‹ Lettres du BrésilChapitre 8 sur 18 · LA CHUTE D UN REGIME · texte numérisé non relu

LA CHUTE D UN REGIME

Rio- de- Janeiro, fin janvier.

La monarchie n'a pas été renversée ; à vrai dire, elle s'est écroulée. Rien n'égala sans doute la surprise de l'Europe à la nouvelle de la révolution brésilienne que celle des révolutionnaires eux-mêmes à la vue do leur facile triomphe.

La poignée de républicains et d'officiers mécontents, qui conspirèrent et risquèrent le coup de main du 15 novembre, avaient dès longtemps travaillé à détruire tout respect pour la dynastie dans le peuple, toute disci-

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pline dans 1 aiiiicc, à (lissoinlro U»nl jiouvoir social : ils ont j»u avoir l'illusion d'avoir réussi au delà do K-urs espérances. La vérité esl que leurs adversaires naturels, l'empereur lui-même elles premiers serviteurs de la monarchie, avaient été leurs complices inconscients. L'édifice impérial, mal aménagé (1), construit dans un autre âge pour d'autres destinées, n'était point fait pour suffire aux nécessités du nôtre; incapable derésister à la pression des idées, des choses et des hommes nouveaux, il devenait caduc, il se lézardait de toutes parts : chacun de ceux qu'il abritait, loin de penser à réparer l'injure des ans et (les hommes, enlevait pour son compte quel- (|uos pierr«!s et poussait à la ruine. Quand un ministre énei'gique voulut restaurer cette masse croulante, il acheva d(î l'ébranler en

(I) La Coiistitnliiiii. l'i iii' s'imi tenir ijn'a la li'llr'i', (''lail 1res libérale.

y portant la pioclic ; les républicains survinrent, et au premier coup l'empire s'efl'ondra. Le peuple, énervé par de longues années d'un gouvernement paternel et anarcliique, avait assisté, passif, presque sans comprendre, à cette scène rapide. L'Europe, surprise dans son ignorance, se fît tout d'abord une idée très fausse des événements et de leurs causes ; elle n'avait pas entendu les avertissements des hommes, rares d'ailleurs, qui avaient vu venir le dénouement fatal. Un Brésilien, appartenant à l'une des grandes familles de ce pays, M. Eduardo Prado, écrivait, en septembre 1880, dans un article vraiment prophétique [Berisfa de Portugal, oiituhro 1889) : « L'indiscipline générale, l'éducation artificielle, l'organisation encore chaotique de la société, l'insubordination de l'armée : voilà les raisons que le parti républicain a d'espérer. » Telles sont, en effet,

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les principales des causes profondes de la révolution ; j'y en ajouterai quelques autres : d'abord le fait que l'empereur avait, en un règne d'un demi-siècle, concentré tous les pouvoirs en ses mains et que, ces mains venant à fail)lir, le cerveau qui les dirigeait venant à s'obscurcir, l'Etat souffrait une deminut'io cdpUis : le fait aussi que, par une sorte d'accord tacite, il semblait convenu qu'il n'y aurait pas de « troisième règne ». sans qu'on eût d'ailleurs songé aux moyens d'opérer l'évolution ; — enlin les causes occasionnelles, les fautes de la lin, échappées aux ministres dans les derniers mois de la monarchie, comme des gestrs fous à lui homme atteint de vertige, et qui se sent tomber.

Le peuple brésilien, prompt à l'émotion, à la joie comme à la douleur, versatile et sincère, a pu regretter sincèrement que son

vieil empereur, dont il vénérait la grande figure, auquel il était lié par une longue habitude, ait été contraint, lui si tendrement attaché à son pays, lui si Brésilien de cœur, à passer ses derniers jours en exil; ce même peuple a pu, le lendemain, avec non moins de sincérité, acclamer la république et ses chefs. Fils d'un homme violent, brave jusqu'à la folie, galant jusqu'à l'érotisme, Dom Pedro II avait pour mère une Autrichienne, fille de Marie-Thérèse, savante, bas-bleu même, fière du titre de protectrice des arts et des sciences, avec cela passionnée pour la chasse et les aventures, montant à cheval comme un homme, fantasque dans ses g^oùts, bizarre dans son genre de vie, se plaisant à faire de la nuit le jour et du jour la nuit : il ne pouvait guère être parfaitement équilibré. De son père, il tenait le goût de l'autorité absolue et la volonté ferme de faire, en tout et

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pour lout. prôvaldii' ses idées; dv sa mère, un amour désordonné pour la science, l'amhilion de tout savoir ou du nioins celle de paraître omniscient. Mais il était avant tout brésilien dans l'àme, Brésilien de caractère; au milieu et au terroir brésiliens il devait peut-être plus encore qu'à l'hérédité familiale : son affabilité, sa simplicité de rtiise et de mœurs, sa lenteur à prendie un parti, sa crainte instinctive du nouveau (car il était un peu réactionnaire dans sa politique, sinon dans ses idées), enfin les retours d'apathie et la manie de remettre toujours au lendemain. Dom Pedro liiL généreux jusqu'à l'imprévoyance; dépensant fort peu pour lui-même, il élail toujours prêt à faire un don, à accorder un secours ou une pension. Fils et souverain d'un pays où les grandes fortunes ne sont j)as rares, il s'est trouvé, au jour de l'exil, jilus riche de dettes que d'argent

comptant. Avec le mot : Amanha (demain), qui résumait toutes ses hésitations, toute sa confiance aveugle dans le système de la temporisation éternelle, celui qui revenait le plus souvent dans sa conversation était : « Je sais, » Je sais I 11 n'admettait pas qu'on le supposât ignorer quoi que ce fût, sur un sujet quelconque, de science, d'art, de littérature ou de politique. Et il a, par ce mot malencontreux, bien souvent coupé court à d'importantes confidences ou à des avis salutaires. L'empereur aimait à donner l'idée que le Brésil, c'était lui; l'Europe, indifiérente ou ignorante, l'avait adoptée. Dom Pedro joua consciencieusement son rôle jus^ qu'au bout. Il avait réussi à faire croire à l'Europe qu'il était le souverain le plus paternel, le plus libéral, le plus exempt de préjugés. Or, nul n'était plus jaloux de son pouvoir personnel, plus liabile à persuader à

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ses ministres qu'ils gouvernaient, alors que rien ne se faisait que par lui, rien sans lui. Il avait, par simple esprit conservateur, par crainte de l'inconnu, opposé pendant de longues années la force d'inertie à ceux de ses conseillers qui réclamaient l'institution de l'état civil, du mariage civil, une loi sur la naturalisation. Lui, homme de science et voltairien, il ne se mettait jamais à table sans faire le signe de la croix, allait régulièrement à la messe, parce que « cela est d'un bon exemple », peut-être aussi par un singulier mélange d'indépendance d'esprit et de superstition. Lui à qui toutes les portes étaient grandes ouvertes en Europe, et qui, par curiosité, ne laissait pas d'en user, n'était pas éloigné de penser que le Brésil devait à demi fermer les siennes. Il ne voyait pas d'un bon œil l'immigration en masse d'élémenls européens; victime sans doute d'une

lointaine survivance du vieil esprit colonial portugais, il craignait que l'élément brésilien fût submergé, que les mœurs brésiliennes disparussent ou fussent altérées. 11 avait l'horreur du détail précis, des chiffres, de la satistique, et c'est beaucoup pour cela qu'il est impossible encore aujourd'hui d'avoir sur le Brésil des statistiques d'ensemble. Il ignorait même le nombre exact de ses sujets et ne tenait pas à le savoir. Il avait assurément une grande connaissance, ou tout au moins un profond mépris des hommes : il était persuadé qu'on les mène par la vanité, en leur jetant en pâture des titres, des décorations, que l'opposition la plus acharnée ne saurait résister à une faveur éclatante ou à une simple attentione II excellait à déconcerter ou à décourager ses ennemis : étiez-vous républicain avéré, on vous créait baron; vous faisiez-vous remarquer par vos atta-

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ques contre la dynastie, l'empereur, vous rencontrant dans un lieu public, allait droit à vous, vous disait : « Bonjour, Monsieur X... » Et vous étiez obligé de saluer l'homme même devant qui vous aviez juré de ne jamais vous découvrir. Comme les insectes ailés vont à la lumière brillant dans la nuit, les intrigants se groupaient et s'agitaient autour du souverain. L'empereur était un homme, supérieur à de certains égards, fort mal entouré. Si simple que fût son genre de vie, si douces et affables qu'aient toujours été ses manières, il savait garder les distances, et ne laissait jamais oublier à son interlocuteur qu'il parlait au souverain : en public, au milieu de son peuple, tous les regar<ls se tournaient naturellement vers cette haute ligure dominant tout le monde de la tête; il avait vraiment grand air (1).

(1) Nous n'avons pats eu la piSitcnlion de faire ici un

Les cinquante années du règne de Dom Pedro II ont été marquées par de réels bienfaits. Arrivé à l'âge d'homme, l'empereur a trouvé son pays déchiré par les guerres civiles, en proie à une anarchie sanglante : il réussit à y mettre un terme, et, pendant quarante ans, le Brésil a joui d'une paix intérieure complète. Dom Pedro a toujours eu

portrait achevé de cette belle et intéressante figure de Dom Pedro II; nous avons cherché à démêler les causes de « la chute d'un régime » ; nous n'avons noté que les traits qui se rapportaient à notre sujet, nous en avons négligé d'autres et non des moins nobles ni des moins dignes d'être groupés dans une biographie de l'Empereur ou une histoire de son régne. Nous avons voulu rechercher et exposer en toute indépendance les causes de la révolution brésilienne ; nous avons consulté avec une attention égale les anciens serviteurs de la monarchie et les amis du nouveau régime; nous sommes persuadé qu'aucun esprit non prévenu ne pourra nous reprocherde nous être montré injuste à l'égard d'un souverain malheureux et qui a demandé à la Finance l'hospitalité dans son exil. Nous autres, Français, nous ne pouvons oublier qu'il euttoujours la plus sincère affection pour aotre pays et qu'il n'hésita pas à nous la prouver en un temps où cela demandait quelque courage et supposait des sentiments vraiment généreux.

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l'horreur du sang versé et de la guerre. La guerre, il l'a faite cependant, mais pour briser la dictature sanguinaire d'un Rosas ou d'un Lopez. Il a su tenir son pays à l'abri de la contagion du mal qui dévorait les républiques hispano-américaines, ses voisines : ce fut là sans doute la grande pensée du début de son règne. Il n'a jamais eu le goût des conquêtes; il a régné pour la paix. Pendant le demi-siècle qu'il a passé sur le trône, le • Brésil a fait de lents, mais sérieux progrès ; il aurait pu, il aurait dû même aller plus vite. Mais le chemin parcouru est néanmoins considérable. Dom Pedro II a créé des hôpitaux, des établissements d'instruction, des routes, des canaux, des ports; le pays, — immense, — s'est couvert d'un immense réseau de fils télégraphiques ; les chemins do fer combinés avec la navigation intérieure ont décuplé les forces productives du pays.

Le pays a marché, il a marché sans secousse; peut-être eût-il mieux valu qu'il fît, au prix d'une crise de croissance et à travers quelques soubresauts, son éducation politique et sociale ; il serait plus avancé aujourd'hui et son peuple serait mieux trempé pour la lutte.

11 y eut beaucoup de forces, de temps et d'argent perdus par les hésitations de l'empereur. Les grands travaux, les grandes entreprises, les grandes réformes n'étaient jamais abordés de front ; ils étaient engagés sans plan d'ensemble, sans méthode, timidement. Cela tenait surtout à un grave défaut de l'esprit de Dom Pedro : à l'indécision de son caractère, il joignait le manque de précision dans les idées, défaut essentiellement brésilien. Il était à peu près incapable de distinguer la valeur relative des hommes et des choses. Les questions de

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principe lui étaient, comme à son peuple, tout à fait ('trangères, en politique comme en religion; d'oi'i cet avantage que le fanatisme religieux cl la métaphysique politique sont choses inconnues au Brésil ou n'y apparaissent qu'à l'état d'accidents sans conséquence, mais aussi ce grave inconvénient que les questions de personnes, les petits détails, les petites intrigues y prennent une importance énorme. lien était ainsi à la cour et dans les conseilsdu souverain. L'empereur passaitune journécàassister àdes examens de médecine; il se passionnait pour une nomination de professeur ; et, en temps de crise, à peine consacrait-il quelques minutes à converser en plein vent, dans une gare, avec l'homme d'État qui devait être son président du conseil le lendemain.

Les partis attendaient tout de l'empereur et avaienttoutà on craindre, et toutdans son

esprit se ramenait à des questions de personnes. Il dénouait à son gré les crises ministérielles, appelant tel ou tel parti au pouvoir sans se soucier de la majorité existant au Parlement. Le parti élu, une fois en possession de la faveur impériale, faisait les élections et se créait une majorité écrasante en malmenant le corps électoral ou en le corrompant; il restait au pouvoir jusqu'au jour où il plaisait à l'empereur de l'y remplacer. De la sorte, l'opinion publique n'avait jamais le loisir ou l'occasion de prendre conscience d'elle-même, de se manifester et de s'orienter. A chaque changement de gouvernement, à chaque interversion dans l'ordre des partis, l'empereur a fait do nouveaux mécontents. Après cinquante ans de règne, il s'esttrouvé avoir mécontenté toutlemonde. Il aimait d'ailleurs à intervenir constamment dans la politique du gouvernement, dans les

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nominations de fonctionnaires, faisait pencher la balance en faveur de tel candidat, et point toujours du côti' de la justice. C'était chaque fois une famille qu'il aliénait à l'empire, sans réussir à s'attacher autant de reconnaissances. Le respect pour la personne vénérable du souverain était resté intact, mais le respect pour le Trône, pour la prérogative impériale, était profondément entamé. L'empereur, en détruisant toute étiquette apparente, avait lui-même porté un rude coup au prestige du pouvoir et à la hiérarchie sociale; au joug très lourd, à la discipline très étroite des jésuites et de l'Éghse avaient succédé très vite le laisser-faire, l'abandon, l'indiscipline.

L'empereur eut le tort de marquer trop publiquement son ignorance voulue des choses militaires, son insouciance à cet égard ; tout entier aux arts de la paix, il ne tenait

en aucune estime le métier des armes. Le même esprit régnait dans son entourage, dans les conseils du gouvernement, dans la société. Le corps des officiers en éprouva maintes fois les effets et s'en souvint.

Les mesures préparatoires à la grande mesure de l'abolition furent prises il y a vingt ans déjà, et quand l'échéance approcha, quand le moment décisif fut venu, l'empereur hésita. Dans l'intervalle, il ne fit rien pour aider les planteurs à traverser la crise, pour les encourager à préparer puis à accomplir la substitution delà main-d'œuvre libre à la main-d'œuvre esclave, — transformation essentielle pour l'avenir du pays; l'immigration,le seul moyen efficace auquel on pût avoir recours, fut attirée presque malgré lui. C'estla faute capitale de son règne, la gran de erreur de cet esprit autrement si lucide : il ne sut pas voir

que l'aboli tionpourraitsetourner enundésas-

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tre, dont la monarcliio serait rcnchio responsable, si elle n'était annoncée franchement, ouvertemoni préparée et rendue inoffensive par l'adduction préalable d'un p:rand courant d'immigration. Enfin, il ne sut pas distinguer entre la liberté et la licence : il fut libéral, mais d'un libéralisme mal entendu et qui revenait à confondre l'indolence du pouvoir avec le sang-froid de l'homme d'État et l'indiscipline sociale avec la liberté. Sous couleur de liberté de la presse, il souffrit que tout fût remis en question dans l'Etat, aucune gloire, aucune réputation laissées intactes. Les attaques anonymes, insérées dans les journaux moyennant finances, furent le plus sur agent de désagrégation politique : la discipline, dans l'armée comme dans les fonctions publiques, en fut mortellement atteinte.

En 1887, l'empereur tomba malade: depuis

li:ttiu;s dc hrésil idi

lors, sa sanlé esl restée très chancelante ; non seulement il n'avait plus toute sa vigueur physique, mais ses facultés intellectuelles subissaient des éclipses. Néanmoins, ses ministres, son entourag-e, tous ceux qui gravitaient autour de l'astre impérial, semblèrent s'entendre pour cacher au pays et à l'empereur lui-même la gravité de son état. Dom Pedro continua de tenir la place souveraine sans l'occuper réellement que par intermittences. L'action gouvernementale, énervée, procédait par bonds, séparés par de longs intervalles d'atonie. L'empereur était en Europe et la comtesse d'Eu régente, quand la campagne abolitionniste prit une tournure si vive, si pressante qu'une prompte solution devenait nécessaire. Les esclaves abandonnaient en masse les fazendas; la répression était devenue impossible.

La politique du gouvernement avait tou-

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jours clé si liositarilo que les planteurs, chercliant à gagner du temps, espéraient encore ({uelques mois de répit. En ces circonstances critiques, l'attitude du ministère, de la régente et de sa cour, pris entre les menaces de la rue et celles de l'aristocratie foncière propriétaire d'esclavrs. dénotèrent une étrange absence d'esprit politirjiic un singulier manque de fi-ancliise. Jus(|u"au dernier moment, les résolutions <lu pouvoir restèrent enveloppées de mystère : les fnzendeiros pouvaient compter encore sur leurs esclaves pour la cueillette de 1888, — on était en mai, la récolte du café s'annonçait superbe, — quand, en (|uelques jours, l'abolition fut proposée et votée. Une grande partie de la récolte était perdue. Les planteurs ne pardonnèrent jamais à la régente le coup qu'elle leur avait porté; les abolilionnistes, dont un grand nombre étaient républicains, ne lui

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surent que très peu de gré d'avoir cédé à leur pression.

Quand l'empereur revint, après avoir, en France, senti la mort passer tout près do lui, le prestige de la monarchie n'était pas moins profondément atteint que la santé du souverain. Son médecin, le docteur MottaMaïa, le dominait et réglait minutieusement sa vie : il lui interdisait délire les journaux, de causer politique, de recevoir mémeles ministres sans son autorisation expresse. Ce grand pays, habitué aune mainferme. à une ingérence constante de l'empereur dans les moindres actes de sa vie, fut abandonné à lui-même en pleine crise, alors qu'un malaise général commençait de régner et que les entreprises des ennemis de la monarchie devenaient plus hardies. Le docteur Motta Maïa manqua de décision et de clairvoyance; deux partis seulement s'offraient entre lesquels il fallait

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choisir : ou l)ion laissor rompercur gouverner comiuc (le coiiluriio eu se tenant au courant, (le lont, mais au risque de hâter sa fin ; ou bien lui avouer que, s'il voulait prolonger son existence, il devait renoncer tout à fait au pouvoir, étant devenu incapable d'en supporter les charges sans danger. Du parti bâtard ofi l'on s'arrêta, il ne pouvait sortir que des conséquences désastreuses. L'empereur ignorait même les événements, les polémiques qui faisaient le plus d'impression sur son peuple. La crise ministérielle, à la suite de laquelle M. de Ouro-Preto arriva au pouvoir (juin 1880), montra clairement et le désarroi des partis et que l'empereur n'était plus au fait des choses les plus simples de la politique. Le pire était qu'il n'en intervenait pas moins au moment décisif, pour augmenter inconsciemment la confusion. Quand les événements du lo novembre survinrent, il

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fut lo dernier à apprendre qu'il y allait de sa couronne. Il n'a pas compris alors ce qui se passait dans les esprits et dans la rue ; il mourra sans doute sans avoir compris.

J'ai dû insister sur le caractère, le rôle et la personne de l'empereur ; la vérité historique m'y contraignait, mais elle m'oblige à ajouter qu'il serait injuste et inexact de faire remonter toutes les causes de la révolution au seul empereur, si grande qu'ait été sa place, si grand le vide apparu quand la force lui manqua. Dans les causes lointaines ou immédiates de la chute de l'ancien régime et de l'avènement du nouveau, il y a aussi la part des autres : les autres, c'est les partis, les coteries politiques, l'aristocratie foncière, le peuple, tout le peuple. Les uns ont agi, les autres sont restés passifs ; peu importe. Tous ont contribué à préparer.

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à faire ou à laisser faire la révolution. Le régime parlementaire, tel qu'il était pratiqué au Brésil, lui a fait le plus grand mal. Les deux partis, véritables syndicats d'intérêts et de tempéraments divers, se disputaient la faveur impériale, et tel fut le spectacle que donna le pays dans les dernières années de la monarchie : chacun des ])artis, une fois en possession du pouvoir, malmenant ou corrompant l'électoral, d'ailleurs très restreint, qui lui renvoyait toujours une majorité docile; les petits fonctionnaires renouvelés à chaque changement de ministère ; le népotisme et la faveur prévalant dans le choix des employés de tous ordres; l'administration ignorante et négligente; tous les ressorts détendus, énervés ; le désordre et l'indiscipline partout, dans la société civile comme dans l'armée ; nulle ]Mirl, //ir riijlit )n<in in fhc rKj ht place;

les officiers de l'armée de terre, traités en parias, tantôt injustement rudoyés, tantôt abandonnés aux mauvais conseils soufflés par le mécontentement ; la police brutale et secondée par de véritables bandits, les cmpoeiraft, qui à certains jours terrorisaient la capitale ; une gatnle noire se constituant de la lie de la populace nègre et^ sous l'œil indifférent ou bienveillant du pouvoir, se donnant pour mission d'exterminer les républicains sous prétexte de protéger la régente contre les entreprises des esclavagistes; le Parlement sans prestige, gaspillant son temps en interminables discours, attendant tout des intrigues de couloirs ou de palais ; le peuple plongé dans l'ignorance ; les Facultés de droit et de médecine fabriquant des déclassés à la douzaine ; tous les pouvoirs concentrés de fait à Rio au grand détriment de la prospérité et de la bonne administra-

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tion (les provinces; enfin, le désordre, l'anarchie légale.

Lors de mon voyapjc à Saint-Paul, j'allai rendre visite au gouverneur ; on m'indiqua un palais de granit, en stuc peint, aux proportions imposantes. Après avoir gravi un escalier monumental, je pénétrai dans une immense pièce nue, meublée à peine de quelques sièges et d'une table: je me dirigeai vers le gouverneur assis à la table, et, comme je m'étonnais d'être obligé do me tenir à distance, séparé de ce personnage par une grande flaque d'eau, car il pleuvait du plafond, il me dit en souriant: « Nous sommes ici dans un édifice bâti par la monarchie et le gouverneur central ; regardez, voici notre œuvre, ùnous Paulistes. » Et il me montrait par la fenêtre, sur la même place, deux bâtiments tout neufs, construits sans prétention, mais en bonne pierre de

taille, par la province de Saint-Paul, pour y loger ses départements des finances et de la poste. Le palais du g'ouverneur, voilà l'image du régime impérial sur son déclin ; les bâtiments pratiques et solides, œuvre de la province même, voilà l'idéal que se doit proposer la république. Le Brésil, tel que l'avait fait le règne de Pedro II ; le peuple brésilien, tel que l'ont formé l'hérédité et le milieu, n'étaient pas de force à réagir contre une entreprise révolutionnaire.

La monarchie est tombée ; pourrait-elle se relever ? Une restauration est-elle possible? Je ne le crois pas. Et d'abord, au profit de qui se ferait-elle ? De l'ex-empereur ? Il ne saurait en être question. De la comtesse d'Eu ? Ni elle ni son mari ne sont populaires, n'ont un parti. On lui reproche, à elle, ses idées religieuses très ardentes, son entourage clérical, sa politique pendant

sa régenco. Le comte d'Eu, chef suprême de l'armée, n'avait même pas l'armée pour lui ; bien mieux, il l'avait contre lui ; il s'était mis en tète de créer une garde nationale. Il paraît avoir été poursuivi, durant toute sa carrière, de l'idée de formerle soldat-citoyen. Déjà, pendant la campagne du Paraguay, toutes ses attentions allaient aux volontaires. L'armée active ne pouvait le payer en sympathies. Malgré toute son application à se faire bien venir du peuple comme de la société mondaine, on faisait le vide autour de lui. Soit maladresse, soit malechance, il n'avait pu réussir à triompher des préventions. On n'avait jamais cessé de le considérer couune un étranger. Ses enfants n'étaient pas intéressants. Quant au prince Pedro Augusto, lils de la princesse de Saxe- Cobourg, deuxième fille de Pedro II, et qui, pendant onze ans, jusqu'à la naissance du

premier enfant de la comtesse d'Eu, tint la place d'héritier de la Couronne, on lui a attribué de hautes visées. 11 était visiblement le favori de l'empereur. Il ne se résignait pas à oublier, avouait-il lui-même, qu'il avait été si longtemps le successeur désigné de son grand-père. Mais il n'a point l'étoffe d'un prétendant. 11 l'a prouvé, aux yeux de tous, lors des derniers événements. Enfin, et c'est encore la meilleure raison, personne au Brésil ne songe à une restauration. 11 n'y a point, il n'y avait point de loyalisme en ce pays. Presque tous les Brésiliens étaient, avant le 15 novembre, d'accord sur un point, qu'il n'y aurait sans doute pas de «troisième règne» : on était seulement un peu inquiet de savoir comment se ferait, à la mort de Pedro 11, le passage de l'empire à la république. La question est tranchée. Les anciens partis sont en travail ;

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ils so disposent à éleiidie leurs prises sur les nouvelles couches d'électeurs, et à aménager la république pour y vivre commodément. Le peuple brésilien, jusqu'ici traité en mineur, va commencer une nouvelle vie.

Gomment y est-il préparé ?

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