L ESPRIT PUBLIC, L ETAT SOCIAL, LES MŒIRS ET LES INSTITUTIONS
Le caractère national. — Société inorganique. — La fa mille. — Le rôle de la femme. — L'éducation. — Une élite. — La presse. — Le i-égime parlementaire et les mœurs politiques. — La centralisation et l'autonomie provinciale. — L'administration. — Le clergé. — L'armée et la marine. — L'œuvre de la république.
Le trait dominant du caractère national est une grande douceur teintée de mélancolie ; doux et triste, tel est le Brésilien, tel l'ont fait le climat, la race, la vie sociale, l'histoire. Si vous remontez à quelques générations seulement çn arrière, vous découvrez pour ancêtres à beaucoup de Brésiliens
d'aujourd'hui des déportés, des aventuriers portugais, souvent même des Indiens et des hommes de couleur. Ces lils de forbans, de convicts, de corsaires, de négriers cruels et sanguinaires, sont pleins de mansuétude, ennemis do toute violence; ils ont horreur du sang versé. Comme à leur absence de préjugés de couleur ou de caste, d'orgueil social, à leur facilité d'accès correspond un défaut éclatant de hiérarchie, de respect, de discipline sociale, de même à la douceur des mœurs l'apathie du caractère forme un fâcheux revers. Il règne ici une apathie universelle, incoercible; elle ne saurait être comparée dans ses efiFets qu'au fatalisme du musulman, au nihilisme du bouddhiste. C'est une force, — la plus puissante peut-être en ce pays, — la force d'inertie. L'étranger non prévenu qui la heurte de front perd son temps et sa peine ; aucun pouvoir humain
ne saurait culbuter l'obstacle: il faut le tour ner.
Le Brésilien est, par surcroît et par contraste, d'une nervosité étrange, et sa nervosité est fille de l'anémie. Il passe sans transition de l'immobilité à l'excitation, de l'indifférence à l'émotion la plus vive; une procession, un cortège qui passe, un discours qu'il entend le ravissent d'un bond à l'enthousiasme et au délire. 11 aime les longs discours, qu'il les prononce ou les entende : il se grise de ses propres paroles et de celles d'autrui. Vous le voyez, les yeux mouillés, suspendu aux lèvres d'un orateur ; vous l'emmenez, le feu tombe d'un coup, et il vous conte que celui qui parlait est un homme de rien.
Les heureux dons naturels du Brésilien l'encouragent encore dans son indolence native : il a généralement l'intelligence vive et
206 LETTBKS Dlî IJUKSIL
primesautière, une grande facilité d'assimilalion. Par malheur, ces précieuses qualités sont neutralisées par une i;:rande légèreté, un certain dédain des choses sérieuses et des idées à longue portée. Il a peu de goût pour la lecture, et les quelques livres qu'il feuillette, — médiocres traductions de romans parisiens et par trop lestes, — ne sont pas pour lui meubler l'esprit ni lui tremper le caractère.
Rien n'est plus rare qu'un caractère en ce pays; il est assez connnun d'y rencontrer des hommes patients, persévérants, laborieux même, mais tout autrement que nous ne l'entendons ; ils font sans secousse leur ciieniin dans la vie, ils agrandissent peu à peu et comme au hasard leur champ d'activité, attendant plus encore des circonstances que d'eux-mêmes, et, eu lin de compte, il se trouve qu'ils oui fait dv graiales clioses et
fourni une longue étape. Ainsi de ces immenses charrettes à bœufs que j'ai rencontrées partout dans l'intérieur : àun immense vagon fait d'une grossière plate-forme, entourée dun haut treillis et posée sur un grossier essieu de bois muni de roues pleines, sont attelées sept ou huit paires de bœufs en longue file ; le lourd équipage avance lentement à travers la solitude ; l'essieu non graissé chante, dans le moyeu, deux notes graves éternellement les mêmes; et l'homme suit: cela, chez nous, ce serait le retour à la barbarie; ici, c'est la civilisation; c'est ainsi qu'elle a pénétré jusqu'aux Andes.
Apathie, fatalisme ; patience, résignation: quatre termes qui s'enchaînent. Le fait accompli a sinon un grand prestige, du moins une puissance irrésistible. Toute la sagesse politique du Brésilien se résume dans sa résignation au fait accompli : que ce soit après
208 LRITRES DU RRKSIL
réflexion, par goût sincèro, ou simplement })ar mancjue d'énergie, tous s'inclinent devant lui. Personne, même parmi ceux qui furent le plus comblés par la monarcliic, n'essaya de résister à la révolution. Le 15 novembre, les cliefs républicains, qui sans doute connaissaient leur monde, se promenèrent sans la moindre appréliension dans les rues de la ville, au milieu de la foule étonnée, curieuse et pacifique. Il n'y eut sur le moment ni enthousiasme, ni indignation. Quelques semaincsplus tard, quand la vieille impératrice, la « mère du peuple », qui était tendrement aimée de tous, vint à mourir, et (jue de son exil la nouvelle en parvint au Brésil, la résignation aux faits accomplis était telle que bien peu osèrent, parmi tous ceux, — «'t ils étaient nombreux, — (jui éprouvaient une affliction sincère, avouer publiijuemontoulaisserparaître leurs regrets.
LETTRES nu BRESIL 201)
L'empire avait vécu de paix et d'inertie ; il n'avait pas permis que l'éducation politique des masses pût se faire ; il n'avait point fourni l'occasion à l'esprit public de se former, de prendre conscience de soi-même et de se manifester. Le moment venu, l'esprit public lui a fait défaut. Comme l'a très justement remarqué M. Eduardo Prado, le peuple brésilien n'a jamais eu son âge héroïque; il n'a pas traversé une de ces crises de croissance d'oii un peuple sort grandi, mûri, plus allègre et plus fort; il n'a pas rencontré dans son histoire de ces épreuves qui trempent les caractères. Ainsi s'explique que le Brésilien soit aussi incapable d'enthousiasme prolongé qu'éloigné de tout fanatisme, il n'a jamais eu l'heur de se battre pour une idée et le goût ne lui en est pas venu. La métaphysique politique et le fanatisme religieux n'ont aucune prise sur lui; le jacobinisme
2!0 Li:"iTin;s di kiiksil
j)a.s plus fine la llx-orratio no sauraient s'implanter et ileurir sur le sol brésilien.
Le Brésil est innmense: le lien qui unit ses enfants flans l'espace est très lâche: les ardeurs qui s'allument au co'urdu Brésilien sont vite éteintes, et cependant il existe un patriotisme brésilien, un sentiment national. Ce n'est point un courant rapide, impétueux: c'est plutôt une eau dormante, mais qui sépancherait avec assez de force si les digues venaient à être rompues. Il se manifesta, dans les premières années surtout de laguerredu Paraguay, un véritable sentiment national, qui se réveillerait demain si la morgue et les prétentions argentines dépassaient la mesure.
Vers la fin de l'empire, un malaise général régnait ; tout ou presque tout allait de travers ; partoulle désordre et l'abandon : c'était l'anarchie légale. Le mal n'est pas dis-
LrrTRi:s du bresil 2ii
paru, il ados racines profondes: il ne tenait point seulement à l'action d'un homme, l'empereur; à rinfluence d'un régime politique, la monarchie; il tenait aussi, il tient encore à l'état de la société elle-même. Le « commonwealth » brésilien fut pendant plus d'un siècle fondé sur l'esclavage ; l'esclavage venant à manquer, il se trouva sans assise et sans liens, souflrant des maux qu'entraîne l'asservissement de l'homme à l'homme et cherchant une forme et une base nouvelles. La société brésilienne a échangé une forme barbare et inhumaine pour l'inconnu ; elle est retournée à l'état inorganique; c'est un protoplasma où les cellules tournoient, cherchant une loi de groupement et un centre d'attraction. Il n'y avait jamais eu de cohésion: il n'y a plus de classement.
Par une conséquence fatale de l'esclavage, la famille. — au sens étroit et élevé où nous
212 LETTRKS Dl" RRÉSIL
l'entendons, — n'était pas la cellule sociale; elle n'avait pas les limites précises et la discipline morale (jui en font l'élément primordial (les sociétés modernes. Souillée par le contact permanent de l'esclave, elle avait perdu de sa pureté : il se trouvait des chefs de famille pour introduire sous leur toit les enfants naturels (ju'ils avaient eus de leur commerce avec des esclaves (1). La femme légitime, inerte et résignée, subissait ces affronts sans se révolter; elle paraissait même avoir perdu la conscience de l'humiliation. L'autorité du père, la dij:;^nité de la mère en étaient profondément atteintes; chez les enfanst, le respect filial et la fierlédomestiquo allaient s'éteignant.
L'esclavage a eu sur la société tout en-
i . Un vieux Paiilisle me racontait qu'il y aune quarantaine «l'anni-es tous les professeurs de Droit de la Faculté de Saiul-I'iuil, — et plusieurs étaient des ecclésiastiques,— avaient des faux ménages.
tière, et non plus seulement sur la famille, une influence dissolvante : il a corrompu la notion du devoir et du respect, déshonoré le travail, ennobli l'oisiveté, ébranlé la hiérarchie et détruit la discipline sociale. Suivant l'opinion courante, travailler, se soumettre à une règle quelconque, c'est le propre de l'esclave. Le Portugais, lancètre du Brésilien, n'a jamais eu do répulsion pour les races de couleur, ni de dégoût pour l'union avec une femme noire. Au Brésil, la promiscuité des races et des conditions a dès longtemps été complète; par suite, l'institution et le contact de l'esclavage furent d'autant plus pernicieux pour l'établissement social, la pureté de la race et la dignité du foyer.
La femme ne fut point un ferment d'activité comme aux États-Unis ou, comme en France, la gardienne éclairée et vigilante du foyer domestique. Traitée en inférieure,
214 LKTTRES DV DRKSIL
cloîLréo par un inaii jaloux, uullo on annihilée, dépourvue d'inslruction, tenue à l'écart, elle se cantonna dans les soins du ménage. Indolente à l'excès, elle se contenta de la part médiocre qui lui fut réservée; elle ne chercha pas à élargir son horizon ni à relever sa condition.
Dans cette société gouvernée par les intérêts matériels d'une oligarchie de grands propriétaires terriens exploiteurs d'esclaves, les intérêts moraux du peuple ne furent jamais attentivement considérés ni sérieusement défendus. L'instruction primaire, bien que confiée aux provinces, était négligée. A cette masse immense des paysans, des ouvriers agricoles et des villes, des affranchis, des esclaves, des misérables enfin qui vivent, sans besoin et sans utilité, de quelques bananes et d'un peu de farine de manioc, abandonnés à pux-mêrnes et à leur paresse dans
les campagnes, les moyens suflisants n'étaient pas fournis do sortir de leur ignorance, de s'élever à une condition plus digne et plus humaine. L'instruction secondaire, moins sacrifiée, était donnée dans quelques établissements publics et de nombreuses institutions privées, dans les grands centres. En dépit des programmes bien remplis et flatteurs à l'œil et grâce à la médiocrité des maîtres, à l'indolence des élèves, au relâchement de la discipline, le résultat était médiocre. Tout l'effort, toute la faveur du pouvoir s'étaient portés sur l'enseignement supérieur. Richement doté, parfaitement outillé de laboratoires, bibliothèques, musées, il n'a cependant réussi le plus souvent qu'à fabriquer des déclassés; c'était un fronton trop riche et trop lourd pour l'édifice fragile et mal bâti qui devait le supporter. L'étudiant, insuffisamment préparé , sans
216 LinTRES nu BRÉSIL
fonds solide, assimile mal la science qui lui est prodiguée dans les Facultés. Il n'en a pas moins de prétentions et la clique des faux docteurs, des «bacheliers», a naturellement débordé des professions libérales encombrées sur la politique. Elle a eu beau jeu pour éblouir de sa science de pacotille un peuple d'illettrés. Quelques-uns de ces «bacbeliors», surmenés, intoxiqués par l'abus d'une liqueur trop forte pour leur cerveau de néophytes, perdirent l'équilibre et se jetèrent à corps perdu dans les philosophies les plus mystiques et les plus obscures : c'est ainsi que le Comtisme orthodoxe, mourant en Europe, ressuscita au Brésil paré d'oripeaux voyants et d'attributs ridicules. La presse fut inondée d'articles, le public de discours en jargon pseudo-scientifique. Le contraste éclata entre l'ignorance naïve des masses et la science fausse et suffisante d'une coterie.
Le malaise social en devint plus aigu.
Par malheur, l'éducation du caractère et l'éducation physique étaient aussi négligées que celle de l'esprit était mal faite. Dans les établissements d'instruction, l'étroite discipline des jésuites n'a été remplacée par rien; aucun effort n'a été fait pour réagir contre la mollesse du tempérament national ; les exercices du corps sont restés dédaignés, sous le règne d'un prince qui ne savait même pas monter à cheval; les fils d'une classe efféminée et anémiée ont été abandonnés à leur indolence native.
L'éducation est si défectueuse au Brésil que beaucoup de chefs de familles riches font élever leurs fils en Europe. Le parti que les Paulistes, gens réfléchis et pratiques, ont cru devoir prendre est digne d'être noté: ils dérogent à l'habitude nationale qui veut qu'un jeune homme de bonne famille soit élevé en
France; ils sentoiit si vivoment le besoin de restaurer ciiez eux la discipline qu'ils confient à l'Allemagne le soin de rendre leurs fiils respectueux de la règle et de la hiérarchie, et bien nuinis de savoir pour la vie
Il y a dans ce pays des hommes d'une culture raffinée, d'une science saine et profonde; leur esprit est fils de l'esprit français; et leurs maîtres sont nos penseurs et nos sava[its. Ils revendiquent avec reconnaissance ci non sans fierté cette parenté intellectuelle. C'est une élite (jui ne déparerait point l'élite de nos sociétés les plus cultivées. Ces hommes voient juste, haut et loin ; s'il leur est fait dans la république la place qui leur est duo, si les bavards creux et bruyants leur laissent la parole, ils pourront exercer, sur le développement de la société brésilienne, la plus heureuse influence.
Est-il prudent, est-il juste de juger un peu-
pie sur les journaux qu'il lit"? On en peut douter; et quel Français oserait dire : « Un peuplea lapresse qu'il mérite?» Mais lapresse dans un pays, le rôle qu'elle y joue, l'influence qu'elle y exerce et les moyens qu'elle emploie : autant d'éléments pour juger une nation. La presse, au Brésil, est un fidèle reflet de l'état social issu du gouvernement paternel et anarchique de Doni Pedro II : d'une part, quelques grands journaux, très prospères, pourvus d'une organisation matérielle très puissante et très perfectionnée, vivant surtout de publicité, montés en somme et avant tout comme une aff'aire, et s'adressant à tous les publics, à tout le monde, plus préoccupés d'étendre le cercle de leurs lecteurs pour augmenter la valeur marchande de leur publicité que d'employer leur puissante action à diriger l'opinion publique, affectant l'indépendance, un certain scepti-
cisme gouailleur, à la manière de notre Figaro, ou bien impartiaux jusqu'à être impassibles. A côté, tout autour, la foule bariolée des feuilles de parti qui, loin d'être une bonne affaire, ne vivent que des subventions d'un parti, d'une coterie ou d'un liomme politique, et ne sont lues que si l'homme qui est derrière est un homme en place ou un homme à craindre.
Dans les feuilles les plus lues, les annonces ont envahi jusqu'à la première page: elles débordent de toutes parts; la place laissée à la rédaction est fort restreinte, et, sur ce terrain déjà étroit, s'étalent une foule de petites nouvelles personnelles, de petits potins et de petits faits : l'événement nnportant n'est généralement pas mis convenablement en lumière, parce qu'au journaliste conmie au peuple, comme à l'ex-empercur, manquent une conception nette de
la valeur relative des hommes et des choses, un critérium et une méthode. La presse, dans son ensemble, ne cherche pas à conduire l'opinion dans une voie bonne ou mauvaise ; elle n'est ni un guide, ni une éducatrice; elle abandonne le peuple à son ignorance et à son apathie. Les deux premiers journaux brésiliens, le Jornal do Commercio et la Gazeta de Noticias, font de très bonnes affaires; ils reçoivent tant d'annonces que, la troisième et la quatrième pages ne leur suffisant plus, ils leur consacrent un supplément. Le Jornal est une sorte de Times sans virilité : c'est un Times moins les leading articles, un bon répertoire de faits,un utile recueil de documents. La 6^are?a est bien différente: son impartialité ne consiste pas à enregistrer passivement les événements; elle a pour rédacteur en chef le docteur Ferreira de Araujo, et c'est là sa
grande force. Le docteur Araiijo est un excellent journaliste : il juge les hommes et les événements avec une bonhomie narquoise ; il écrit avec une précision, une élégance, une sobriété rares ; je le place dans celte élite de Brésiliens très cultivés, très supérieurs à leurs concitoyens ; il a du tempérament, du caractère, l'esprit élevé, l'intelligence largement ouverte. Il a jugé l'empire debout et s'est déclaré alors républicain de raison ; la république proclamée, la dictature établie, il a conservé son indépendance de jugement. Dans les questions qu'il traite, son opinion est généralement décisive. Il est le seul peut-être, dans son journal et dans son pays, à se fair»^ une idée, et une idée juste, de la véritable mission du journaliste, mais à lui seul il ne saurait suffire ;\ la tâche.
La presse s'est avilie en acceptant de pu-
LKTTRRS DU BRESIL 223
blier, dans les colonnes des annonces, sous le titre d'insertions sur demande, des libelles infâmes, des attaques anonymes contre les personnes publiques ou privées, contre les institutions, payées par les intéressés, dont la police est quelquefois. Je n'insiste pas, c'est un sujet trop pénible; mais les Brésiliens doivent se dire que ce coin mal famé des feuilles publiques, où le lecteur, poussé par une malsaine curiosité, jette d'abord les yeux, est, dans le corps social, un point gangrené : il y faut porter le fer et le feu.
Le peuple brésilien avait reçu, il y a plus d^un demi-siècle, le présent, assez dangereux pour lui, d'une Constitution parlementaire. Dom Pedro P*" ne s'aperçut pas sans doute qu'il confiait à des mains grossières et malhabiles un outil délicat, en métal fin, et dont le tranciiant aigu les blesserait à l'usage. Pour fonder un gouvernement parlementaire, il
manquait au peuple des mœurs politiques, l'habitude du self-government^ à l'esprit public une orientation définie, une éducation assez avancée et, pour tout dire en un mot, d'avoir pris conscience de soi-même.
Aussi, le gouvernement personnel qui survécut à la proclamation de la Constitution dégénéra en « anarchie pacifique » ; le régime parlementaire se tourna dans le pays en politique de clans, au Parlement en intrigues de couloirs et en bavardages interminables. Malgré tout, le haut personnel gouvernemental resta généralement sain. A cet égard, on peut établir une différence tr^s nette entre le Brésil et les républiques hispano-américaines : tandis que dans celles-ci le parti qui s'est emparé du pouvoir exploite cyniquement le crédit de l'Etat et les hautes fonctions qu'il occupe, et que ses chefs ne quittent la place qu'après avoir réalisé des
fortunes scandaleuses, au Brésil, les ministres descendent du pouvoir les mains nettes, d'aucuns plus pauvres qu'ils n'y étaient arrivés. Mais ils ne sont pas à l'abri d'une incurable maladie du caractère brésilien, la faiblesse à l'égard des amis et des proches : j'en citerai comme exemple M. Joâo-Alfredo, (|ui, après avoir été plusieurs fois et longtemps ministre, vit aujourd'hui dans la retraite la plus modeste, et qui, pendant son passage au pouvoir, fut violemment attaqué et sévèrement jugé pour n'avoir pas su résister aux appétits de son entourage.
Le gouvernement impérial ne se décida jamais à adopter dans ses rapports avec les provinces une ligne de conduite nettement définie : il est impossible de dire si ses actes procédaient d'une pensée de centralisation ou d'un principe contraire ; le laisser-faire alternait avec une rigueur excessive ; d'oiî
une inoortitudo fatale an développement, rapide et spontané des provinces. Sur le territoire immense du Brésil, sous des climats divers, il s'est formé des noyaux indépendants, des milieux originaux: certaines provinces ont pris l'essor, (juolques-unes non sans hardiesse ni bonheur, comme Saint- Paul,'comme Minas, comme Rio-Grande-do- Sul. Il aurait fallu au centre une main ferme, mais souple, une large intelligence des besoins différents et des énergies inégales
de ces membres d'un même corps : ni l'nne ni l'autre ne s'y rencontrèrent. L'autonomie provinciale existait en droit: elle fut faussée ou annihilée dans la pratique. Ni les justes impatiences, ni les vigoureux élans, ni les réclamations pressantes des provinces jeunes, ardentes et prospères ne purent briser la force d'inertie du pouvoir central. Les parties les plus vivantes de l'empire se sentirent prises
d'un malaise vague, qui finit pas s'accuser et prendre corps sous la forme républicaine dans ce qu'elle a de plus justifié et de plus irrésistible. Aussi, dans les provinces les plus avancées, la chute de l'empire fut saluée comme une délivrance, comme l'avènement d'un régime plus intelligent des nécessités provinciales, — de la république fédérative en un mot.
Sous l'empire d'une Constitution empruntée pour le régime parlementaire au système anglais, pour le principe fédératif aux institutions des Etats-Unis, l'administration était régie par quelques règles copiées du droit administratif français, inspirées d'un esprit tout opposé et naturellement dépouillées des traditions qui les justifient. Les hommes d'État brésiliens, appelés à légiférer ou à rédiger des règlements pour un grand pays neuf dont les besoins différaient singulière-
228 LKTTRKS 1)1' HHKSIL
ment de ceux d'iine des nations les j)lus centralisées du vieux monde, avaient été desservis par leurs lectures Irop exclusivement françaises. D'une juxtaposition de principes si divers, il ne pouvait résulter que la confusion et naître que des conflits incessants. D'autre part, il manquait au personnel administratif la cohésion, l'esprit de discipline, une éducation professionnelle sérieuse et la conscience claire de ses devoirs.
Le clergé n'a pas de prise sur les consciences ni d'empire sur la société, et il ne semble pas très pressé d'en acquérir. A partie menu peuple, grossier, ignorant et naturellement superstitieux, à qui il faut des cérémonies éclatantes, des processions assaisonnées de feux d'artifices et d'exhibitions théâtrales, le Brésilien est indifférent ou incroyant. Le clergé ne se recrute qu'à grand'peine, et dans le rebut des autres professions; le Brésil
ne fournit pas assez de prêtres, et l'on s'est trouvé amené à en importer. L'Italie n'a pas envoyé seulement des Lras pour l'agriculture, elle a envoyé aussi des recrues pour l'Ég-lise; il n'est pas rare, à la vérité, qu'un vicaire italien, après quelque temps d'exercice, quitte un beau jour la soutane pour l'habit civil et la sacristie pour le comptoir du négociant. La profession ecclésiastique, dépourvue de prestige, est délaissée comme l'est le clergé dans la société.
Les officiers de l'armée de terre sous la monarchie n'étaient guère plus considérés que le clergé. Comme le métier militaire, mal payé, ne menait ni aux honneurs, ni au pouvoir, le corps des officiers était fort mal composé. L'empereur n'avait même pas de Maison militaire; il jetait le discrédit sur les hautes fonctions de l'armée en bombardant maréchaux des gens qui n'avaient jamais
tenu une épée ; il avait bien créé des écoles préparatoires au métier militaire, mais l'enseignement théorique s'y était installé en maître absolu : au lieu de fournir à l'armée des officiers instruits et rompus au métier, elles l'inondaient de « bacheliers » et de rhéteurs. Ainsi qu'il est naturel dans un pays où toutes les intelligences et toutes les énergies trouvent un emploi lucratif dans l'agriculture, le commerce ou l'industrie, la carrière militaire ne pouvait être (ju'un pisaller, d'autant que rien n'avait été fait pour la rehausser. Il est remarquable que les provinces du Centre, qui sont en pleine croissance, ne fournissent ni officiers, ni soldats. L'armée se recrute surtout dans les provinces du Nord qui sont arriérées, et dans celle de Rio-Grande-do-Sul, province frontière, dont la population a été de tout temps énergique et belliqueuse. On peut donc dire que
l'amour du métier des armes est en raison inverse du développement économique des provinces et de l'état d'avancement de leur population.
Le corps des officiers de marine, considéré, choyé même, est composé d'éléments empruntés à un milieu social supérieur; il est généralement instruit; il compte même des sujets très distingués.
Tels sont à grands traits les divers éléments de la société brésilienne; tel est le sol où il s'agit d'implanter la république. La république a été proclamée, mais, jusqu'à présent, c'est la dictature militaire qui seule existe. L'acte de naissance a été dressé, mais le nouveau-né est encore in fans; sa personnalité ne se dégagera qu'avec le temps, après qu'il aura secoué la tutelle de ses parrains, des militaires. Quelles difficultés vat-il rencontrer sur sa route à peine commen-
f3i LErrREs nr brksil
cé3 ? A quelles entreprises, à quels soins pressants devra-t-il, dès son entrée dans la vie consciente et indépendante, consacrer ses efforts?
La république, émancipée, délivrée des soucis dun présent incertain, devra se tourner hardiment vers l'avenir : plusieurs des hommes du 15 novembre, sinon tous, auront disparu do la scène, uses par un rôle trop lourd et joué fiévreusement ; bon nombre des hommes d'État formés sous l'ancien régime, rompus aux affaires, entreprendront de mettre de l'ordre dans les constructions ambitieuses et hâtives des révolutionnaires. Il y aura pour le premier gouvernement légal de la république régulièrement constituée sinon de grandes choses à faire, du moins des œuvres de longue haleine à entreprendre : il devra aborder de front la question militaire. Comment les hommes du 15 no-
venibre pourraient-ils résister aux prétentions outrées de leurs auxiliaires de la veille? Où donc un maréchal révolté d'hier, et qui donna l'exemple éclatant de l'indiscipline, puiserait-il la force de restaurer la discipline ébranlée? Ce soin reviendra à ses successeurs : ils devront d'abord bannir la politique de l'armée, retirer le droit de vote aux officiers, mettre les officiers politiciens dans la nécessité de choisir une fois pour toutes entre le métier d'agitateur populaire et leur devoir de soldats, disperser, suivant les besoins du service, les régiments dans les provinces; ils devront, en somme, faire rentrer l'armée en sa vraie place, mais aussi la traiter avec justice et sans brusquerie.
Leur premier devoir sera ensuite de faire l'éducation du peuple brésilien, appelé à se gouverner lui-même : c'est toute une organisation coûteuse et délicate à créer. L'auto-
i34 LETTRKS DU BRIISIL
noniie des provinces, devenues Elats, no serait qu'un mot dépourvu de sens, ou bien signifierait anarcliie à tous les degrés, si le peuple n'était mis en mesure de choisir en connaissance de cause ses mandataires et de contrôler leurs actes. En même temps que le gouvernement de la république fournira les moyens de s'instruire aux citoyens qu'elle possède, il devra aussi chercher les moyens (le lui en faire acquérir de nouveaux ; ildevra, sous peine de condamner le pays à l'appauvrissement graduel et à l'anémie, résoudre le grand problème do Timmigration. C'est alors qu'il faudra au Brésil des hommes d'Etat connaissant bien à la fois leur pays et l'Europe, pleinement conscients de l'importance vitale de la question, exempts de préjugés de classe ou de race, à rintelligence ouverte et au caractère ferme, prêts à ouvrir les bras aux hommes de cœur qui viendront
tenter la fortune et disposés à les laisser, pour le plus grand bien de tous, se tailler dans le patrimoine national un domaine digne d'eux et qui les attache à leur nouvelle patrie.