PENDANT SON MINISTÈRE
Bilil. oat., mss. f. fr. a3,202, P 79 r°. — Original, en partie chiffré.
\ L'ABBÉ FOUQUET
Epernay ', 3 janvii-r i652.
Je n'ay point eu d'occasion seure pour vous faire tenir la lettre cy- Janvicn65a. jointe. Vous la recevrez de ce porteur, par lequel je feray aussy response à deux autres que jay ïeceus de vous en mesme jour, datées du 28 et du 3i du passé.
Je vous ay desjà mandé que ma plus grande satisfaction seroit de vous avoir prez de moy; niais comme j'ay toute confiance en vous, je reçois de très-grands advantages de la manière avec laquelle vous vous employez, au lieu où vous estes, pour tout ce qui me regarde et que vous avez avez la bonté de me dire. Je crois que vous trouverez bon que je vous conjure de demeurer encore quelques jours à Paris pour y agir comme vous faictes; car je vois que vous n'estes pas seulement content de prendre la peine de faire les choses dont je vous prie, mais que vous allez au-devant de toutes celles que vous pouvez vous imaginer estre utiles à mes interests.
Je suis tres-obligé à la personne qui a agi auprez de M. le mares-
1 On a vu, dans le tome précédent des s La fin de la lettre manque dans le 111a-
Letlres dcMazarin, que le Cardinal \enait nuscrit, qtii provient du fonds Gaignières.
d'entrer en France et se dirigeait vers Poi- Ce manuscrit contient un grand nom lue
tiers, où était alors la Cour. de lettres de Mazarin à l'abbé Fouquet. umnirr. — v. 1
IKPR1MEB1E KAT103ALC.
Janvier i6&a, chai de L'Hospital1 pour l'obliger à tenir une autre conduite à mon esgard que celle qu'il avoit prise. Je luy fais un mot de response pour lui tesmoigner mon ressentiment-, aussy bien que de tout ce qu'elle a faict envers MM. de Bouillon et de Turenne. Je vous prie de la bien asseurer que je ne manqueray jamais à la recognoissance que je luy dois, et que, si je suis assez heureux pour la pouvoir servir, elle recognoistra, par les eflects, à quel point je l'estime; et pour le secret, elle ne s'en doit pas mettre en peine; car il n'y aura qui que ce soit au monde qui en pénètre la moindre chose. J'ay veu aujourd'huy M. de Bregy, que j'av receu avec tous les tesmoignages d'amilié qui m'ont esté possibles.
Je suis obligé pourtant de vous dire que le mareschal de L'Hospital a faict tout ce qui se pouvoit humainement imaginer contre moy, en cette province3, dans laquelle, néant moins, je suis tres-ayse devoir qu'il n'ayt eu en cela aucun crédit, puisque j'ay esté receu, dans tous les lieux où j'ay passé, comme je l'aurois esté il y a deux ans, et que mesme, des lieux circon voisins, on m'a faict faire des complimens; et si je n'estois obligé de gagner des momens pour me rendre bientost à la Cour, je suis asseuré que, si j'allois à Rheims ou à Chaalons, nonobstant toutes les diligences qu'on a faictes du costé du Parlement, j'y serois receu avec applaudissement. Toutes les personnes de la plus grande qualité me sont aussy venues trouver en foule, et je m'asseure que l'on le sçaura plus particulièrement à Paris, Veu qu'il ne manquera pas de courriers qui me suivent, qui le manderont. Ce que je vous dis sur M. le mareschal de L'Hospital est seulement pour vous faire sçavoir la vérité; car, du reste, je tiendray à beaucoup d'advantage que l'on puisse redresser son esprit et l'obliger à bien agir.
La resolution que vous avez prise avec M. Bluet4, touchant les lettres
1 François de L'Hospital, maréchal île du lonie IV. (Voy. surL'Hôpilal . le lome Ier.
France, mort en 1G60. Il était gouverneur p. 989, des Lettres de Mazarin.) de Paris. Il est probable que la personne 2 Ma reconnaissance de sa conduite,
que cite le Cardinal comme ayant du crédit 3 Dans la province de Champagne,
sur le maréchal de L'Hôpital, était M"" de ' Voy. sur l'avocat Bluet, le tome IV,
Brégy. Mazarin en aparlé en ce sens, p. 543 p. 371-87-2 , des Lettres de Mazarin.
DU CÀRBIBML MAZAIUN. 3
que je \ous ay envoyées est forl bonne; mais, en outre, il faut songer Janvier rôôi à faire souvent de petits billets pour jeter la nuict, afin d'instruire les peuples, en des tonnes propres pour taire impression dans les esprits, de toutes les choses qui les peuvent satisfaire le plus sur le sujet de mon retour en France, et, si vous et Bluet croyez qu'en distribuant de l'argent, on puisse faire quelque chose à mon advantage, il ne faudra pas le négliger, et je feray fournir tout ce qui sera nécessaire.
Je suis fort touché de voir les bons sentimens que M. le Procureurgénéral continue d'avoir pour moy. Je fais tousjours très-grande estime de son mérite, et sbuhaïterois avec passion de luy en donner des marques. Je i'ay considéré comme un de mes meilleurs amis, puisque j'estois tout-à-faict le sien, et je suis ravy d'estre confirmé dans cette créance par les preuves qu'il m'en donne. Je vous prie donc de l'en remercier de bonne sorte, de ma part, et de luy dire que je me prevaudray des conseils qu'il m'a donnez par le moyen de M. Colbert, et que j ay receu depuis hyer une lettre du Roy, contresignée de M. de Brienne, par laquelle le Roy me mande que, sans autre réplique et sans aucun retardement, je m'advance, avec les troupes que j'ay levez, pour me rendre prez de sa personne. Elle (Sa Mté) envoyé aussy un ordre à M. le mareschal d'Hocquincour, afin que tout ce qu'il ordonnera , dans les villes, soit pour le passage des troupes ou à l'esgard de ma personne, soit exécuté. Je suis bien ayse d'avoir receu cette depesche, quoyque jusqu'à présent elle ne m'ayt esté aucunement nécessaire.
11 n'y a rien de si certain que je souhaite avec plus de passion le contentement de M. de Bouillon et de M. de Turenne1 que le mien propre, et qu'il n'y a rien au monde que je n'entreprenne avec chaleur pour cet effect; et, s'ils me font la faveur de me croire en ce rencontre, je suis asseuré qu'ils ne s'en repentiront pas. J'ay un desplaisir sensible que l'affaire, que M. de Bouillon a au Parlement, ne soit pas encore achevée aprez les ordres si précis que l'on a envoyez de la Cour pour cela.
1 H s'agissait de l'indemnité que réclamait la maison de Bouillon pour la perte de la souveraineté de Sedan. On \erra qu'elle obtint pleine satisfaction.
Janvier 1 6.") 2.
Bibl. nat. , mss. f. fr. , 2.8,202. — Original signé, en partie chiffré.
À L'ABBÉ FOUQLET.
Pont-sur-Yonne', 11 janvier [1 65a*].
Je vous envoyé la copie du proces-verbal que l'on a [dressé3] icy,par laquelle vous verrez tout ce qui s'y est passé. J'avois résolu d'abord de renvoyer Bitaut généreusement4; mais personne ne s'est trouvé de cet advis, et tout le monde a conclu qu'on devoit le retenir et lui insinuer que, si les diligences continuelles que font quantité de conseillers du Parlement, et autres, en suite du dernier arrest pour me faire assassiner5, produisent seulement la moindre tentative contre ma vie, la sienne ne sera guieres en seureté, et que je n'auray pas assez de pouvoir pour retenir le zèle et la main de tant de personnes qui sont icy, à qui ma conservation est chère. Je seray bien ayse, neantmoins, de sçavoir vos sentimens là -dessus, et ceux de M. le Coadjuteur et de Mme de Ghevreuse, à qui vous en donnerez part, et je vous adjousteray que jay eu bien de la peine à empescher qu'on n'ayt faict un mauvais party audict Bitaut.
J'appréhende bien que le crédit de Ghavigny, assisté de Mrae d'Ai-
1 Auj. chef-lieu de canton du départ, de l'Yonne. D'après les lettres analysées, Mazarin avait passé, le 2 janvier, près de Reims; il était, le 3, à Épernay, où il séjourna le h et le 5; le 6 et le 7, à Arcissur-Aube; le 8, à Méry-sur-Seine ; le 11, à Pont-sur- Yonne.
2 On a ajouté 1 653 sur le manuscrit; mais on voit, par les faits cités dans cette lettre, qu'elle a été écrite en 1 652.
5 Le déchiffrement porte adressé; mais c'est une erreur : il faut lire dressé. 11 s'agit
de ce qui s'était passé à Pont -sur-} onne, lorsque les députés du Parlement, Bitaut et Le Goudray-Genier, avaient voulu s'opposer au passage des troupes du maréchal d'Hocquincourt. Bitaut avait été fait prisonnier, et Le Coudray-Genier avait pris la fuite.
1 Ce passage, où il est question de Bitaut, suffit pour prouver que cette lettre est bien de i652.
5 Par arrêt du Parlement en date du 29 décembre i65i, la tête de Mazarin avait été mise à prix.
guillon et de Fontrailles1, ne prevaille auprez de S. A. R., et que on Janvier t65a. ne le porte à l'aire la dernière liaison avec M. le Prince2 et à pousser les choses dans l'extrémité, dans cette conjoncture. C'est pourquoy il faut que M. le Goadjuteur3 prenne ses resolutions pour [agir] de bonne heure, et il semble qu'ayant le Roy de son costé, estant asseuré que j'entreprendray tout pour l'appuyer, avec quantité d'ainys que luy et M. le Surintendant ' ont, en agissant de concert avec le Prévost des marchands5, [qui] a bonne intention, et avec M. le mareschal de L'Hospital, qui est fort zélé pour le service du Roy, il se peut mettre en estât de rompre aysement toutes les mesures de S. A. R., d'autant plus <|iie Paris ne tesmoigne aucune disposition à la révolte, et que, outre les bien intentionnés qu'il y a dans le Parlement, il y en a beaucoup qui pourront revenir par d'autres raisons.
Je vois la précipitation avec laquelle on vouloit faire vendre ma bibliothèque6, et on me mande que S. A. R. insistoit pour que cela se fist en détail, plustost pour me faire injure que pour en tirer de l'argent. Usera beau devoir, dans l'histoire, que le cardinal Mazarin, ayant pris tant de soin, pendant trente ans, pour enrichir des plus beaux et des plus rares livres du monde une bibliothèque, qu'il vouloit donner
' Louis d'Àslarac , marquis de Fonlrailles. (Voy. t. III, p. 622, note t.)
s On verra , en effet , que Gaston d'Orléans s'unit, par un traité, avec le prince de Gondé , pour enlever le pouvoir à Mazarin et le chasser de France.
i D'après ce passage, et d'autres que l'on trouvera plus loin, Mazarin parait croire à la bonne foi du Coadjuteur. Il n'est pas probable qu'il ait dissimulé sa pensée dans ses lettres intimes à l'abbé Fouquet. Quant au Goadjuleur, il parle de Mazarin, dans ses lettres à l'abbé Charrier, de telle sorte qu'on ne peut douter de ses sentiments hostiles. Il écrivait h Charrier, le 5 janvier i652: *A l'égard de M. le Prince, il étoit perdu sans réserve si ce maudit homme (Mazarin) n'eût
pas entrepris de revenir.» (Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeau , par M. Chanlelauze, t. H, p. 66.)
1 Le surintendant des iinances était, à cette époque, le duc de La Vieuville. (Voy. t. IV, p. 2A0, note î, des Lettres de Mazarin.)
* Le Febvre de la Barre ir conseiller «lu Roy en ses conseils et cour de Parlement». Tel est le titre que lui donnent les Registres de l'Hôtel de Ville de Paris pendant la Fronde (t. II, p. i5o).
' Le Parlement avait nommé plusieurs commissaires, et entre autres les conseillers Portail et Doujat, pour procéder immédiatement à la vente de la bibliothèque de Mazarin.
lumci iG.r>2. au public ', le parlement de Paris ayt ordonné, par un arrest, qu'elle soit mise en vente et que les deniers qui en proviendroient seroient employez pour faire assassiner ledict Cardinal.
J'apprends, de divers endroits, les obligations que j'ay à M. le Procureur-général. Je vous prie de luy confirmer ce que je vous av dict2 sur son sujet, et que je ne perdray jamais aucune occasion de le servir.
On me mande aussy que M. Talon veut revenir3. Geseroit un grand bien; car estant uni avec le Procureur-général, j'en pourrois tirer beaucoup d'avantage.
Je vous conjure de faire vos diligences, avec M. Bluet, pour trouver quelqu'un qui escrive souvent des pièces volantes, qui entretiennent le peuple dans une bonne disposition pour le Roy et pour le ramener à mon esgard.
Il faudroit aussy faire cognoistre adroitement à M. le président Le Coigneux4 et aux autres parens que Bitaut a dans le Parlement, qui sont en grand nombre, qu'ils ont grand interest de faire en sorte qu'on remédie à l'arrest qui a esté donné pour m'assassiner, à cause du risque que leur parent en peut courre ; et il ne sera pas mal , à mon ad vis , de respandre bruit que mes amis ne se pourront pas empescher de consigner de l'argent pour le donner à ceux qui entreprendront, contre quantité de conseillers du Parlement, ce qu'il a ordonné que l'on entreprendroit contre ma vie. Car, à vous dire le vray, je vois les choses reduictes en termes contre moy parles factieux du Parlement [tels] que le seul moyen de les accommoder est de les pousser à l'extrémité et de leur faire voir que je suis encore plus en estât de leur faire du mal qu'eux de m'en causer. Et comme Bluet et d'autres personnes m'ont es-
1 On trouve dans le Mascurat de Gabriel rite. » Le Mascural avait été publié par
Naudé, bibliothécaire de Mazarin, des dé- Gabriel Naudé en iG4g. tails sur l'utilité pour le public de la biblio- 2 Voy. la lettre précédente, p. 3.
tbèque du Cardinal. «On l'ouvroit, dit-il. 3 Le sens est : revenir à mon party. On
tous les jeudis; plus de quatre-vingts ou cent a vu (t. IV, p. 553-55 '4) qu'Orner Talon
personnes y étudioient toutes ensemble, et s'était déclaré contre Mazarin. les autres jours elle étoit ordinairement fre- 4 Voy. sur ce président, le tome I\ .
quentée de beaucoup de personnes de mé- p. 309, note 1, des Lettres de Mazarin.
DU CÀRD1RÀE MAZARIN. 7
eritde Paris touchant le mauvais effect qui arrivèrent si je lesmoignois Janvier n',r>la moindre foiblesse en ma conduite, vous me ferez plaisir de luy communiquer ce que dessus.
Je souhaite avec grande passion avoir nouvelles que l'affaire de JM.de Bouillon soit achevée avec le Koy, et je l'espère, M. Mesnardeau1 m'ayaut laid asseurer qu'il n'oubliera rien pour cela, ainsy (jue vous apprendrez de M. Bluet. Car, comme je ne doute point que S. A. R. ne levé tout-à-faict le masque dans peu de jours, j'apprehenderois, en ce cas, qu'on ne luy conseillas! déjouer quelque mauvais tour à M. de Bouillon et à M. de Turenne, comme ce seroit de les retenir à Paris poulies empescher de rendre de bons services au Roy, estant assez cogneu d'un chacun qu'il n'y a personne qui en soit plus capable qu'eux.
Je vous prie de dire à Vrtagnan'2 qu'il me revienne trouver, et qu'il prenne ses précautions, afin qu'il ne luy arrive pas quelque malheur. Au nom de Dieu, prenez aussy les vostres; cai* si tout le monde sçavoit à quel point vous estes Mazarin, je crois que vous feriez mal vos affaires.
Gauville3 m'a escrit et envoyé un billet de M. de Turenne, par lequel il tesmoigne de souhaiter que l'on change les quartiers de son régiment d'infanterie et qu'on luy en donne de bons. J'en [ay] escrit tout aussytost à la Cour, et je n'ay point de crédit, ou cela se fera. J'ay lousjours soupçonné que Villeroy, l'ayant veu en disposition d'estre de mes amis, luy ayt faict le présent d'Amiens 4.
J'ay esté tres-ayse de voir que Leurs Majestez ayent faict ce qui a esté nécessaire pour donner le moyen à M. de Turenne d'aller à la Cour. J'en escrivis en sorte, par Seyron5, que je ne doutois point
1 Mesnardeau, ou Ménardeau-Chanipré, 3 Gentilhomme attaché à la personne de conseiller de la Grand'Ohambre du Parle- Mazarin. (Voy. t. III, p. 678. et t. IV, ment, est ainsi qualifié dans le Tableau du p. 55 1, note 1.)
Parlement <le Pai is : -très capable, ferme, 4 Le sens est : Iwj ayt faict le présent de
opiniastre, sûr, intéressé et dévoué à la donner à son régiment la garnison d'Amiens.
Cour. 1 (T. Il, p. 36, de la Correspondance Mazarin parle ironiquement du présent de
administrative sous Louis XIV.) Villeroy. qui était son ennemi.
2 Voy. sur Artagnan, le tome IV, i Voy. sur Seyron, le tome IV, p. 1/J7. p. 116, note 3, des Lettres de Mazarin. note 1, des Lettres de Mazarin.
Janvier tfiSa. que cela ne se fist. Il seroit tres-iniportanl que, sans perdre un moment, M. de Turenne se rendist auprez du Roy; ce que je ne souhaite pas seulement pour le service de Sa Ml% pour le mien et pour ma satisfaction, mais parce que je ne suis pas hors de crainte qu'on ne luv joue quelque tour à Paris, si on descouvre qu'il s'en veut aller à la Cour.
Je suis bien obligé à M. de Candale1, qui marche avec huit cens hommes, de l'autre costé de la Loire, pour venir à ma rencontre.
Je ne fais pas response à Gauville, parce que je le crois hors de Paris; mais en cas qu'il yfust encore, je vous prie de iuy dire qu'il vienne me trouver.
La petite lettre, marquée P P, est pour Pennacors, à qui je vous prie de la faire rendre.
Bibl. nat., mss. f. fr. iaoo,, f" 3i5 r°-3ai v°. — Copie du temps.