‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 2)Chapitre 14 sur 145 · M. D'ESTRADES · texte numérisé non relu

M. D'ESTRADES

Montereau, a3 avril 1 65^.

\ous apprendrez de nouveau les intentions du lîoy touchant ce que l'on peut faire avec les Anglois par la lettre que M. le comte de Brienne vous escrit -. (lelle-cv ne sera qu'un abrégé des principaux poincts que l'autre contient, qui \ons servira peut-estre à la mieux comprendre.

L'attaque de Graveïines nous met dans une pressante nécessité de sçavoir les intentions des Vnglois. parce que la place ne pouvant estre secourue que par mer, la chose peut estre entreprise avec espérance de succez, pourveu (pie les Anglois ne s'en meslent point; mais estant comme impossible, s'ils sont joincts à l'Espagne et obligez de favoriser ses desseins contre nous, il est de la dernière importance de descouvrir promptement leurs resolutions en traitant avec eux du différend que nous avons ensemble.

Si le traité que nous devons faire avec eux peut estre conclu bientost. ce sera le meilleur, et il réglera tout. Vous sçaurez, dans ce cas,

1 D'Estrade-, gouverneur de Dunkerque, avait été chargé de négocier a\ec la République d'Angleterre. 11 avait indiqué, dans une dépêche du 22 mars iG52, à quelles conditions on pourrait traiter avec Olivier Crotnwell, qui, dès cette époque, avait la principale autorité en Angleterre. Cronnvell demandait que le roi de France reconnût la République d'Angleterre et lui envoyât un ambassadeur. Il réclamait aussi des indemnités pécuniaires pour les prises maritimes

faites par les Fiançais sur les Anglais (AI)', élrang. , C.orrexp. d'Angleterre , t. 71, f" 36 el37).

1 Une copie de la lettre du comte de Brienne se trouve dans le même manuscrit. Elle commence au folio 09 v" et se continue au folio ç)h. J'ai déjà prévenu que les folios de ce volume ont été intervertis. M. Grùizot a publié (t. I". p. /171, de Y Histoire de la République d'Angleterre) l'instruction donnée à d'Estrades, en date du 23 avril 1G02.

Avril i65a. qUC n0us sommes prests, en premier lieu, de recognoistre la Republique d'Angleterre et de luy escrire aux termes qu'elle peut raisonnablement désirer; en second lieu, de nommer présentement des commissaires pour examiner avec ceux que la Republipue nommera les prises qui ont esté faictes de part et d'autre sur la mer, et pourvoir avec seureté à la satisfaction de ceux à qui elle se trouvera deue, à la charge neantmoins que d'abord, en rendant la lettre du Roy avec la suscription que la Republique a désirée, on conviendra de surseoir toutes hostilitez et représailles de part et d'autre.

Si cet article est accordé, nous serons asseurez pour les secours que nous entreprendrons d'envoyer à Gravelines1, et toutesfois, pour plus de précaution, il sera bon d'en toucher un mot à M. Cromvel pour avoir sa parole, s'il est possible; ce qu'on pourra faire en luy demandant quelque chose de plus, comme par exemple la liberté, pour les vaisseaux du Roy destinez pour ce secours, de relascher en seureté dans les ports d'Angleterre, si le vent contraire ou quelque autre considération les y oblige.

Pour obliger les Anglois davantage de se reunir avec nous , il ne sera pas mal à propos d'entrer avec eux en traité de la cession de Dunkerque, et, en effect, le Roy leur remettra volontiers cette importante place, pourveu, en premier lieu, qu'ils se joignent avec nous contre l'Espagne et qu'ils y demeurent unis, tandis que la guerre durera, avec obligation de nous assister de leurs forces de mer pour la deffense de nos places maritimes; en second lieu, qu'ils nous donnent une somme d'argent considérable, comme pourroit estre un million d'or ou huit cent mille escus; en troisième lieu, qu'ils commencent leur assistance présentement pour le secours de Gravelines, pour lequel ils nous pres-

1 Les Espagnols avaient mis le siège de- Gravelines. Les deux lettres, adressées à

vant Gravelines le 11 avril i65a. On voit, d'Estrades, en date du 2.3 et du -j5 avril

par celle lettre, que Mazarin cherchait à i652, prouvent, au contraire, avec quel

secourir cette place, que la guerre civile zèle le Cardinal ne cessait de veiller h la

allait livrer aux ennemis. C'est à tort que défense des places françaises, pendant que

Monglat(.¥e)«oîVes, p. 279, édil. Michaucl) le duc d'Orléans cl Condé appelaient les

dit que Mazarin s'inquiétait peu du sort de Espagnols et les Anglais en France.

leront de leurs vaisseaux; en quatrième lieu, qu'ils s'obligent de laisser Avril i65a. la religion catholique en lestât qu'elle esta présent dans Dunquerque et, s il est possible, de ne mettre dans la place qu'une garnison catholique.

S'ils faisoient difliculté de se déclarer ouvertement contre l'Espagne par le secours de Graveliues, ils pourraient, en nous fournissant un bon nombre de vaisseaux pour transporter en France, lorsqu'on leur remettra Dunkerque, la garnison qui est maintenant dans la place, donner ordre secrètement à ceux qui en auroient soin, soubs vostre conduite, de faire ce que vous leur ordonnerez, et vous les pourriez engager à vous mettre dans Gravelines avec toute vostre garnison.

Dans lestât présent des affaires, nous aurons sujet de nous consoler de la perte de Dunkerque, si elle produit la conservation de Gravelines et la jonction des Anglois avec nous contre l'Espagne, aux conditions marquées cy-dessus.

Si loutesfois toutes ces conditions estoient trop mal aysées à obtenir, le Roy vous permet de vous départir par degrezde quelqu'une des moins importantes, estimant plus utile, dans la conjoncture présente, de conclure promptement un traité d'alliance avec les Anglois qui sauve Gravelines, que le différer pour l'espérance d'obtenir quelque condition plus advantageuse, pour laquelle il faudra renvoyer par deçà et employer plus de temps à cause que, pendant cette longueur, Gravelines se pourrait perdre.

Enfin tout est remis à vostre prudence et à l'affection que vous avez pour le service du Roy. Je vous diray seulement qu'il importe merveilleusement que vous envoyiez à M. Gromvel une personne intelligente qui puisse, estant sur les lieux, s'esclaircir des desseins qu'il peut avoir; car, s'il est vray, comme les nouvelles publiques de Londres le portent, que la Republique d'Angleterre soit en termes de s'accommoder avec MM. les Estats [des Provinces-Lnies], et que nostre accommodement avec elle soit incertain ou tiré en longueur, il y aurait sujet de croire que les propositions d'accommodement, dont M. Cromwel1 vous a faict ' La copie porte ici Cromvcel el plus haut Gromvel.

Avril i65a. parier, n'ont est/; (aides que pour nous amuser, et il seroit extrêmement à craindre que la République, pour profiter de la despense qu'elle a faicte, en composant une si puissante Hotte, ne se portast à faire quelque entreprise contre cet Estât, dont nous sçavons qu'elle est ardemment sollicitée par les envoyez de M. le Prince1.

En ce cas, il faudroit promptement en donner advis à M. Brasset2, et agir de concert avec lny pour voir s'il n'y auroit pas moyen d'engager MM. les Estats, qui ont de puissantes forces sur la mer, à nous donner quelque assistance, leur inlorest les obligeant à empescher les Anglois de prendre des advantages sur nous, qui leur donneroient le moyen, estant les plus forts sur la mer, de se rendre enfin les maistres du commerce de France; mais il ne faudra faire cette tentative qu'aprez avoir perdu toute espérance de nostre accommodement avec les Anglois et avoir recognu qu'ils ont résolu de nous attaquer.

Ce pendant l'on n'oublie rien de ce qui peut estre faict pour secourir Gravelines et pour jeter dans vostre place les choses dont vous pouvez avoir besoin. L'on a envoyé les ordres nécessaires en Normandie pour vous faire porter en diligence deux mille charges de bled , et en mesme temps on a escrit à M. de Vendosme et aux autres qui travaillent à un puissant armement, que le Roy a destiné pour la rivière de Bordeaux, de faire passer promptement les vaisseaux qui se trouveront plus tost prests du costé de Gravelines pour en tenter le secours et rendre ce service à SaMl(;, avant que faire l'autre entreprise. Si, en attendant leur arrivée, vous pouviez, par quelque voye que ce soit, jeter quatre ou cinq cens hommes dans la place, vous feriez une chose très-utile et tres-agreable à Leurs Mtez. Encore que ce secours ne fust pas suffisant pour faire lever le siège, il donneroit moyen de le faire durer plus

1 Coudé avait envoyé en Angleterre envoyés de Condé et donnait avis au Car- Henri Taillelér, sieur de La Barrière, et dinalde leurs négociations (Aff.étr., Corresp. Pierre de Caumont La Force, marquis de d'Angleterre, t. 71).

Cugnac; ils étaient chargés de traiter avec 2 Brasset était chargé de représenter la

Olivier Cromwell. Un agent secret de Ma- France auprès de la République des Pro-

zarin. nommé Gcntillot, s'était lié avec les vinces-Unies.

longtemps et de prendre nos mesures pour y en jeter un plus puis- Avril i65s saut.

Ail', etc., France, l. 269, I y'» \"; l. 3o du recueil des Lettres de Mazarin. —

V M. D'ESTIWDKS.

(Jorbeil ', 95 avril i(J5a.

(extrut.)

11 ne se peul rien de mieux coneeu ny de mieux exécuté que le secours que vous avez jeté dans Gravelines. Vous aurez veu, par ma dernière depesche. dont je vous envoyay hyei' le duplicata, toutes les diligences que nous avons faicles pour pouvoir faire jeter encore des hommes dans ladicle place et des vivres dans Dunkerque. J'av escrit à MM. d Elheut et inareschal d Auinont2 d'y appliquer tous leurs soins. On n'obnirtlra <|uoy (jue ce soit de ce coslé-cy pour la mesme chose3, comme je suis certain que vous n'y oublierez rien aussy du vostre. et si Dieu favorise les armes du Roy dans un combat que les princes pourront difficilement esviter, puisque l'armée du Roy suit la leur de Tort prez. on destachera aussytost un corps considérable pour aller joindre M. le mareschai d'Aumoni, et luy donner lieu de rompre tous les desseins des ennemis. Enfin asseurez-vous que je ne vous abandonneray point4, et que je vous donnera) toutes les assistances qui seront en mon pouvoir.

Pressez le plus que vous pourrez l'affaire d'Angleterre, qui nous est de la dernière conséquence dans cette conjoncture, et comme l'on vous a envoyé le pouvoir nécessaire pour convenir de tout ce que Gromwel

' J>a Cour quitta Gorbeil le 27 avril et se trouve au folio 9/4 v". La suite, à partir

arriva le 28 à Saint-Germain-en-Laye. da mot chose, est au folio 102.

2 Le premier était gouverneur de Picardie 4 On a vu que d'Estrades était gouverneur

et le second du Boulonai>. de Dunkerque, une des places que Mazarin

1 Ici se termine la partie de la lettre qui s'engageait à secourir.

Avril i65a. vous a faict proposer, je m'asseure que vous ne perdrez pas un moment de temps à conclure cette négociation.

Aff. étr. , France, t. 269, f° 107 v°; t. 3o du recueil des Lettres de Mazarin. —

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