‹ Lettres du BrésilChapitre 7 sur 18 · LE PLAN FINANCIER OR M. RUY BARBOSA · texte numérisé non relu

LE PLAN FINANCIER OR M. RUY BARBOSA

Analyse du décrot du 17 jnnvior 1890. — Banque à lout faire — Le Brésil mis en actions. — Un lanceur d'affaires. — Avortoment ou crise.

Rio-de Janeiro, le i 9 janvier.

Le grand œuvre a vu le jour : liier, 18 janvier, le Dlarlo officiai publiait une dissertation (le M. Ruy Barbosa intitulée : 'Emission et Crédit, et suivie d'un long décret qui bouleverse tout le système financier et économique du Brésil. Il est impossible de ne pas rendre liommag-e à la puissance de travail et au fécond génie du ministre des

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finances do la R«''publi(juc des Ktals-Unis du Brésil : il a résolu d'un couji, on trois jours, tous les prohlomos sur lesquels ont pâli, pâlissent et pâliront lous les hommes d'Etal du vieux monde.

Jugez plutôt :

Le décret du 17 janvier 1890 a pour objet de déterminer les conditions auxquelles les banques d'émission pourront s'établir sur le territoire do la république. Le pays est divisé par le décret on trois zones qui constitueront respectivement le champ d'opération de trois banques d'émission à créer : 1" la zone du Nord, qui comprend tout le pays, de Baiiia à l'Amazone; le capital do la banque à former dans colle région, avec siège social à Hahia, sera do iijO.OOO contes; 2° la zone du Centre, qui comprend les États de Rio-de-Janeiro, San Paulo,Minas-Geraës,Espirilo-Sanlo,Parana et Santa-

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Catarina; le siège delà banque sera Rio-de- Janeiro. et le fonds social est fixé à 200.000 contos ; 3" la zone du Sud, qui comprend les États de Rio-Grande-do-Sul, Matto-Grosso et Goyaz; la banque aura son siège à Porto- Alegre (Rio-Grande) et le fonds social sera de 100.000 contos. La totalité du capital dos trois banques s'élève donc à 450.000 contos, soit, au pair de 27 deniers, à 1.28o millions de francs.

Le capital sera réalisé par des versements qui ne devront pas être inférieurs à 10 0/0; il sera converti en rentes sur l'État, qui deviendront inaliénables et serviront de garantie à l'émission des billets de banque.

Les charges imposées aux banques en échange du droit d'émission (elles ne pourront exercer ce droit que pour une somme égale aux rentes acquises, sans toutefois excéder le maximun de 450.000 contos) sont

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los suivantes : les banques se soumettront à une réduction des intérêts payés sur les titres de rentes sur l'État, suivant une proportion ainsi établie : dans la première année, 2 0 0, et, dans les années suivantes, \ '2 0 Oenplus, de façon que, à la septième année, l'État ne servira plus de rentes sur les titres qui constituent le capital des trois banques; — do plus, il sera prélevé sur les bénéfices bruts des banques 10 0 0 par an pour former un fonds d'amortissement du capital représenté par les rentes; ce fonds sera augmenté des intérêts à 6 0/0 par an (intérêts provenant des bénéfices des banques) accumulés tous les six mois, de sorte qu'en cinquante ans, durée fixée aux banques, les rentes se trouveront amorties.

Le ministre compte faire ainsi, dans les six premières années du fonclioiinement des banques, une économie d'intérêts qu'il éva-

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lue à 08.0OO contos, et il calcule que, dans les quarante-quatre années qui suivront, l'économie d'intérêts s'élèvera à GfiO.OOO contos. Puis, ajoutant à ces économiesd'intéréts l'amortissement du capital versé qu'il évalue à 300,000 contos, le ministre arrive à prévoir que, dans le délai de cinquante ans, la detteseraéteintepourunesommode 1.018. 000 contos.

Outre le droit d'émission, d'autres avantages sont concédés aux banques : 1" leurs billets jouiront de tous les privilèges dont jouit le papier-monnaie de l'État ; — 2" elles auront le droit de faire toute espèce d'opérations de banque et de commerce, et môme industrielles et agricoles; — 3° elles auront la préférence pour les concessions que l'État aura à faire pour la construction des chemins de fer et tous autres travaux d'intérêt public. — Ainsi ces banques seront dos banques de

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dépôt et trcscomplo, des banques d'émission, de crédil funcicr et de crédit mobilier, des Sociétés de travaux et entreprises, des Sociétés de terre {landcompanies) et de colonisation, des entreprises de drainage, etc. Il faut ajouter que le gouvornoment accordera à son gré des concessions gratuites de terrain à ces banques, à la condition qu'elles y établiront des colonies; que les entreprises de colonisation ainsi formées seront exemptes de tous impôts; que les Sociétés industrielles créées par ces banques jouiront également de la francbise des droits de douane; que le matériel destiné à l'entretien ou à la construction des chemins de fer concédés à ces banques sera exempt de droits d'entrée, etc.

Les banques s'engageront à faire les prêts à l'agriculture au taux de fi 0 0 par an au plus avec une commission de 1 2 0 0. Pour faciliter ces prêts, le gouvernement laisse à la

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disposition des banques les intérêts épargnés sur la rente de l'État, d'après le système exposé plus haut. Après expiration des six années, pendant lesquelles ces intérêts seront progressivement réduits à rien, l'État concourra aux prêts à l'agriculture pour une somme égale à la moitié des intérêts de la rente qui représentera le fonds social des banques ; la somme fournie ainsi par lÉtat sera employée à la constitution d'un fonds de garantie pour le service des obligations foncières.

Les banques devront encore payer, au porteui' et à vue, en espèces métalliques, non seulement les billets émis par elles, et cela dès que le change aura atteint le pair de 27 deniers et s'y sera maintenu pendant un an, mais encore le papier-monnaie de l'État qui se trouvera en circulation, et cela sans aucune indemnité.

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Sans avoir la liardiesse de juger en trois heures, ni même en trois jours, un système aussi colossal, et tout en réservant les droits de rexpérience qui se char^^era de faire la preuve des mérites, sans doute extraordinaires, de cet œuvre gigantesque, il nie sera peut être permis de hasarder quelques observations.

A première vue le plan Ruy Barbosa, dépouillé de tous ses atours professionnels, apparaît dans son imposante nudité : ce n'est ni plus ni moins que le Brésil tout entier mis en actions. — En France, oiil'on a lancé beaucoup d'idées, bonnes ou mauvaises, (jui, depuis, ont fait un long chemin dans le monde, les gens de quelque mémoire ne manqueront pas de dire : mais cela donne la sensation de quelque chose de « déjà vu » ; sans remonter plus haut que 1717, n'y avait-il pas alors un certain M. Lawqui, lui, prélen-

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dait mettre les deux rives du Mississipi en actions? Est-ce que ce grand homme n'a pas mal tourné?...

Il est douteux pourtant que la rua do Ouvidor devienne la rue Quincampoix de Rio ; les gens pratiques, ceux dont on veut l'argent pour le transformer en beau papier tout neuf, feront remarquer qu'en somme ces banques ne peuvent s'attendre à faire des profits que parl'exploitation des diverses concessions industrielles et agricoles qu'elles obtiendront de l'État; — puisqu'aussi bien elles vont cesser au bout de six ans de toucher des intérêts sur les fonds publics constituant leur capital social, et qu'en outre elles devront gagner elles-mêmes de quoi amortir ce capital dans un délai de cinquante ans. Or, le Diario de Noticias, lorgane du ministre des finances, dans un article do fond naturellement très favorable au décret du 17 janvier, calcule

(juc les actionnaires des trois nouvelles banques toucheront des dividendes annuels de 5 0/0; et comme la rente de l'État donne ce revenu, sans (jue le porteur de rentes soit expose aux risques à courir par Tactionnaire de ces banques appelées par leurs statuts mêmes à se lancer dans des entreprises hasardeuses, on se demande quel sera le rentier, décidé à se contenter d'un revenu de o 0/0, (jui donnera la préférence aux actions des trois banques sur la rente de l'État.

Le décret du 17 janvier rompt, implicitement, les contrats de pfèts à l'agriculture et le contrat pour le rachat du papier-monnaie, — passés entre l'État et diverses bancjues sous la monarchie. Plusieurs banques se sont fondées sous le ministère Ouro-Preto en vue défaire des prêts à l'agriculture; l'État s'engageait à fournir la moitié des capitaux dis-

tribués en prêts aux agriculteurs. Dans le décret il n'est pas soufflé mot de ces banques ni des engagements pris envers elles; cependant, M. Ruy Barbosa attribue à ses trois grandes banques, parmi tant d'autres rôles, celui que les banques de prêts à l'agriculture sont déjà chargées de jouer.

Le bruit court que quelques-unes des banques agricoles fusionneront avec les établissements de banque dirigés par M. Mayrink. lequel, au lendemain du décret, a été chargé par le gouvernement de constituer la grande banque d'émission de la zone centrale. Ce M. Mayrink, Brésilien d'origine hollandaise, est un financier bien connu sur la place de Rio et dans le Brésil tout entier; il ne pèche pas par timidité; ses coups de hasard sont célèbres; quelques-uns, et de retentissans, ont été heureuX; Il ne se plait que dans les grandissimes affaires, très risquées; les pro-

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jets modestes, sans émotions, Isi répugnent. Il se chargerait au besoin de mettre toute l'Amérique en actions. Je suis persuadé que M. Mayrink serait llatté si on lui disait que M. Pliilippart se serait senti auprès de lui fort petit garçon (1).

Mais alors il est permis de trouver que M. Ruy Barbosa avait assez mauvaise grâce à flétrir, dans son exposé du 31 décembre, les procédés financiers de M. de Ouro-Prelo, à décrire sous les couleurs les plus défavorables la lièvre de spéculation qui s'était emparée de la Bourse vers la fin de l'empire : c'est bel et bien la spéculation qu'il va décliaîner à son tour. Il est même impossible

(1) Depuis que celle Icllre a ùlé écrite, les journaux de Rio onl publié la liste des personnes et des établissements de crédit qui ont souscrit à l'émission des titres do la HiUKjiie des Etals-Unis du Brésil : sur oOO.OOO actions plus de 400.000 ont été inscrites au nom de Mayrink, des amis de Mayrink, des parents de Mayrink, des Bantiues, plus ou moins prosprres, dont Mayrink était le président, enlin G. .'54:J actions au nom du concierge d'une des banques de .Mayrink !

de se rassurer en pensant qu'une affaire aussi hasardeuse effrayera les capitaux et trouvera difficilement des actionnaires, puisqu'il suffira d'un versement de 1 0 0/0 pour aller de l'avant. L'esprit reste confondu à la pensée qu'un ministre, qui se dit « républicain D,ait osé, sans seulement réunir une commission d'hommes compétents, lui, homme d'État de deux mois, bouleverser d'un trait de plume tout le système économique du pays. Sans doute, il viendra un temps oii le Brésil aura de nouveau un Parlement et un gouvernement légal et responsable ; et, comme les Brésiliens sont en grande majorité des gens pratiques, il y des chances pour que le pompeux édifice du Lav^^ brésilien soit renversé alors, si d'ici là il ne s'est pas écroulé de lui-même. Mais le Brésil se serait fort bien passé d'une nouvelle crise et d'une nouvelle secousse. \

Le réveil de l'esprit frondeur. — La presse sort de la réserve. — Les protestations contre le décret sur les banques. — Les reproches adres.sés au gouvernement provisoire. — Les fautes du pouvoir et la force d'inertie du peuple brésilien. — La mésintelligence dans les conseils du gouvernement provisoire. — M. Ruy Barbosa. — M. Benjamin-Constnnt. — M. Quintino Bocayuva. — Le maréchal Deodoro. — Excellentes intentions du maréchal et de son ministre de la guerre.

Rio-de-Janeiro, fin janvier.

Les décrets succédaient aux décrets sans que le bon public consentît à sortir de son indifférence liabituelle. La séparation de l'Église et de l'État, le mariage civil avaient passé au-dessus des têtes sans même les faire branler: ce sont là des « conquêtes mora-

les » doiil il sullil sans d(»ulc de se réjouir intérieurement. Mais le décret du 17 janvier sur les banques a eu une tout autre fortune; il a produit l'elTet d'un violent coup de pied dans une fourmilière endormie : chacun de courir aussitôt à ses intérêts et d'y veiller, inquiet, agité. En un clin d'œil, tout le monde des affaires était sur pied : les uns pour tenter de "profiter de la mesure prise, les aulres, — les plus nombreux, — pour protester là contre. Rio a été pendant quelques jours bien curieux à observer.

A la suite du décret instituant la loi martiale, et qui menaçait des peines les plus sévères les moindres velléités d'opposition par la plume, la parole ou les actes aux mesures prises parle gouvernement provisoire, après que la Trilnina lihcral^ le seul journal franchement hostile, eût disparu, les journalistes jugèrent prudent de se tenir cois, et les

simples citoyens, très bavards d'ordinaire et peu soucieux de la portée de leurs paroles, devinrent réservés, mystérieux même. Mais cela ne pouvait durer des mois ; il faut que dans les rues, sur les places publiques, dans les innombrables tramways qui sillonnent la ville en tous sens, le Fluminense ait son franc-parler; il faut qu'il puisse jaser tout à son aise: l'esprit frondeur qui lui est naturel ne saurait dormir ou se contenir longtemps. Quant auxjournalistes, réduits à enregistrer des décrets et des petites nouvelles dans leurs feuilles, il devait leur tarder de reprendre leur bonne plume qui naguère encore courait bride abattue sur le papier. M. Ruy Barbosa a soulagé tous ces gens-là. Déjà, le 15 et le 16 janvier, à l'occasion du départ du ministre des affaires étrangères, un peu du dépit soulevé par sa campagne diplomatique des Missions avait commencé de percer dans

la presse. Après le (lécrcl sur les banques, tin courageux elbrillanl journaliste, M. Ferreira de Araujo, sonna l'attaque dans la Gaseta de Nnfirinft, et toutes les langues se délièrent, et toutes les plumes se remirent à courir, et non pas toutes, je vous prie de croire, au gré de M. Ruy Barbosa. On était persuadé, dans le public, que la liberté de la presse était suspendue ; or, il s'est trouvé que personne ne rappelait à l'ordre ceux qui risquaient le nez, la tête, puis le corps liors de leur tente, si bien que, sans entente préalable, mais avec un ensemble merveilleux, tous étaient en quelques jours sous les arme .

La Banque nationale a rédigé une protestation en règle contre le décret sur les banques d'émission: le 27, il s'est lonu à Rio une grande réunion d'ingénieurs, industriels, négociants afin d'examinerla situation qui est

faite au commerce et à l'industrie par les privilèges extraordinaires concédés aux nouvelles banques; le 24, les républicains de Rio-Grande-do-Sul présents à Rio-de-Janeiro avaient également protesté contre le décret. Le plus grave reproche adressé à M. Ruy Barbosa par le monde des affaires se résume ainsi : A nous, ingénieurs, industriels, vous nous rendez impossible la concurrence avec ces banques, puisqu'elles pourront accaparer toutes les concessions de travaux publics et que nous en serons réduits à nous croiserles bras ou à nous mettre à leur service : — et nous, négociants, comment lutter avec des ])anques qui vont tenirtous les nouveaux débouchés à ouvrir, qui pourront introduire en franchise tout ce qui sera nécessaire au fonctionnement des innombrables industries dont elles ont désormais le privilège exclusif? — Enfin, les politiques aperçoivent un

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aulro i]ang:er: celle division du pays en trois grandes zones ne leur dit rien qui vaille; à quoi bon créer de toutes pièces des groupements d'intérêts puissants qui pourraient, un jour, devenir un obstacle au maintien del'unité brésilienne? Et puis, croyez-vous que Pernambouc accepteral'hégémoniede Babia:

que Rio-Grande consentira à être séparé de ses voisins actifs et prospères pour être lié au sort des provinces arriérées de Malto- Grosso et de Goyaz? Enfin, tous s'accordenl à poser cette question : le gouvernement pi'ovlsoire ne sort-il pas absolument de son rôle en prenant une semblable mesure, qui engage gravement l'avenir du pays ?

Les bommes du 15 novembre se trouvent, je le reconnais, dans une situation très embarrassante, et il ne me suffira pas pour toute conclusion d'ajouter qu'après tout c'est eux-mêmes (jui s'y sont mis. Au lendemain

d'un coup do force ou d'adresse, — ce fut ici bien plutôt un coup d'adresse, — tout gouvernement révolutionnaire, naturellement composé, en majorité, de théoriciens endurcis dans l'opposition, d'hommes au cerveau plein d'idées ou d'utopies, pressés de justifier leur avènement par des réformes bruyantes et brillantes, a le choix entre deux partis: il peut se contenter de vivre au jour le jour, en maintenant l'ordre, en prenant des mesures conservatoires, jusqu'au moment oi^i le nouveau régime est légalementsanctionné, oiî la nation entre d'elle-même et de plainpied dans une nouvelle période de son histoire; — il peut aussi user des pouvoirs illimités qu'il tient des seules circonstances pour tout entreprendre, tout rebâtir ou tout remanier en quelques jours, en quelques semaines. Il y a dans l'histoire peu d'exemples que, sortant d'une révolution victorieuse, un

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g:ouvernoment provisoire ait adopté le premier des deux partis : il est autrement tenlanl deréaliser des rêves longtemps caressés, de tracer un sillage lumineux constellé de décrets. Nos républicains de 1848 n'ont pas été ménagers de leur prose, que je sache: ils en ont inondé le Bulletin des lois : l'Assemblée nationale s'est chargée ensuite d'endiguer et de canaliser: mais le courant, depuis lors, n'a cessé de s'accélérer jusqu'à ce que « la démocratie coulât à pleins bords ». Ici, les conséquences des mesures hâtives prises par le gouvernement provisoire seront, je crois, moins durables, moins lointaines.

L'effet présent est assurément le plus digne d'être noté.

Je vous disais, dès mon arrivée : tout lo monde s'incline devanl les faits accomplis; le parti en est pris; on ne demande qu'à vivre en paix cl à continuer à vaquer

chacun pour son compte à ses intérêts; on demande simplement au gouvernement de maintenir l'ordre. C'est le monde des affaires, le plus nombreux en somme et le plus puissant, qui raisonnait de la sorte. Il a vu le gouvernement républicain à l'œuvre; il l'a suivi avec curiosité, généralement sans malveillance. Or, il n'est pas loin de trouver aujourd'hui, — c'est l'éternelle histoire, — que « ce n'était vraiment pas la peine de changer de gouvernement ». Il reproche aux républicains de perpétuer les procédés qui ont discrédité la monarchie sur son déclin ; il leur reproche des mesures inconsidérées, des nominations aux emplois publics trop empreintes de favoritisme; il leur reproche de ne pas se consacrer avant tout à rétablir le bon ordre et la discipline dans les administrations publiques, de ne pas mettre un frein au coulage, de se livrer

à des dépenses inutileiiienL fastueuses (voyage du ministre des affaires étrangères abord du liiachuclo^ etc.); enfin, d'aller trop vite à légiférer et trop lentement à réformer les procédés du gouvernement. On vit de bonne administration et non de belle prose, fût-elle même insérée au Z>/or/o officiai.

Le gouvernement provisoire a commis, des fautes, c'est l'évidence même ; il a subi la loi commune; il serait injuste d'y trop insister. Il en est deux cependant qu'il pouvait et devait éviter : rien ne l'obligeait à régler précipitamment la question très délicate des Missions, ni à bouleverser le svstème économique et financier du pays. Peutêtre même aurait- il pu avancer de quelques mois la date des élections. Si nombreuses que soient les critiques que j'ai dû adresser au nouveau gouvernement depuis mon arri-

vée ici, je tiens à fixer dès maintenant nn point capital : d'une étude consciencieuse et impartiale des hommes et des choses, il ressort pour moi la conviction que la république, légalement constituée et sagement aménagée, — il est permis d'espérer qu'il en sera ainsi, — setm un réel progrès sur la monarchie. Cela, je me propose de vous le prouver prochainement en faisant le bilan des fautes de l'empire, en analysant les causes profondes de sa chute.

Une autre observation, rassurante aussi, doit être faite : les fautes, en ce pays, ne sont le plus souvent que des demi-fautes ; rien ne saurait prévaloir contre les intérêts des gens d'affaires, négociants, industriels, planteurs, ni contre la force d'inertie du peuple brésilien. Un ministre prend une mesure qui lèse les intérêts de la majorité, il méconnaît les avertissements des gens

compélenls, il refuse de tenir compte des mouvements de l'opinion publique :

le vide ne tarde pas à se faire autour de lui ; on le met en quarantaine ; ses amis mêmes, sentant le vent tourner, l'abandonnent ; ses administrés opposent aux articles du décret ou do la loi une résistance passive ; on organise contre lui la conspiration du silence : il n'a plus (ju'à se soumettre ou à se démettre. Et comme, en fin de compte, dans un pays neuf, tout se ramène à des intérêts, le bon sens ou, si vous voulez, l'intérêt bien entendu finit par prévaloir. Je ne serais pas étonné que M. Ruy Barbosa, si absolu qu'il soit dans ses idées et si fermement attaclié à son œuvre, dût se rendre aux raisons très fortes qui lui sont exposées de toutes parts cl modifiât profondément le décret sur les banques. Et s'il maintient quand même les dispositions

les moins défendables, celles qui font de ces banques d'émission des banques à tout faire et leur confèrent le monopole de toutes les grandes entreprises, il y a fort à parier qu'elles devront disparaître un jour devant la coalition des intérêts contraires (1).

Les ministres n'ont à craindre qu'eux-mêmes, leur entraînement et leur intempérance ; ils n'éprouveront de résistance et ne rencontreront de mauvais vouloir que s'ils commettent des erreurs éclatantes. Ils ont la partie belle, mais encore faut-il qu'ils s'entendent pour la jouer. Or, il devient visible que le maréchal Deodoro a toutes les peines du monde à maintenir la bonne intelligence dans son ministère ; il semble même

(1) Dès le 31 janvier, le ministre des finances a réduil de 430.000 contos à 200.000 1e capital total. Son rêve n'avait pas duré quinze jours. Il a dû, peu de temps après, r(3tirer aux banques instituées par le décret du 17 janvier uni bonne partie dos privilèges exorbitants qui leur avaient été d'abord accordés.

qu'il n'y parvienne plus. Depuis quelques jours déjà, les ministres ne se réunissaient plus tous ensemble chez le maréchal Deodoro : les uns délibéraient le matin, tandis que lo ministre des finances venait conférer le soir seulement avec le chef de l'État. Dès le début, M. Ruy Barbosa otle ministre de l'agriculture, M. Demetrio Ribeiro, n'ont pu s'entendre. M. Ruy Barbosa a glissé dans son fameux rapport du 31 décembre une phrase menaçante , à l'adresse de son collègue de l'agriculture ; il n'a cessé depuis lors d'user de son grand crédit auprès du maréchal Deodoro pour faire remplacer M. Demetrio Ribeiro. Il y parviendra sans doute (1). Petit, nerveux, irritable et autoritaire, M. Ruy Barbosa est un fils do

(1) M. Demeliio Ribeiro s'ost retiré lo29 janvier, apn'? avoir obtenu que M. Ruy Barbosa ramenât son plnn financier à des proportions plus sensées et ro/;nàt de plus de moitié le capital des trois banques.

Baliia : né sous le soleil vertical de l'Equateur, ses passions sont d'une vivacité extraordinaire, son style a une ampleur tarasconnaise. Avoir cette tète énorme sur ce corps grêle, ces yeux ardents, ces gestes exaltés, il semble que cet homme soit constamment en mal d'idée, et son cerveau sur le point d'éclater. Ses collègues n'ont pas tardé à s'apercevoir qu'il n'avait qu'un but : les absorber ou les annihiler. Correspondant directement avec l'Europe, et dans quel style arrogant, comme s'il était, en outre, ministre des affaires étrangères ; légiférant sur les Sociétés anonymes aux lieu et place du ministre de la justice ; accaparant le portefeuille de l'agriculture par le décret du 17 janvier qui accorde d'un coup aux nouvelles banques toutes les concessions dont dispose ce ministère, il a mis le comble au mécontentement de ses collègues en affichant qu'il

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se passait d'eux. Le décret du 17 janvier n'a pas été, paraît-il, discuté en conseil des ministres : le ministre des finances n'a pas plus consulté ses collègues que les liommes compétents du monde financier.

Sur une grave question, le régime de la presse, les avis diffèrent dans le conseil: la loi martiale a-t-elle pour conséquence de museler la presse ? M. Ruy Barbosa dit : oui ; M. Benjamin-Constant et d'autres disent : non. Le maréchal Deodoro (jui. par un singulier contraste avec celui (]u'il a remplacé à la tète de l'État, n'a aucune prétention, et pour cause, à la science universelle, fait à ses ministres cette observation fort sensée : « Je ne comprends goutte à toutes vos questions de politique et de finances; il faut (jue je m'instruise un peu en lisant les journaux. Laissez-les dire. » Lt de ce fait, la presse a repris une certaine liberté d'allures.

Cette figure de Deodoro est vraiment curieuse ; j'y reviendrai après vous avoir dit quelques mots des deux hommes qui , avec M.Ruy Barbosa, marquentle plus dans legouvernement provisoire. M. Benjamin-Constan t Botelho de Magalhaens, ministre de la guerre, est un officier de génie sans fortune ; c'est plutôt un civil qu'un militaire. Savantmatliématicien, après une courte apparition à la guerre du Paraguay, il a passé la plus grande partie de son existence à enseigner et à apprendre lui-même; il a professé longtemps à l'École militaire. Sa vie privée est des plus honorables ; ayant à sa charge une nombreuse famille, sa mère et ses sœurs, il a lutté courageusement pour les soutenir. Il s'éprit de bonne heure de la doctrine de Comte, dont il fut un des vulgarisateurs au Brésil; mais ses adeptes l'ont dépassé : leur esprit, mal préparé, s'est mal assimilé cette

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philosophie, et ils en ont fait, en la déformant, une matière à déclamations ridicules et à phrases creuses qui ne séduisent qu'euxmêmes. M. Benjamin-Constant est un esprit honnête, élevé et droil ; il s'est jeté dans le mouvement révolutionnaire avec la conviction sincère que la république ouvrirait à son pays une ère de progrès.

M. Quintino Bocayuva a fait durant les dernières années de l'empire d'ardentes campagnes républicaines dans la presse. C'était, paraît-il, un polémiste brillant ; depuis la révolution, depuis qu'il est ministre, il s'abstient d'écrire naturellement, et je n'ai pu contrôler le jugement de ses admirateurs. L'homme, rencontre tout à fait rare en ce pays, est froid, hautain, solennel ; il vaticine du haut de son faux-col, les mains toujours soigneusement gantées, la redingole boulonnée ; il a l'allure d'un doctrinaire et

les goûts d'un aristocrate. Al'heure présente, il voyage en grande pompe sur le plus gros cuirassé de la flotte brésilienne; il se fait décerner les honneurs du triomphe à Montevideo et à Buenos-Ayres ; rien n'est trop beau pour lui, aucun honneur n'est exagéré, aucune dépense n'est folle, quand il s'agit du « prince des journalistes brésiliens ». Il est l'apôtre de la « fraternité américaine ».

Le maréchal Deodoroest à tous égards un homme simple ; d'écorce un peu rude, d'éducation rudimentaire, c'est àpeine s'il parle correctement le portugais ; l'espagnol lui est plus familier. Il appartient à ce corps des officiers brésiliens qui fut toujours négligé, trop souvent méprisé sous la monarchie et qui, un beau jour, a pris sa revanche assez brutalement. A défaut d'une culture soignée, le maréchal parait du moins avoir du bon sens. On m'a affirmé qu'il avait été fort

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mécontent de la tournure (jiie les choses avaient prise le lo, lorsqu'il lut, dans une scène ridicule et dangereuse, « acclamé généralissime par larmée et le peuple, » et qu'il serait décidé à s'opposer au renouvellement de manifestations aussi compromettantes. Son idée dominante serait de maintenir l'ordre jusqu'au jour où il pourra transmettre le pouvoir à son successeur légalement désigné ; il ne veut pas poser sa candidature à la Présidence de la république : il lui suffit de l'avoir faite, — presque malgré lui. Sa santé, fort ébranlée, lui rend 1res lourde la charge du pouvoir; il aspire au repos. On m'affirme aussi qu'il est d'accord avec son ministre de la guerre, M. Benjamin- Constant, pour redouter et prévenir le développement du militarisme ; ils seraient décidés tous deux à employer tous leurs efforts à rétablir la discipline dans l'armée

el à mettre des bornes aux prétentions des officiers. 11 serait même question de débarrasser la capitale duii certain nombre de bataillons, de rendre à leurs garnisons de province ceux qui sont en surplus à Rio. Enfin. la constituante, qui se réunirait à Petropolis,loin des bruits et des mouvements de la capitale, devrait, sous leur œil vigilant, délibérer dans sa pleine indépendance.

Voilà d'excellentes intentions, et qui sont tout à fait de nature à rassurer les gens paisibles ; mais ils ne manqueront pas d'ajouter : « Maintenant , donnez-nous des preuves ! » Pour mon compte, je n'hésite pas à dire que, si le maréchal Deodoro et son ministre do la guerre mettent à exécution les intentions qu'on leur prête, ils auront bien mérité de la patrie brésilienne.

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