio. Dans cet étroit boyau passe et repasse une foule affairée et nonclialante (toute le journée la circulation des voitures y est interdite); vers deux heures, cette foule devient compacte sur certains points, des groupes d'une cinquantaine de flâneurs obstruent la voie ; sur toutes ces figures fatiguées apparaît de temps à autre un éclair à l'annonce d'une nouvelle piquante, patiemment attendue pendant des heures.

L'intérêt, pourle fonctionnaire en disponibilité, le bachelier, le politicien à l'affût d'une place, la curiosité banale et nonchalante, la mode impérieuse pour tous les flâneurs élé-

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gants OU soi-disanl tels: voilà les mobiles qui réunissent ces imprudents sous un soleil terrible, dans une ruelle où lacluileur accumulée devient vite intolérable, à une beure du jour où, dans l'Inde, on fait sagementlasieste. Peu de femmes dans cette foule. Los mœurs jalouses du Portugais paraissent faire encore la loi en ce pays: la femme vit claquemurée au logis, — qui par bonlieur a des fenêtres sur la rue.

Le trait le plus frappant du caractère brésilien est à coup sur l'indolence : indolence ou fatalisme, conscient ou irraisonné, ce trait déborde sur les autres. A l'étranger qui vient en ce pays, je conseillerai de s'armer d'autant de patience qu'il ferait s'il pensait se rendre en pays musulman.

L'intérêt seul, et un intérêt bien pressant, réussit à secouer celte universelle apatbie. Après ce trait dominant, le plus marqué me

paraît être un laisser-aller bon garron dans les relations entre hommes, une affabilité que rien ne vient troubler, une étonnante facilité d'accès: de morgue sur aucun front, toujours des mains tendues, des accueils ouverts, pas la moindre précaution contre les gêneurs ouïes familiers qui s'imposent. Dans un pays où la presse est parfois d'une violence sans égale, où elle s'attaque aux personnes, j'ai toujours admiré commentle premier venu pouvait, à travers toutes portes ouvertes, pénétrer en quelques secondes de la rue au fauteuil du rédacteur en chef, sans que personne intervienne. Tel gros banquier, tel riche commerçant est d'accès aussi aisé. Ces gens-là paraissent ignorer le prix du temps, ils ont toujours l'air de n'avoir rien à faire, et leurs journaux paraissent à l'heure dite, leurs affaires marchent régulièrement; comment s'y prennent^ils? C'est leur secret*

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Je ne connais pas de pays où les classes soient plus mêlées et se coudoient avec autant de sans-façon (même dans la vie publique aucune trace de préjugés de couleur), et cependant il est peu de pays oij sévisse aussi violemment la rage des titres pompeux. Dans les derniers temps de son règne,M-deOuro- Preto.qui connaissait son monde, faisait des comtes et des barons à la douzaine; il jetait les croix à pleines mains. Mais, de même que les gens titrés n'en sont pas plus liers avec leurs amis et connaissances, de même aussi ils n'en sont pas plus Mêles à celui qui les a comblés. M. de Ouro-Preto est tombé sans que ses barons aient levé uu doigt pour le retenir.

Le nombre des gens « illustres » est incalculable en ce pays ; sil y a quinze niillions d'Iiabitanls, il y en a tout juste autant de 0 distingués ». Le goût des épitliêtes est

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aussi vif que l'amour des titres; mais cela ne lire pas davantage à conséquence. Peutêtre est-on un peu plus en peine qu'ailleurs, lorsque l'occasion se présente, de trouver une louange qui n'ait pas déjà servi cent mille fois.

Les manifestations d'amitié, de joie, d'enthousiasme épousent des formes exubérantes; après quelques jours d'acclimatation, l'étranger y trouve un charme piquant : je suis sûr que nos néo-bouddhistes découvriraient un grand fonds de vérité philosophique dans cette uniformité de l'élan pour les grandes comme pour les petites choses, une fois secouéel'apathie innée ; je suis convaincu qu'ils admireraient le scepticisme dormant au fond des cœurs de ceux-là même qui baisaient hier en pleurant les mains de dom Pedro II, et qui aujourd'hui se prosternent devant la jument de Deodoro.

Les mœurs sont douces et humaines^ c'est le ]jcau côlc dv la inrdaillc duiil l'indolence est le revers; on a horreur ici des violences inutiles, et même, ce (jui au demeurant est fâcheux, des violences, — mettons des résistances, — nécessaires.

Je serais incomplet el, ce (jui est jiis, ingrat, si je ne disais que le Brésilien est naturellement et cordialement hospitalier : il met de suite l'étranger à son aise, el, pour son hôte, il n'est pas peine qu'il ne se donne. L'hospitalité ainsi entendue et sous ce climat a double prix.

Montons à Petropolis avec les 300 ou iOO négociants, banquiers, avocats, médecins, hommes politiques, dont les familles ont fui les grandes chaleurs en se réfugiant dans la montagne, et (jui chaque jour descendent à Rio. Le voyage ne dure pas moins de deux heures et demie. C'est d'abord une prome-

nadc en « barque » à vapeur au travers delà baie : le spectacle serait merveilleux, on ne se lasserait pas de le contempler si le soleil n'était aveuglant quand il l'éclairé, et si des orages presque quotidiens ne le masquaient trop souvent à cette époque de Tannée. Au fond de la baie, à Maua, la promenade se continue en chemin de fer; après une demiheure de coui'se folle au milieu des broussailles, des arbres aux formes étranges et des lianes, le train, arrivé au pied de la monlagne. s'engrène sur une crémaillère ; il souffle, ahane et grimpe, promenant ces hommes d'affaires, épuisés par l'effort et la chaleur du jour, parmi des beautés comparables à celles que le touriste va chercher au Rigi, avec la mer. les îles de la baie et la lumière éclatante en plus.

A Petropolis, la température est supportable; le soir, elle est fraîche, l'air est vivi-

liant; los nuits sont réparatrices. Mais tout cola se payo. Des pluies torrentielles de plusieurs lieures et presque quotidiennes noient toutes choses dans uneatmosphère constamment liumido. Petropolis est une colonie allemande que la volonté impériale a transformée en ville de plaisance, peuplée de villas élégantes, habitées par tout ce que le Brésil compte de ])liis riche et de plus titré. La ville, très étendue, — chaque maison étant entourée d'un jardin, — court au fond de plusieurs vallées convergentes, de toutes parts dominées par des montagnes hoisées.

Je me rappelle encore l'étrange impression que j'éprouvai en rencontrant, le premier jour, dans les rues de Petropolis ces rondes faces d'Allemands aux yeux toujours bleus, aux cheveux toujours blonds. (7est là le petit peuple relégué aux abords de la ville.

Je m'attendais à trouver dans les jardins

(les plantes exubérantes, des fleurs merveilleuses : j'ai été un peu déçu. Sans doute les rues sont embaumées par les senteurs errantes des magnolias en fleur; sans doute l'expalais impérial, grande maison carrée sans grand caractère, est bordé d'une rangée de palmiers empanachés, aux fûts gigantesques, placés en sentinelle, mais les fleurs étranges et belles sont restées dans les forêts d'alentour; on ne se donne même pas la peine de les y aller quérir; d'autres fleurs, de velours et de soie, fleurs ailées, fleurs vivantes, viennent à eux, aux indolents de Petropolis, puisqu'ils ne vont pas à elles : d'admirablespapillons, des colibris au col ruisselant de pierreries aux feux changeants , leur apportent comme un écho, si je puis dire, des beautés troublantes et cachées des forêts natales.

Dirai je quelque chose de la sociélc de

Cf. LETTRES DU BRÉSIL

Pelropolis? On me dit qu'elle existe. Je veux l)ioii le croire. Mais elle est pour l'instant morte, endormie ou cachée. Elle n\i pas le cœur à se montrer ni à s'amuser. Elle a perdu son centre, la comtesse d'Eu. Elle a été atteinte "plus ou moins profondément dans ses intérêts par la révolution, par la liquidation du mois de décembre. Ce n'est pas qu'on n'ait pas pris, ici comme ailleurs, son parti dos a faits accomplis » . Mais il est trop tôt encore pour reprendre le train habituel de la vie mondaine et les fêtes d'antan. Chacun se contente, interrogé à part, de reconnaître que « cela devait arriver », en attendant le moiiienl, proche d'ailleurs, où il no sera plus Irop indécent de se dire républicain.

Rio n'est pas le Brésil. — Une excursion à l'intérieur. — DeRio à Saint-Paul. — La ville de Saint-Paul. — Les Paulistes ; le type et le caractère paulistes. — L'esprit public à Saint-Paul. — La campagne abolitionniste. — La république fédérative : connnent l'entendent les Paulistes. — Le travail de reconstitution. — Santos ouverture de Saint-Paul sur la mer.

Saint-Paul, le 1 3 janvier.

Rio (Corte. comme on disait au temps oii il y avait une cour impériale ; Capital fédéral, aujourd'hui), Rio-de-Janeiro n'est pas le Brésil et n'en peut donner aucune idée. Rio est une ville cosmopolite : c'est le port le plus important de l'Amérique du Sud où toutes les grandes puissances commerciales apportent

leurs produits manufacturés et viennent puiser une quantité de café ég^ale aux deux tiers de la consommation du monde ; Rio est le paradis des touristes, quand la saison est douce et le soleil clément; ils trouvent, dans un cadre grandiose, un port et une ville très pittoresques; au delà de ce quartier des affaires, dont j'ai tenté de vous tlonner une idée, tout un épanouissement de villas riantes ou somptueuses, espacées autour de la baie ou peuplant les replis montagneux d'alentour, toutes perdues dans une végétation luxuriante. Mais Rio, — emporium, — n'est que Tembouchure d'un Meuve dont les provinces agricoles et productrices sont la source.

Ce fleuve, j'ai pensé qu'il fallait le remonter pour me faire une idée juste du Brésil vrai; et je suis parti pour l'ex-province, — aujourd'hui l^laf, mais encore si peu Etat

que je prendrai la liberté de l'appeler toujours province, — de Saint-Paul. J'avais pour guide bénévole le Français qui connaît peutêtre le mieux ce pays: fixé depuis dix-huit ans au Brésil, M. Charles Morel l'a étudié en observateur bienveillant; dans son journal, VEtoile du Sud, la seule feuille française du Brésil, il travaille depuis huit ans à faire connaître au dehors ce pays qu'il aime. Saint-Paul m'attirait particulièrement, parce que c'est de toutes les provinces la plus riche et la plus avancée.

La distance de Rio à Saint-Paul, capitale de la province du même nom, est de 596 kilomètres par voie ferrée. A cette époque de l'année, le voyage, qui se fait de jour et dure treize heures, est des plus pénibles; si beau que soit le parcours en maint endroit, la poussière (la voie est dépourvue de ballast) et la chaleur suffocante gâtent tout le plaisir

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du sjioclaclo. La ligne, à voie largo sur une longueur de 20") kilomètres, de Rio à Cachoeira, traverse d'abord la banlieue de la capitale, laide et malpropre comme toutes les banlieues du monde, comme tout ce qui est simili, simili-ville, simili-campagne, comme tout ce qui n'a j>lus déjà l'activité du centre sans jouir encore du grand calme des cliamps. A Belem (02° kilomètre), la voie arrive au pied de la montagne, et, par des pentes et des lacets, à travers plus de dix tunnels, elle franchit le pas en 40 kilomètres. Cette terrible Serra do Mai- avait arrêté les Anglais (jui, ayant entrepris de relier llio à Saint- Paul, n'ont pas osé dépasseï' lielem. Des ingénieurs brésiliens ont tenté la iortinu! ; ils ont réussi : leur œuvi'e. (|ui date de plus de vingt ans, était une mei-veille à l'époque oi'i elle fut aciievée. Poui' les ingénieurs du (iolhaid, la chose ne serait plus cpTufi jeu,

peut-être ; mais si l'entreprise parait aujourd'iiui moins liardie, les profondes vallées de la Serra sont toujours aussi belles. La montagne franchie, la ligne suit le cours de la Paraliyba et serpente avec elle. J'admirerai une fois pour toutes l'audace des courbes décrites par les ingénieurs qui ont construit les voies ferrées au Brésil. Le train s'engage, à une vitesse de plus de 70 kilomètres à l'heure, sur des courbes de GO à 80 mètres de rayon et. à peine sorti d'une courbe, se lance sur une autre en sens inverse : c'est merveille qu'il ne déraille point. Le train a vraiment une souplesse d'annélide; le matériel roulant, presque entièrement fait de bois léger et dur, saute et rebondit avec une élasticité qui sauve tout. Et c'est grâce à cela que l'on a pu faire pénétrer un peu sur tous les points de cette immense contrée la voie ferrée à peu de frais.

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La voie suit la ligne de niveau, sans souci Je la ligne clioile. perdant du temps et du terrain dans un pays on ce sont choses de peu de prix, mais tournant en fin de compte tons les obstacles naturels, impossible à franchir sans de grosses dépenses. C'est ainsi (|ue j'ai pu faire plus de 500 kilomètres dans la province de Saint-Paul, à travers un pavs accidenté, sans rencontrer un seul travail dart. Que n'a-t-on construit de la sorte nos chennns de fer électoraux?

La partie de la province de Rio, que traverse la ligne, est assez peu cultivée. De loin en loin, une fazcnda entourée de quelques maigres plantations de café et de maïs; plus souvent, au milieu d'un j)etit champ planté de manioc, de ri/, de maïs, une case de nègre ou de colon misérable, en lattes et en lorcliis, à l'abri du panache opulent des bananiers.

A Cachoeira, à 500 mètres d'altitude, la voie, devenue étroite, s'engage sur l'immense plateau de Saint-Paul : plateau vallonné, bordé au Nord-Ouest par les hautes montagnes bleues de Minas , en grande partie couvert de forêts encore vierges, de campos nus ou semés d'arbustes rabougris, de timides essais de cultures, et partout surgissant par centaines, faits de terre rougeàtre, et en bonnet de clown, les tumulus, hauts parfois de 80 centimètres, édifiés par les fourmis.

La ligne quitte la vallée de la Parahyba pour celle du Tiété : Saint-Paul est proche. Sur une des collines de ce plateau, qui atteint presque 800 mètres d'altitude, les Paulistes ont construit leur capitale qui déborde déjà de toutes parts sur la plaine. La ville de Saint-Paul comptait à peine 25.000 habitants il y a dix ans ; elle en a bien près de 60.000 (aujourd'hui, sinon davantage. (La statis-

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lique a cncurc fiirL à faire eu ce jtuys pour satisfaire toutes les légitimes curiosités.) C'est uue ville bien vivante, aux rues régulièrenienl pavées et soigneusement entretenues, bordées de maisons solidement bâties à l'européenne. Le climat n'y est jamais trop brûlant, grâce à l'altitude : les nuits sont douces et réparatrices; en biver, le tliermomètre se rapprocbe du point de congélation. Il y a donc une époque de l'année où les tempéraments se retrempent. En cette saison oii, à Rio, l'on se sent mourir, à Saint-Paul on se sent vivre. Aussi quelle différence entre le Fluminensc (habitant de Rio) et le Pauliste! Le Pauliste est généralement un gaillard solide., de baute taille, aux larges épaules, aux traits énergiques : il a adopté, signe caractéristique, le cbapcau de feutre mou à larges bords du squatter, et il le porte crânement. 11 entend fort bien ses

LETTRES DU BRÉSIL 7f)

intérêts; on le dit même égoïste. En tout cas, il est pratique, et c'est sans cloute lu qualité qu'il aime le plus à se voir accorder. Les Paulistes ont joué dans l'histoire du Brésil un rôle à part; ils furent les premiers colons. Los premiers, ils abandonnèrent la guerre de proie ; ils renoncèrent aux instruments de règne, employés par les conquistadores portugais, avides d'or et de pierres précieuses, peu soucieux de la prospérité matérielle du pays et prodigues du sang des indigènes. Ils se mirent à conquérir la terre pour la défricher et la cultiver; c'était une révolution. Ils avaient affaire aux possesseurs autochtones, à la vaillante et puissante race guaranie.Ils gagnèrent les chefs par des mariages et l'entente s'établit. Ils s'avancèrent vers l'intérieur ; ils explorèrent la forêt vierge et franchirent les montagnes de Minas.LeMineiro, habitant delà province de

Minas (presque aussi vaste que la France), devenu le rival du Pauliste, est son cousin par le sang.

Aujourd'luii, le Pauliste continue de montrer d'excellents exemples à ses concitoyens des autres provinces. C'est à Saint-Paul que l'on a préparé, avec le plus de prévoyance, le passage du régime de l'esclavage à celui du travail libre; c'est dans celte province que les efforts les plus sérieux et les plus heureux ont été faits pour encourager l'immigration ; c'est là aussi que la culture du café est menée avec le plus de méthode et de soin ; c'est à Saint-Paul enfin que j'ai vu poindre les symptômes d'un mal dont le Brésil n'est pas près de périr, — l'épargne.

Le Pauliste est entreprenant et prudent à la fois. 11 accueilh' le progrès, et l'adopte dès que l'épreuve est faite et l'a satisfait. Il n'est pas du tout amateur du système de

« la poudre aux yeux » ; il aime mieux jouer le rôle de la tortue que celui du lièvre ; il a le goût dos choses solides, mais il ne se fie qu'aux débuts modestes. La ville de Saint- Paul se développe avec une rapidité extraordinaire pour une ville de l'intérieur ; mais rien de factice dans cette fièvre de croissance. A voir les Paulistes à l'œuvre, on gagne confiance.

La province compte J million 1/2 d'habitants; elle en pourrait nourrir et enrichir dix fois autant. Durant les quatre ou cinq dernières années, on a réussi à y attirer plusieurs centaines de mille émigrants, principalement des Portugais et des Italiens.

L'esprit public ne peut manquer d'être original dans une province oii les caractères sont par bonheur si fermes et si bien trempés. — Je dois dire que, involontairement sans doute, et par réaction, j'accentue un

peu les traits jtarticulicrs du Paiilislo;jo compare surtout ici les Brésiliens entre eux J'aurai occasion, plus tard, de juger en bloc l'esprit public au Brcsil. — On reproche assez généralement aux Paulistes d'être assez âpres dans la poursuite et la défense do leurs intérêts. On no peut leur reprocher d'aimer leur petite patrie, mais on regrette qu'ils la fassent trop souvent passer avant la grande. Plus que tout autre, peut-être, la province do Sainl-Paul sentait impatiemment le joug trop pesant du pouvoir central et désirait l'autonomie. Je me figure que les Paulistes devaient se soucier assez peu que la cour, — si lointaine, — dût disparaître avec la dynastie, si l'indépendance fédérale devait être conquise à ce prix.

Les propagandistes républicains avaient beau jeu à Saint-Paul ; ot, autant que j'en puis juger maintenant, il me semble que le

parti républicain y était déj'à du temps de la monarchie très puissamment organisé. La jeunesse des écoles (Saint-Paul est le siège de l'une des doux Facultés de droit, — l'autre se trouve àPernambouc, — et la Faculté pauHste compte environ 400 étudiants), était une proie facile. L'abolition faite, les fazendeiros (propriétaires de fazendas^ exploitations agricoles) devenaient les alliés des républicains, les amis, honteux peut-être, des ennemis de ce pouvoir qui les lésait dans leurs plus vifs intérêts.

Il y a sur le pavé de Saint-Paul tout un petit monde de journalistes, d'hommes de lettres, d'hommes d'État en herbe, — tous bacheliers ou docteurs. Et Saint-Paul compte iusqu'à huit journaux oii l'on s'en donne à cœur-joie. Notre littérature est en grande faveur parmi cette jeunesse qui fermente. On se nourrit de nos poètes et de nos ro-

manciers les plus modernes ; je ne jurerai pas (judii les comprenne toujours bien, mais on les connaît ; on les cite, on les récite, — et on les aime. Dirai-je à M. José-Maria de Heredia qu'il y a quelques jours à peine, le D'iario Mi'vcnutiJ . de Saint-Paul, publiait en bonne place dans le texte original et sans traduction, — pourquoi trahir ? me disait l'homme de goût qui dirige cette feuille, — son joli sonnet archaïque, le Bon Huchier de Nazareth ? Mais je suis persuadé que M. Emile Zola ou M. Georges Ohnet préféreraient qu'on les aimât un peu moins et qu'on les payât en bonne monnaie sonnante et trébuchante. C'est la cause de tous nos littérateurs quil faut défendre; il n'existe pas de convention littéraire entre la France et le Brésil. A peine un roman à sensation paraît-il à Paris que tel grand journal de Rio ou de province s'en empare, le traduit, le

publie, et se fait à peu de frais une immense réclame sur le dos de notre écrivain.

Les Pauiistes revendiquent l'honneur d'avoir été les premiers et les plus ardents à engager et à mener la campagne de l'abolition. De Saint-Paul partaient des missionnaires, dos « propagandistes » qui allaientprêcher la bonne parole dans les milieux favorables ; ils engageaient les nègres à abandonner le travail et leurs maîtres, leur fournissaient les moyens de s'échapper. Et quand le gouvernement, cédant aux réclamations pressantes des fazendeiros, ordonna à l'armée d'intervenir pour ramener les fugitifs à leurs propriétaires, l'armée, gagnée par les abolitionnistes, disent les uns, un peu effrayée ou dégoûtée de la tâche, disent les autres, opposa la force d'inertie, et l'abolition par la loi devint une nécessité inéluctable.

J'étais fort curieux de causer de la fédé-

ration avec des Paulistcs; quelle idée s'en font-ils? Ils ont été des plus ardents à la réclamer et ils étaient assurément les plus intéressés à l'obtenir. Mon impression est que pour l'immense majorité, pour ne pas dire la totalité, les idées sont très vagues à ce sujet; on est enchanté à Saint-Paul que la répul)li(jue ait été proclamée, mais on trouve que depuis la révolution la politique a pris dans les préoccupations et les occupations de tous une plare (ju'on n'est ni habitué ni disposé à lui accorder. On est pressé d'en finir avec les questions de principe, de droit constitutionnel ; on a hàle de savoir à quoi s'en tenir, afin de recommencer, comme devant, à faire ses affaires et, mieux que derant, à les faire toutes ou presque loutes soi-même.

Les nouveaux États, et particulièrement celui de Sainl-Paul, sont assez impatients

LETTRKS Di: BRÉSIL 8»

de s'orj^aniser. Ils trouvciil déjà (|ul' la n'-piiblique est bien Ionique à satisfaire les espérances qu'elle a fait iiailre. Rien jusqu'à présent n'a été changé que le nom des choses et le personnel des fonctions pubhques. Le président de province a été remplacé par un gouverneur d'État, muni do pouvoirs extraordinaires qui font de lui un véritable dictateur. Mais les Assemblées provinciales ont disparu comme le Parlement de Rio. Le gouverneur, fort occupé de « républicaniser » le personnel, de récompenser les dévouements, do donner des gages et d'en recevoir, n'a pas le loisir d'ébauciier une politique. A la vérité, il est comme le gouvernement de la république dans une passe fort difficile, et qui ressemble terriblement à une impasse.

On affirme aux anciennes provinces qu'elles sont devenues Etats du jour au lendemain.

Ellosdeniantlent à agir en conséquence. Mais il faiil attendre que la Constituante ait été réunie pour toute la république, que la Constitution fédérale ait été votée: alors seulement chaque Etat pourrait, à son tour, soufrer à se constituer à sa guise, du moins dans les limites (jue la Constitution fédérale ne manqueia pas de tracer. Il n'existe pas de patience, si robuste iVit-ello, qui puisse résister à une si longue épreuve ; or, il y a longtemps déjà que les provinces réclament Icui' autonomie. Un homme d'Etat qui occupe une situation prépondérante à Saint- Paul, et (pii fol deux fois ministre sous la monarchie, M. Antonio da Silva Prado, me dit (ni"il f;uil à tout j)rix trouver une prompte solution : le gouvernement provisoire devrait, selon lui, promulguer la Constitution fédérale, dés (|u'elle aura été élaborée par la commission chargée de la rédiger : la Con-

stituante serait appelée plus tard à la discuter et à l'adopter avec ou sans amendements ; mais, en attendant, chaque Etat pourrait song-er à se constituer et à débuter dans sa nouvelle vie; ainsi serait avancée l'échéance trop reculée du provisoire M). Je ne chercherai pas à justifier en droit une semblable procédure ; je n'en vois pas le

(1) Le gouvernement provisoire a depuis lors, seniblet-il, donné satisfaction, et au-delà, à ce désir. Il a décidé, dit-on, de publier dans tous les journaux du Brésille projet do Constitution qu'il aura adopté; la discussion s'ouvrira, et, au jour des élections, le 13 septembre, l'électeur, étant censé suffisamment instruit par les discussions qui auront duré plusieurs mois pour décider en connaissance de cause, devra inscrire sur son bulletin de vote à côté du nom de son candidat, un oui ou un non, suivant qu'il accepte ou repousse le principe de la République et en bloc le projet de Constitution adopté et publié parle gouvernement. S'il y a majorité de oui, la Constitution entrera immédiatement en vigueur et l'Assemblée délibérera de suite comme Assemblée législative. S'il y a majorité de non, ce qui est tout à fait improbable, l'Assemblée élue fonctionnera comme Constituante. Il y a loin de là à la mesure purement provisoire réclamée par M. A. Prado; nous croyons que le plébiscite, pour ne pas dire l'escamotage, médité par le gouvernement provisoire serait un mauvais début pour la république légale.

86 LETTRKS Df HHKSIL

inovcii. .Mais je suis ()l)li|j^c (h' reconnaître qu'une sorte de raison d'Klal et de nécessité supérieuic invite le gouvernonient du maréchal Deodoro à liàler le dénouement de la crise.

En ce moment, les dispositions paraissent excellentes dans les provinces : le vent est à la conciliation. Des intérêts rivaux que l'attente prolong:ée exciterait peuvent être conciliés; on peut encore raisonnablement parler, au nom de l'enthousiasme soulevé des esprits par les événements du lu novembre, do concessions réciproques entre des provinces devenues États jaloux. Plus tard, il serait trop tard peut-être.

Les Paulistes apportent dans la vie publique le même esprit (jiie dans la vie privée ; il leur déplaît de s'occuper autant de politique j)uro ; il leur tarde de traiter les questions d'intérêts. J'insiste : je répète

qu'il est indispensable de ne pas laisser trop longtemps les esprits dans rignorance et dans l'incertitude : le 16 novembre, les républicains avaient proclamé à Saint-Paul la a république de Saint-Paul », se souciant fort peu sans doute du reste du Brésil. La république de Saint-Paul avait déjà son hymne national, son drapeau. Ce drapeau n'a pas encore tout à fait disparu : il est noir, blanc et rouge : mais on n'est pas tout à fait d'accord sur la disposition des couleurs. La presse pauliste discute avec le plus grand sang-froid les avantages que l'État de Saint- Paul va tirer du régime fédératif. Saint- Paul était la « vache à lait » de l'empire ; le Trésor en tirait une grande partie de ses plus claires ressources. Tout cet argent n'ira plus à Rio ; il en restera la plus grande partie à Saint-Paul ; on discute déjà sur l'emploi à en faire. On parle aussi d'un nouveau

groupement d'États : le Parana se réunirait à Saint-Paul, dont il a été séparé jadis; Minas, qui n'a pas de port, s'adjoindrait Espirito-Santo. Ailleurs, plus au Nord ou j)lus au Sud, d'autres espoirs ont dû naître. Il est un fait certain, c'est que les anciennes provinces comptent recevoir la plus large autonomie.» Plutôtla séparation qu'unerépublique centralisée », me disaient à Saint- Paul des gens fort influents.

De Saint-Paul je suis allé à Santos, qui sert de débouclié maritime à toute la province de Saint-Paul. Après Rio, Santos est le plus grand centre d'exportation de café au Brésil. Les recettes de la douane de Santos peuvent servir <Ie mesure à la prospérité de la province: elles s'élevaient à 4.417.(185 milrcison 1878; en 1884, à 7. 457. 4M milreis et, en IH87. à ll.737.i:il milreis. Santos n'est (|u"à 7!) kilnmètres de Saint-Paul en

chemin de fer. Cette ligne franchit la Serra do Mar ; au kilomètre 49, à compter de Saint-Paul, l'altitude est de 798 mètres; 8 kilomètres plus loin, la ligne court à 19 mètres au-dessus du niveau de la mer. Pour franchir ce pas de géant, un train descendant est attaché à l'une des extrémités d'un câble métallique et un train montant à l'autre, et ils se meuvent sur un plan fortement incliné. Le câble enroulé autour d'un cylindre est mis en mouvement par une machine à vapeur fixe. La distance a été divisée en quatre parties; c'est comme un escalier formé de quatre degrés immenses. Cette ligne, admirablement construite et entretenue, est une véritable mine d'or pour les actionnaires de la Compagnie — anglaise — qui l'exploite : la Compagnie a distribué 22 0/0 à ses actionnaires, l'année dernière. Santos ne compte pas plus de 10.000 à

90 LETTRES DU BRKSIL

12.000 liabi(an(s. (l'est simplemeni un on- Iropùt marilime. La ville est malsaine; n'y iiahitenl que les commerçants retenus par leurs intérêts. Les plus grands navires peuvenl accosler à quai dans le port; mais les quais sont aujourd'hui insuffisants. Les navires attendent leur tour pour opérer le débarquement.

Une excursion à l'intérieur de la province de Saint-Paul.

— 300 kilomètres vers l'Ouest — Une fazenda de café.

— Une plantation conquise sur la forêt vierge. — Ce que rapporte le caféier. — Les caféiers en bataille. — La cueillette de la cerise et la préparation de la fève.

— Le travail libre substitué à la main-d'œuvre servile.

— L'immigration : la condition de l'immigrant. — Les prétendus colons. — La question sociale au Brésil. — L'immigrant doit coloniser pour son compte et non pas être simplement le suppléant de l'esclave. — Les bienfaits que le Brésil tirerait de l'immigration bien entendue. — La féodalité foncière et la petite propriété: le droit de propriété. — Nécessité de la réhabilitation du travail.

Santa- Veridiana (station de Lage. — Etat de Saint-Paul), 1 3 janvier.

Quitter le Brésil sans avoir visité une plantation (le café, je l'aurais toujours regretté.

Pour quiconque clicrclic à se faire une idée juste de l'état de ce pays et lenle d'entrevoir l'avenir (jui lui est réservé, la clef du problème se doit chercher sur lo terrain même de la fazenda.

Je fis part de mon désir à M. Antonio da Silva Prado, que la politique n'a jamais empêché d'administrer avec une g;rande sollicitude sa grande fortune territoriale ; il me donna une lettre pour le gérant d'une de ses fazendas, située dans l'ouest de la province de Saint-Paul.

Cette fazenda de Sanla-Yeridiana est célèbre dans toute la province ; elle passe pour l'une de celles ofi la culture est le mieux entendue, le sol le plus fertile ; située à 300 kilomètres de Saint-Paul, elle est à portée de la ligne ferrée Mogyana, qui y mène de la capitale en neuf heures. Jusqu'à Campinas, la plus grande ville de la province après

Saint-Paul, ville très florissante, très animée, le chemin de fer est àvoielarge. ACampinas s'embranche la voie étroite, la plus économique qui ait été construite au Brésil (on n'a pas dépensé plus de 70.000 fr. par kilomètre) ; elle déroule ses courbes hardies à travers des contrées fertiles et bien'cultivées. Elle s'engage dans cette partie occidentale de la province si riche et si féconde, dont les Paulistes sont ajuste titre très fiers. La forêt vierge alterne avec de belles plantations de café.

Le sol devient uniformément rouge, d'un beau rouge brique ; il est constitué d'une sorte de glaise qui, desséchée par lesoleilde janvier, se résout en fine poussière et couvre choses, bêtes et gens d'une couche d'ocre. Mais c'est là le sol prodigue qui rend au centuple ce qu'on lui a confié.

La vie est très active sur ces immenses

94 LKTTRES DU BRÉSIL

L'teudiiesde lerritoire; les trains sont presque toujours bondés de voyageurs, même à celle époque de l'année, où le Brésilien lui-même ne se résig-ne que contraint et forcé à affronter le supplice de la suffocation en cliemin de fer. De loin en loin surgit une gare (quelques-unes, celles des villes de quelque importance, parfois très bien aménagées, la plupart du temps, assez primitives): à peine aperçoit-on quelques maisons semées à l'entour, et cependant la gare est toujours pleine de voyageurs ou de curieux, hommes de l'intérieur, qui viennent ainsi reprendre à la volée le contact de la capitale. Je retrouve tout le long ces Paulistes énergiques, hommes de travail, simples de mise et de carrure vigoureuse.

A la station de Lage, un troll attelé de deux mules nous attend. (Le tvoll est compose do deux paires de roues réunies par deux

planches en V qui servent de support à deux sièges très rustiques; c'est la voiture yankee. le passe-partout des cliemins défoncés de l'intérieur.) La fazendaest à un kilomètre de la gare. Autour d'une immense cour, des bâtiments enbrique, communs et maisons d'habitation, simples mais commodes; plus loin, deux longues rangées de maisonnettes, — il y en a 80 environ , — les maisons des colons . Tout alentour les files régulières des caféiers rangés eu bataille par grandes taches de verdure sombre ; des intervalles plus clairs, légèrement jaunes, occupés par le maïs, le voisin inséparable du café; puis, dominant les formes arrondies et trapues des caféiers et les tiges élancées des pieds de maïs, droits ou tordus, se profilant sur les hauteurs ou perdus dans la plaine, de grands troncs calcinés, ébranchés, derniers vestiges de la forêt vierge conquise par le feu et matée par

le for. A quelque mille mètres de la maison diiabilalioM. Je superbes palmiers, des arbres loufïus, un fouillis do lianes, c'est la forêt vicrg^e, qui attend le brandon du pionner. Ce pays est admirable: profondément vallonné, très varié d'aspect et de contours, avec à l'horizon de grandes montagnes bleues aux lignes douces, il semble que la terre y exhale un parfum troublant de jeunesse et de vie. A plus de 700 mètres d'altitude, le climat n'y est pas excessif, les colons italiens y retrouvent le ciel et le soleil d'Italie. Les matinées sont claires, les soirées délicieuses. Je me suis promené à cheval tout un matin dans les plantations sous ce même soleil qui, à Rio, m'aurait aveuglé et terrassé; et, ici, j'ai pu courir et regarder tout à mon aise.

Il y a vingt-cinq ans, à cette même place, c'était la forêt vierge, rien que la forêt vierge ; M. Antonio Prado a conquis sur elle 600 al-

queires ; sa plantation est traversée par le chemin de fer sur une longueur do plus do G kilomètres; elle compte 400.000 pieds de calé, dont 280.000 en plein rapport (de cinq à trente ans). Sur ce sol merveilleusement fécond, le caféier reste productif jusqu'à cinquante ans. Le caféier, comme la vigne, réserve au cultivateur d'étranges surprises : la fazenda de Santa- Veridiana qui va donner cette année près de 45.000 arrobes de café (1 arrobe = 14 kilogrammes environ) n'en avait donné que 8.000 l'an passé; et en 1888, la récolte avait été de 42.000 arrobes. En comptantl'arrobeà 7.500 reis, la cueillette de 1 890 rapportera 300contos (1 conto = 2 .700 fr . environ) : en déduisant 60 contos pour les frais d'exploitation, on peut évaluer à 240 contos le bénéfice net d'une année comme celle-ci: c'est un beau denier. Il est vrai que l'outillage industriel nécessaire à la prépara-

9S LKT'IUES DU BRÉSIL

lion lie lu cerise une fois cueillie, les bùlinienls, les planlationsreprésenlent une mise de fonds considérable.

J'ai parcouru ces fdes régulières d'arbustes au feuillage luisanl d'un vert sombre, à la silliouetle rebondie, (jui alleignenl el dé[)assent 3 mètres entre vingt et trente ans; espacés de 4 en 4 mètres, le sol est soigneusement sarclé autour des pieds; les herbes envahissantes ont été arrachées et les caféiers se présentent comme une armée pour la parade. Les cerises vertes encore, qui deviendront rouge-sang et contiendront la précieuse fève, se pressent sur les rameaux, attachées à la tige même, alternant avec les feuilles.

En mai ou juin commencera la cueillette; les cerises, recueillies dans des paniers, seront jetées dans un réservoir d'eau placé au sommet d'un immense pi;m incliné, dallé et orienté au soleil : là. elles seront daborddé*

LETPRES DU RRESIL 99

barrassées de la pulpe par l'action de l'eau; puis, les fèves étalées sur les dalles sécheront au soleil et seront acheminées peu à peu vers un grenier. Une sorte de drague à vapeur viendra les y saisir pour les faire passer dans une machine qui les débarrasse des dernières pellicules qui les recouvrent; elles seront ensuite classées mécaniquement par ordre de grandeur, à l'aide d'une sorte de tamis cylindrique. Ainsi classé, le café, mis en sac, sera prêt pour la consommation. Le chemin de fer est proche qui le conduira aux marchés de Santos ou de Rio.

J'ai décrit là, à très grand traits et sans aucune compétence technique, une fazenda modèle. Je ne prétends pas donner à penser que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Comment M.Antonio Prado est-il parvenu à maintenir sa fazenda en si bel état, à tra-

vers la crise de l'abolition, alors (juo les planteurs do la |»rovince de Rio ahandonnaioiit lenrs cnllnres faulo do bras, et qn'à Saint-Paul d'autres fa-zcudriroti luttaient avec peine conire des difficultés parfois insurmontables ?

C'est le travail libre, substitué en temps utile au travail esclave, qui a fait ce miracle. Toute l'habileté et tout le mérite de M. Antonio Prado consistent à avoir prévu dès longtemps que le nèjîre émancipé ne serait plus un auxiliaire sûr. qu'il fallait préparer l'avenir et recruter dos bras. C'est à l'Europe, — réservoir d'hommes. — ({u'il fallait puiser. Les Paulistes et M. Antonio Prado, un des premiers parmi ses compatriotes, ont, depuis plusieurs années, encouragé l'immigration allemande, italienne, portugaise partons les moyens.

Au londoMiain tie l'abolition, les nègres

LETTRES Dr BRÉSIL 101

ont disparu : pour eux, la liberté c'était naturellement la liberté de ne rien faire et de changer de milieu : ils ont gagné les villes où ils vivent, les hommes, on ne sait trop comment, les femmes, on le sait trop. Bon nombre d'entre eux se sont rendus dans les provinces du Nord où l'élément noir domine. Dans la province de Saint-Paul on ne voit aujourd'hui que très peu de noirs.

Quelle est la situation du colon, de l'immigrant européen qui les a remplacés ? Il débarque à Rio ou à Santos avec sa famille, tous épuisés par un terrible voyage; on les héberge dans un hôlel d'immigration, immense caserne bâtie à cet effet, où ils attendent que les fazendeiros viennent les engager. Saint-Paul possède un de ces hôtels d'immigrants. L'immigrant arrive, presque dépourvu de tout, dans la petite maison en brique, proprette et gaie, qu«^ le propriétaire

dOi LETTIU;s \)V BlUiSlL

fL'rmiri- (le rdiiost do Saiiil-Paiil lui a fail conslruiro. Le f'azendciro lui fournit les objets «le première nécessité et lui ouvre un compte débiteur. A aucun moment le colon ne paye de loyer pour son babitation, mais il se trouve dès le premier jour endetté. Pour ce misérable, c'est l'abondance après la disette ; il puise sans compter au magasin de la fazenda, et malheureusement certains propriétaires ont encouragé leurs colons à s'endetter. Ils se les attachaient par une dette qui est une dette de travail forcément. A Santa-Veridiana, où les choses se passent très régulièremenl. la plupart des colons sont endettés. Sur près de 80 familles, 28 seulement ont un actif ([ui excède le passif. Les autres familles sont arrivées dcjiuis quatorze mois seulement; elles n'ont pas encore réussi à se libérer des dettes des premiers mois où elles ont dépensé sans produire.

LF.TTRKS Dr BRESIL 103

Voici quelles sont les conditions du travail : le propriétaire paye pour le sarclage de 1.000 pieds, 12.000 reis; il y a cinq sarclages par an ; un homme peut nettoyer par jour 350 pieds de café. Au moment de la cueillette, un sac de oO litres est payé 300 reis ; un homme peut cueillir 1.000 paniers de 50 litres dans une année comme celle-ci, où la matière à cueillir ne manque pas. En 1888, plusieurs familles ont reçu 3 contos de reis, produit la cueillette.

Chaque colon. chef de famille a son livret, — doit et avoir, — qui est une copie des registres de la fazenda. On lui porte en avoir lo travail fourni par lui et les siens, le produit des animaux qu'il a élevés et peut avoir vendus au fazendeiro, le produit de la vente du maïs, des haricots, des légumes qu'il lui est permis de cultiver sur certains terrains ou entre les jeunes pieds de café ; — en dette.

104 LETTRES Dl" RRI^SIL

tout ce (iiii lui a été fourni pour la nourriture et riiahillemcnt do la fainillo. J'ai feuilleté plusieurs livrets et les re<rislres de la fazeuda.

Voici par exemple la situation d'un chef de famille (4 personnes), établi le C> mars 1887 : le 31 décembre 1887, il devait 320,000 reis; le 31 décembre 1888, sa dette est éteinte et il reçoit 90,000 reis: le 31 décembre 1880, il reçoit 103,000 reis, auxquels il faut ajouter les produits de l'élevage et de la culture qui n'apparaissent pas sur les comptes du fazendeiro. — Autre exemple : 1 chef de famille (7 personnes qui travaillent), établi depuis (jualre ans ; il a épargné 3 conlos de reis (plus de 8.000 fr.) places à intérêt; il possède, en outre, .") ou (1 mules et chevaux, 7 télés de bétail à corne, M) porcs ; il a en avoir sur les livres, .'iOO.OOO reis.

LETTRES T){' BRESIL lOo

Si (lépenJaiite qu'elle soit (le colon s'enjfage à ne pas cultiver le café pour son compte), cette situation correspond pourl'immigrant italien, toujours fort misérable, à un notable progrès matériel ; l'immigrant est traité avec douceur, il se constitue un home Chaque maisonnette compte deux pièces :

dans Tune, se trouve l'àtre avec les ustensiles de cuisine, les provisions; dans l'autre, les lits faits de planches sur quatre pieux fichés dans la terre battue ; sur les murailles, blanchies à la chaux, çà et là quelque souvenir de la terre natale, les inévitables chromos de sainteté. J'ai même trouvé dans l'une des maisonnettes toute une petite bibliothèque en quinze minces volumes, assez malpropres, grâce au long usage, etdans le tas, rencontre inattendue, les Lettres de Cicéron. Cela me rappelle qu'en passant à Dakar, j'ai découvert dans un coin

lOf. UTTiir.s Dr itiu'.sir.

(lolacliaml)ro (Tiin inoilesteagtMil des postes. — ([ui navail jionr t(juL mobilier (jii'un lit, une cuvette et une chaise boiteuse, sur une planclie nioisie, — le Jardin des Jiririnrs

A Santa-Yeridiana. eiiaque colon a unjardinet où il cultive des légumes, une bassecour parfois très bien garnie. Kl il vit heureux là quelques années; mais, les dettes éteintes, l'épargne s'amassant, rambiti(ui lui vient. Cet homme, qui a fui la misère et la servitude sociale, se lasse d'être tenu dans une étroite dépendance, de n'être, en somme, qu'un simple domestique : il veut être propriétaire, il veut être chez lui et tenter la fortune à sa guise. Aussi est-il rare qu'un colon reste plus de cinq ou six ans dans une fazenda ; à la première occasion, il se rapproche de la ville j)()ur s'y livrer au petit couunei-ce, à la petite industrie ou jiour

acheter et cultiver un lopin Je lerre dans la banlieue.

Et par là nous touchons à ce (|uc j'appellerai la question sociale au Brésil. Les fazendeiros ont compris que la main-d'œuvre servile venant à manquer, ils ne pouvaient être sauvés de la ruine que par la main-d'œuvre libre importée d'Europe. Les Paulisles, fort éveillés sur leurs intérêts,, ont encouragé l'immigration ; mais ils n'ont pas su traiter convenablement l'immigrant. Ils ne voient en lui qu'un suppléant de l'esclave, c'est l'instrument de leur propre fortune et rien de plus. Aussi est-ce par un étrange abus des mots qu'ils appellent colons ces immigrants: c'est perpétuer l'antique système colonial, mi peu modifié, ce n'est pas là coloniser.

Le prolétaire qui abandonne le vieux monde, pour se soustraire à la condition trop dure que lui fait la société, doit trouver

108 LETTjti:s nr luuisiL

autre ciiose, dans sa nuuvclle patrie, (ju un prolétariat moins pénible. Le Brésil, lony- Icnips énervé par lesclavage, a besoin de bras solides; s'il veut les attirer, il doit leur offrir une parlie franche à jouer: il lui faut de viriles énergies pour peupler son immense territ(tire, défricher et coloniser ses terres vierges ; qu'il s'adresse à des hommes vigoureux, qu'il les accueille comme des auxiliaires précieux du développement national et les traite en libres citoyens.

Malheureusement, le Brésil est encore à bien des égards un pays neuf: il voit cependant se dresser sur sa route un grand problème, en face duquel les États du vieux monde croient j)arfois èlre seuls à se débal- Ire impuissants, — le problème de la propriété foncière. La terre, dans toutes les parties accessibles du pays, est aux mains d une aristocratie de grands propriétaires : les

fazendciros. Descendants des capitaôes portugais, qui avaient reçu de la couronne du Portugal d'immenses fiefs, ou arrière-neveux des clients de ces barons du nouveau monde, ils prétendent occuper des lieues et des lieues de terrain, toute la terre désirable et cultivable ; l'État, dépouillé, plus pauvre que dans certains pays du vieux monde, n'a point de terres à distribuer aux immigrants. Jusqu'à ces dernières années, la petite propriété existait à peine ; aux abords des villes seulement, les fazendeiros consentent à diviser leurs fiefs afin d'en trouver un bon prix.

Une pareille situation ne saurait se perpétuer sans nuire grandement au développement du pays, d'autant que bon nombre de ces grands propriétaires sont aujourd'hui de simples misérables qui vivent sordidement dans un coin de leur domaine : dénués de

ressources, iiianquaiil de l'énergie nécessaire à la mise en valeur île ces terres, ils les immobilisent au grand détriiuenl du bien public. A ce mal, quel est le remède? Le vicomte de Taunay, qui apporte dans l'étude de ces questions tout le sérieux d'un esprit élevé et toute l'ardeur de son amour pour la patrie brésilienne, propose que l'État lève l'impôt foncier avec la dernière rigueur sur toutes les terres. L'impôt sera léger aux propriétaires industrieux qui justifient de leurs titres en exploitant leur domaine ; le propriétaire indigue, qui vit dans l'oisiveté, sera incapable de payer l'impôt et ses terres devront retourner à l'État.

Mais les fazendeiros constituent une classe jusqu'ici toute-puissante; lorsque, il y a quelque temps déjà, il avait été question de percevoir rigoureusement l'impôt foncier, nombre d'entre eux avaient défié les pouvoirs

LKTTRES DU BRESIL 111

publics Je tenter une pareille entreprise. Il est vrai que le suffrage censitaire, qui était tout à leur dévotion, a disparu; de nouvelles couches arrivent aux affaires publiques.

L'intérêt général finira bien par prévaloir. Mais les républicains oseront-ils risquer l'aventure? Ne reculeront-ils pas devant le danger de s'aliéner leurs alliés de la veille ?

Il n'est pas sans intérêt de noter qu'il existe dans les provinces de Santa-Catarina et du Parana plusieurs colonies de petits propriétaires, immigrants allemands poui* la plupart. Mais comme ces provinces ont dû acheter les terres qu'elles leur ont cédées, les lots sont trop restreints et ne dépassent guère une superficie de cinq hectares. Ce sont là, malheureusement, des tentatives isolées.

L'esclavage n'a pas survécu si longtemps dans ce pays sans y porter des fruits amers.

11 est de toute nécessité que le travail y soit réhabilité, que la dignité humaine y soit restaurée, que des colons, lils de leurs œuvres, y fondent des familles qui servent d'exemple et montrent ce que vaut la famille pure de tout contact avilissant et corrupteur avec l'élément servile. Voilà une réforme « scientilique » qui veut être étudiée et poursuivie avec persévérance ; elle réclame les efforts patriotiques de tous les citoyens dont l'idéal pour la république est qu'elle soit vraiment une restauration nationale.

Le départ du ministre des affaires étrangères pour Montevideo et Buenos-Ayros. — La question des Missions.

— Traité entre le Brésil et la Républiipje Argentine. — M. Quintino Bocaj-uva et l'amitié argentine. — Le gouvernement provisoire. la € fraternité américaine » et l'Europe. — Les concessions à l'armée . — L' ■ acclamation n du 15 janvier. — Les projets de M. Ruy Barbosa. — La liijuidation de décembre. — Le favoritisme.

— La « grande naturalisation ». — La séparation de l'Église et do l'État.

Rio-de-Janeiro, le 1 6 janvier.

Aujourd'hui. le ministre des affaires étrangères, M. Quintino Bocayuva, s'est embarqué sur lo cuira.ssé brésilien, le Rîachuelo, avec le ministre argentin au Brésil, M. Moreno. Ces personnages se rendent à Montevideo,

OÙ ils doivent se rencontrer avec le ministre des affaires étrangères de la République Argentine. Los ministres des deux pays sig-neront le traité dit des Missions qui vient d'être conclu entre les deux gouvernements; M. Quintino Bocayuva continuera ensuite son voyage jusqu'à Bucnos-Ayres. S'il faut en croire les télégrammes qui nous parviennent de la Plata, M. Quintino Bocayuva serait à la veille de retrouver, sur le territoire argentin, comme ministre de la république des États-Unis du Brésil, l'accueil triomphal qu'il y recevait comme journaliste révolutionnaire et adversaire acharné du gouvernement monarchique. Il peut sembler étrange tout d'abord que les diplomates argentins et brésiliens choisissent pour signer un traité délimites entre leurs pays respectifs la capitale d'un troisième État; il semblera non moins étrange qu'un gouvernement

défait, qui s'intitule avecraison» provisoire», vieux de deux mois à peine, ait cru devoir régler aussi vite une question si complexe et où l'honneur national est engagé. Le territoire des Missions, enserré entre les deux fleuves Parana et Uruguay, borné au Sud- Ouest par la province argentine de Corrientes, à l'Ouest par l'État du Paraguay, à l'Est et au Sud-Est par les provinces brésiliennes de Santa-Catariim et de Rio-Grande-do-Sul, a donné lieu depuis de longues années à d'interminables contestations entre le Brésil et la République Argentine. Le différend, qui remonte aux temps de l'occupation espagnole et portugaise, avait failli prendre à plusieurs reprises une mauvaise tournure. Le gouvernement monarchique, sur ses derniers jours, avait reconnu qu'il fallait enfin, pour faire cesser toute cause de méfiance entre les deux États intéressés, trancher cette pomme de

nr, LETTRES DU BRESIL

discorde. Il était convenu qu'une commission, composée de délégués argentins etbrésiliens, irait étudier le terrain et tâcherait do déterminer la frontière, mais que, si elle ne pouvait aboutir à une entente, la question serait déférée à un arbitre, La république survient, et l'on ne tarde pas à apprendre ici, non sans quelque surprise, que M. Quintino Bocayuva a consenti un accord sur les bases suivantes : la frontière sera tracée suivant une ligne droite tirée du confluent des rios Chapim et Iguassu au confluent des rios Chapeco et Uruguay. Or, le Brésil n'a jamais cessé, en donnant des preuves convaincantes de ses droits, de réclamer comme frontière la limite naturelle, située à l'ouest de cette ligne, et formée par les rios Popiri-Guassu et San- Antonio; les officiers brésiliens déclarent que cette frontière naturelle est la seule défendable. D'après le traité qui vient d'être

négocié, la République Argentine se trouve acquérir un assez joli morceau de territoire que toutes les cartes brésiliennes marquent, et avec juste raison, comme partie intégrante du Brésil. Enfin, le territoire argentin, qui déjà s'enfonçait comme un coin entre les provinces brésiliennes du Parana et du Rio- Grande-do-Sul, va y pénétrer plus encore. La province de Rio-Grande-do-Sul, dont tout le monde s'accorde à redouter les tendances séparatistes, ne se trouvera plus réunie au corps du Brésil que par l'étroite bande de Santa-Catarina encore, diminuée; ainsi, d'un fruit mûr que l'on craindrait de voir tomber trop tôt et dont on entamerait les pédoncules. Mais pourquoi tant de hâte à trancher une question qui traîne depuis des siècles? Pourquoi M. Quintino Bocayuva, qui est né dans la République Argentine, et y a passé sa jeunesse, se donne-il l'apparence de rechercher

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avec trop (rcmprcsseiuont les bonnes grâces des Argentins"? Pourquoi les Argentins sontils si pressés de signer un traité qui ne saurait être définitif que lorsqu'il aura été ratifié par l'Assembléo nationale, c'est-à-dire au plus tôt dans un an? Pourquoi ce voyage pompeux, cet échange solennel de signatures ? Pourquoi paraître engager l'avenir à tel point qu'il serait presque impossible au futur Parlement brésilien de défaire ce q^ue les ministres des deux pays auront fait à Montevideo ?

On en vient à croire ici que ce voyage ministériel, cette entrevue à Montevideo, ces fêtes à Buenos-Ayres, cachent un plan do profonde et grande politique. Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais je suis convaincu que, si les diplomates du gouvernement provisoire méditent de jeter leur amitié bruyante à la tête des Argentins, ils ne

sont pas éloif^iiés de conimeLlrc une faute. Depuis la proclamation de la république au Brésil, les rapports entre les républiques brésilienne et argentine étaient très cordiaux; il n'était pas nécessaire de chercher davantage. La morgue argentine n'en doit pasimposeraux Brésiliens ; je suis intimement persuadé que le Brésil n'a rien à craindre de la République Argentine avant longtemps. Les Argentins se débattent dans une redoutable crise intérieure, — financière et politique,- — qui n'est pas près de finir; ils sont trop préoccupés de leurs propres affaires pour songer à créer de sérieuses difficultés à la jeune république brésilienne. Et quand ils voudraient prendre une attitude agressive, le Brésil a les moyens de faire bonne figure. Les journalistes de talent qui tiennent les places les plus en vue dans le gouvernement provisoire me paraissent avoir, sur la poli-

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tique extérieure de leur pays, des vues légèrementutopiques. Dans les articles de leurs journaux, dans leurs discours, dans les considérants de leurs décrets, on voit très souvent surjçir la « fraternité américaine». 11 V a quelque chose do vrai dans cette idée que les hommes d'fitat républicains, au Brésil, entretiendront des relations plus faciles etplus cordiales que leurs prédécesseurs avec les représentants des autres républiques sudaméricaines. Mais il serait assurément très fâcheux pour le Brésil (jue ses gouvernants parussent dédaigner et même ignorer l'Europe. La « fraternité américaine » fera sans aucun doute couler beaucoup de Champagne, d'encre et de discours, mais elle ne saurait faire que la Républi(jue Argentine envoie des immigranls'pour coloniser le Brésil et des capitaux pour en exploiter les richesses naturelles. L'avenirdii Brésil dépond

des capitalistes et des émigrants d'Europe. ïl est clair que le coup de théâtre du ministre des affaires étrangères n'a pas conquis les applaudissements du peuple brésilien. M. Quinlino Bocayuva s'est aperçu aujourd'hui que les personnes qui l'entouraient au moment de son départ saluaient bien plutôt l'homme privé quele négociateur du traité des Missions. La scène était froide; le passager du Riachiielo, averti par l'attitude de ses amis, est parti sans enthousiasme. L'arrivée à la Plata sera certainement plus brillante que n'a. été le départ de Rio.

La presse, très réservée, presque muette depuis le fameux décret sur les conspirateurs, a repris, à propos de cette question des Missions, une certaine liberté d'allures ; elle ose entamer une opposition. Elle sent que l'opinion publique la soutiendra. Quant aux militaires, ils sont fort excités; ils ne

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veulent pas entendre parler Je céder aux Argenlins un pouce du territoire brésilien. L'attitude du gouvernement provisoire à l'égard de l'armée est fort intéressante à observer. On peut dire que, s'il lui doit beaucoup, tout, — l'existence, — il ne s'est pas montré ingrat. Il a comblé de faveurs l'armée et la marine. C'a été un déluge do promotions. Les uniformes ont été modifiés; ni l'or ni les galons n'ont été épargnés. La solde de la troupe a été presque doublée; la paye des officiers a été augmentée de près de 40 0/0. Le chiffre de l'armée a été doublé : cela est beaucoup plus grave. Je ne suis pas bien convaincu que le Brésil ait besoin d'une armée double de celle qu'il possède; mais, en supposant même que l'augmentation fût nécessaire, il était de la plus élémentaire prudence d'attendre, pour grossir les rangs de l'armée, que l'effer-

vescence en eût complètement disparu. Il est permis de se rassurer, en songeant que le décret pourra rester longtemps lettre morte : M. Ruy Barbosa, qui parlait dans son exposé financier d'économies nécessaires, n'est sans doute pas disposé à fournir les ressources pour le doublement de l'armée au lendemain du jour oij, en dépit de son invitation à l'économie, les soldes étaient elles-mêmes doublées.

Il faut reconnaître que l'armée n'occupait pas dans la nation, sous la monarchie, la place à laquelle elle pouvait justement prétendre. C'est même là une des causes principales de la révolution. L'armée prend sa revanche aujourd'hui. Mais il est du devoir du chef de l'État de modérer son ardeur et ses ambitions. La mesure est certainement dépassée quand on autorise ou qu'on invite des officiers et des soldats des armées de

terre et de mer à faire des manifestations bruyantes dans les mes ou dans les lieux publics ; la chose devient presque dangereuse quand il s'agit de faits comme ceux qui se sont passés hier.

Le io janvier, une grande manifestation militaire, — près de 1.000 hommes de troupe y prenaient part, — avait été organisée en l'honneur des trois membres militaires du gouvernement. La foule était grande dans les rues. A un moment donné, il s'est trouvé que toute celte foule militaire et civile avait « acclamé » le maréchal de camp Deodoro, généralissime de l'armée ; le lieutenant-colonel Benjamin-Constant, brigadier: le contre-amiral Wan den Kolk, vice-amiral. Le gouvernement, cédant à la volonté populaire, qu'un simple major lui avait intimée, a signé, séance tenante, des décrets conformes.

Si des scènes do ce genre devaient se renouveler, le gouvernement provisoire ébranlerait dans leur opinion beaucoup de ceux qui, au Brésil ou en Europe, lui prêtent l'intention ferme de maintenir l'ordre avant tout, en attendant de passer la main à un gouvernement légal.

Il y a quelques jours déjà, le maréchal Deodoro a choisi parmi ses collaborateurs deux vice-présidents du gouvernement provisoire, qui seraient appelés, dans l'ordre où ils ont été désignés, à le suppléer ou à lui succéder : l^"" vice-président, M. Ruy Barbosa, ministre des finances ; 2^ vice-président, M. Benjamin-Constant Botnelho de Magalhaes, ministre de la guerre. M. Ruy Barbosa, un ministre civil, est le successeur désigné du maréchal Deodoro. Il était difficile de mettre en avant un simple lieutenant-colonel, — M. Benjamin-Constant n'avait pas

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encore été « acclamé » général »lo brigade, — pour commander, comme chef d'Klat, ù loulos les troupes de terre et de mer.

Dès le premier jour, M. Ruy Barbosa a occupe dans le gouvernement une situation prépondérante; il l'a prise de lui-même, et l'opinion publique n'a pas trouvé qu'il eût tort. Il est assurément plein de (aient, d'ardeur au travail et de bonnes intentions. 3Iais il souffre de l'isolement moral où la dictature le condamne. Il est livré à ses seules inspirations, au hasard des conseils qui s'imposent. Car il est, nous n'en douions pas, assailli de nombreux « amis », — tout homme en sa situation s'en découvre une foule, — plus entreprenants que recommandables ; ceux-là ne ménagent ni leurs avis ni leursoffresde services. Mais les hommes dont le ministre des finances devrait le plus désirer l'appui et les conseils attendent natu-

rellement qu'on les leur demande. M. Ruy Barbosa ne peut manquer de ressentir combien sa position est délicate et sa responsabilité grande. Il a annoncé dans son exposé financier qu'il entendait remanier le système d'émission du papier-monnaie; il se trouve en présence d'engagaments pris par l'État qu'il ne saurait rompre sans avoir à donner aux intéressés d'onéreuses compensations ; et, puisqu'il a détruit un sysième, il faut qu'il en érige un autre. Il s'est aperçu certainement quetouclier àlacirculation monétaire d'un État, c'était chose plus délicate qu'il n'avait peut-être pensé d'abord. Il a fait annoncer qu'il partait pour Minas. Il s'est enferméchezlui, etiltravaille.Delamesurequ'il va prendre dépendent, personne n'en doute, la prospérité ou la ruine financière du pays. Il est fâcheux que des décisions de cette importance soient à la merci d'un homme, si intel-

ligent soit-il, mais qui n'a pu faire aucun apprentissage du pouvoir. Si, comme je le crois, M. Ruy Barbosa a conscience des terribles responsabilités qu'il encourt, il a dû regretter parfois que le sort lui ait départi une tâche aussi lourde.

Il est impossible de mesurer les conséquences de la liquidation de décembre. Lo krach tant redouté ne s'est pas produit, par la raison bien simple que les courtiers n'ont aucune responsabilité légale, et qu'il n'existe pas de loi qui oblige l'acheteur d'une valeur de bourse à prendre livraison. Vingt-cinq courtiers n'ont pas payé leurs difiérences, et ils ne s'en portent pas plus mal pour cela. Les gens honnêtes qui ont tenu leurs engagements se sont trouvés dupes, puisqu'à côté d'eux tel acheteur à terme se contentait de nier son engagement ou do déclarer qu'il ne pouvait lo tenir. La nécessité d'une loi sur

la responsabilité des courtiers s'impose. En attendant, les relations sont devenues très incertaines, et bien des gens ne savent ni où ils en sont ni oiîils vont. lien sera ainsi tant que le marclié n'aura pas été débarrassé du papier de spéculation, — actions de Compagnies fantastiques, — dont il avait été inondé en 1889. Malgré tout, le change remonte de lui-même ; il tend à se rapprocher du pair. Un des reproches les mieux fondés que l'on ait faits au régime déchu était celui de népotisme et de favoritisme. Il no semble pas que les républicains soient très pressés d'y échapper. Il est fort naturel que certaines modifications soient apportées dans le personnel de fonctions publiques; mais dans l'intérêt même du nouveau gouvernement il ne faut pas que le public voit succéder aux favoris de l'empire toute une kyrielle de petites dynasties républicaines.

Le 'gouverncmeiil j)rovisoirc a, des les premiers jours, entamé la série des réformes « scientifiques » (juc la plupart de ses membres n'avaient cessé de réclamer comme publicistes ou comme orateurs. Il ne faudrait pas trop presser les mots; je ne vois guère ce que, par exemple, la science du droit pourrait faire, sinon protester contre le décret de « grande naturalisation » . Deviennent, comme vous savez, citoyens brésiliens tous les étrangers qui se trouvaient sur le territoire de la république le 15 novembre, à moins qu'ils ne déclarent dans les six mois à la Chambre municipale de leur résidence qu'ils entendent conserver leur nationalité d'origine. Pour les individus arrivés après le 15 novembre, le délai est de deux ans.

On dit pour justifier ce décret : il perpétue, par une grande manifestation d»> fraler-

nitc universelle, la date du 15 novembre; il assimile d'un coup à la patrie brésilienne une foule d'émigrants, de sujets étrangers fixés dans le pays et à qui roccasion seule avait manqué pour se faire naturaliser; il coupe court aux scrupules très légitimes de bien des sujets étrangers, tout disposés à accepter la naturalisation qu'on leur offre, mais à qui il aurait répugné de renier leur nationalité d'origine. Il leur suffit à tous de laisser faire au temps pour devenir citoyens brésiliens. — Cela est un coté de la question. Mais le nouveau droit brésilien ne tardera pas à se heurter aux lois de tous les pays du monde qui partent de ce principe que, pour perdre sa nationalité ou en acquérir une nouvelle, tout homme doit faire un acte de volonté. Pourquoi m'obliger, moi, étranger, à me déranger pour conserver une nationalité dont il vous convient de me

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dépouiller, puisqu aussi bien vous ne supposez pas que je puisse devenir Brésilien et rester Français. Anglais ou Italien? Tel sujet étranger est perdu au fond des Amazones; il ignore le décret rendu; ou bien il n'a ni le temps ni les moyens d'entreprendre un voyage de plusieurs jours pour faire sa déclaration à la municipalité voisine; vous, gouvernement brésilien, vous serez en contestation avec son pays d'origine, s'il refuse de siéger au jury ou de faire son service militaire au Brésil dans une ou plusieurs années.

Beaucoup d'étrangers s'abstiendront de déclarer qu'ils n'acceptent pas la nationalité brésilienne ; il ne leur convient pas de blesser les sentiments de leurs amis brésiliens; ils pensent d'ailleurs que leur silence ne les engage à rien ; il ne leur déplaît pas d'être traités au Brésil en sujets brésiliens, mais

ils comptent bien rester en même temps sujets de leur pays d'orig-ine. S'ils vont, à ce titre, prendre part à une guerre européenne, par exemple, le gouvernement brésilien protestera-t-il, comme il serait de sa dignité de le faire ? Réclamera-t-il son ressortissant?

Je reconnais volontiers qu'il y avait quelque chose à faire, que le Brésil devait faciliter et liâter l'assimilation des éléments étrangers fixés sur son sol. Mais il aurait pu et dû éviter d'ouvrir le sac aux procès internationaux.

La seconde réforme « scientifique » est la séparation de l'Église et de l'État; le gouvernement provisoire a proclamé de ce fait la liberté des cultes. L'État continuera do servir aux prêtres catholiques actuellement en exercice leur traitement, leur vie durant ; il subventionnera pendant un an encore les

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séminaires. L'Kglisc catlioliciiic, à qui la Constitution inij)érialc reconnaissait des privilèges exorbitants, se trouve placée sur le pied d'ég-alité avec toutes les autres. Toutes les Églises sont désormais libres d'exercer leur culte; à toutes la personnalité civile sera accordée, dans la limite de la loi sur les biens de mainmorte. Sous le régime de la Constitution impériale, les Eglises non catboliques étaient simplement « tolérées » ; elles ne pouvaient exercer leur culte (|ue « dans des édifices n'affectant pas la forme extérieure des temples » ; jusqu'àla réforme électorale du î) janvier 1881, les dissidents n'étaient pas éligibles; électeurs, ils ne jouissaient que d'un droit illusoire, puisqu'ils ne pouvaient l'exercer qu'à la condition do jurer sur l'Evangile de maintenir la religion catliolique. Jusqu'au 1" avril 1888, les registres de réial-civil sont restés aux

mains du clergé, el, do l'aveu de tous, ce clergé est ignorant et déconsidéré. A tous ceux qui ne connaissent du Brésil que l'empereur, et de l'empereur que le touriste en Europe, curieux de toutes les nouveautés scientifiques, il semble étrange que le même homme ait toujours opposé la force d'inertie à ceux qui réclamaient, pour l'honneur du Brésil, la mise en réforme de ces défroques d'un autre âge. L'occasion se présentera prochainement d'étudier le rôle joué par Dom Pedro II: il sera aisé do prouver alors que l'on se faisait en Europe do ses principes politiques et do ses procédés de gouvernement l'idée la plus inexacte.

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