À MILET
Melun, h juin 1 65a.
J'ay receu vostre lettre du 20 du passé et le mémoire deMn" la mareschale de Guebriant2, qui l'accompagnoit, auquel je responds séparément. Ce que je vous puis dire, en particulier et en substance, c'est que l'on n'a pas dessein d'emporter Brisach par la voye de la force;
' Vov. sur M. de Harlay, le t. IV, p. hh~j. (Voy. ci-dessus, p. 77, note 1.) Milet, qui
note h . des Lettres de Mazarm. était un des confidents de Mazarin, était
2 La maréchale s'était rendue à lirisach chargé de lui faire connaître la situation de
et axait réussi à s'emparer de Charlevoix. cette place.
Juin i65ii que, quand mesmc on en auroit la volonté, le Roy n'a pas, en Alsace, des troupes suffisantes pour en venir à bout; que la tentative feroit Courre risque à Sa Mk; de perdre cette place sans produire aucun autre ell'ect, et que, d'ailleurs, on a besoin de faire venir lesdictes troupes en deçà \ où Sa Mk; pourra s'en servir plus utilement.
11 l'a u t donc que Mme la mareschale de Guebriant et M. le comte de Moret s'en reviennent, puisqu'ils ont assez pris de peine pour cette affaire, et que leur présence ne paroist plus nécessaire de delà. [Il faut] que les troupes passent sans delay en Lorraine, selon les ordres precedens qu'on en a envoyez; elles y pourront séjourner quelques jours, et je procureray qu'elles y reçoivent quelque assistance, avant que de marcher de ce costé-cy; et selon la manière dont agira M. le comte d'Harcourt'2, on pourra prendre de nouvelles résolutions de ce qu'il y aura à faire touchant Brisach.
Mon intention est que Besmaux3 les accompagne, leur faisant, valoir que je le luy ay ordonné, afin qu'elles fussent mieux traitées, et que, soubs tel prétexte que vous adviserez, vous restiez de delà4, afin qu'estant sur les lieux, vous puissiez profiter de la conjoncture que la division, qui semble desjà estre entre les officiers, peut faire naistre de venir à bout de cette affaire; et quoy que vous promettiez pour cela, ou à Charlevois, ou à des capitaines de la garnison que l'on pourroit gaigner, comme vous me marquez, je vous asseure qu'il sera ponctuellement exécuté; car enfin, puisque nous n'avons ny la volonté ny le moyen de nous rendre maistres de la place par la force, il ne faut rien laisser d'intenté pour le faire par la négociation.
Je m'en repose entièrement sur vostre adresse et sur vostre prudence , et comme vous pourriez avoir besoin d'argent pour vostre subsistance,
' C'est-à-dire , en deçà du Rhin. 4 C'est-à-dire , près de Brisach. Malgré
2 Voy. ci-dessus, p. 87, une lettre de l'arrestation de Charlevoix, la garnison de
Mazarin au comte d'Harcourt. Brisach ne voulut pas recevoir les repré-
? Voy. sur Besmaux, le t. IV, p. 107, sentants de Mazarin. Elle aima mieux se
note 1, des Lettres de Mazarin. Il était alors soumettre au comte d'Harcourt, comme on
capitaiue des gardes du Cardinal. le verra plus loin.
vous n'aurez qu'à en prendre où vous estes i et en tirant une lettre de Juia lôfis. change sur mo\ de la somme que vous aurez empruntée; elle sera aussNlost acquittée.
réécris à M. Rose ' pour le remercier de son affection; ce que vous ferei encore bien vivement de ma part. .1 a\ effectivement dessein de faire quelque chose de solide pour lu\ ; et, pour de nouvelles levées, je n'oublierav rien pour luy donner le moyen d'en faire, afin qu'il puisse servir le Roy en ces quartiers-cy, les affaires de Sa Mk: ne luy donnant pas matière de l'employer de delà. Je me remets du surplus à la vive voix du s1 Destouches.
Bibl. nal.. mss. fonds fr. â3,aoa, f" &9; original, en partie chiffré. — Aff. étr., France, t. 209, f° 120; t. 3o du recueil des Lettres de Mazarin. — Copie du temps.
À L'ABBÉ FOUQUET
Melun, 5 juin i65a.
J'av receu vostre billet d'hyer et je l'ay faict voir à la Reyne, qui en a eu beaucoup de satisfaction. Je ne doute point que M. de Chasteauneuf '2 n'ayt donné part à Mmede Ghevreuse de ce qu'il a escrit icy sur le mesme sujet. C'est pourquoy je ne vous en dis rien, non plus que de la response qu'on luy a faicte, à laquelle je me remets pour toutes les propositions qui ont esté faictes à l'esgard de M. de Lorraine. J'avois tousjours bien dict à Sa Majesté que l'entremise de Mme de Ghevreuse auprez de M. de Lorraine feroit plus d'efïect qu'aucune autre, et je suis ravy que les eflects commencent à confirmer si bien ce que j'ay advancé. Je vous advoue que je conçois bonne espérance de l'accommodement.
' Reinold de Rosen. (Voy. t. I", p. 706, condition, que le siège d'Ltanipes serait levé
des Lettres de Mazarin. ) par Turenne dans un délai fixé et que, im-
2 Le traité entre l<> marquis de Cliàteau- méi licitement après, le duc de Lorraine sor-
neuf et le duc de Lorraine fut signé le tirait de la France. (Voy. Aff. étr. , France.
0 juin 1602. Il portait, comme principale f. 883, pièce 19, et Lorraine, t. 36, f° 1 80.
juin i c.v.. voyant que M. de Lorraine se peut inalaysernent adjuster à l'humeur de M. le Prince.
Je ne vous parle point de l'affaire d'Estampes, parce que je ne feroifl que [répéter] ce que j'ay dict à M. de Laigues. La Reyne escril à \1rao de Chevreuse pour luy tesmoigner combien Elle a de satisfaction et de recognoissance de ce qu'elle a l'aict, et pour la prier de confirmer à M. de Lorraine les asseurances de son estime et de son amitié, Sa Mié n'ayant pas juge à propos de luy escrire là-dessus, parce que, depuis trois ou quatre jours, Elle luy a escrit deux lettres assez longues et assez précises. Je fais aussy, en mon particulier, un mot de compliment à Mmc de Chevreuse en créance sur M. de Laigues \ et comme il vous entretiendra, je ne vous fais pas une plus longue lettre. Je vous prie seulement de voir si je ne pourrois pas toucher l'argent que me doit Gargan, à présent que les tiuict jours que l'on avoit demandez sont expirez. Vous m'obligerez aussy de parler à M. Tubeuf sur le mesme sujet.
LVIIF.
Bibl. nat. , mss. fonds fr. 23,202, 1° 46; original. — AIT. é"tr. , France, t. 269, f° 123 v°; t. 3o du recueil des Lettres de Mazarin. — Copie du temps.
À L'ABBÉ FOUQUET
Melun, 9 juin i65a.
Je vous fais seulement ces trois mots pour vous dire, dans la dernière confidence, que M. de Lorraine m'a escrit et [a] faict dire icy à la Reyne que Mmcla princesse de Guemené2a fortbien agi, et comme une personne tout-à-faict servante de Sa Mtë, et de mes amies particulières. La Reyne seroit bien ayse qu'elle pust trouver quelque prétexte de venir icy pour y estre en mesme temps que M. de Lorraine, qui y sera demain, au
1 Que lui remettra M. de Laigues. Nous 2 Anne de Rohan , mariée a Louis de
n'avons pas retrouvé cette lettre de Mazarin Rohan, prince de Guémené; elle mourut en à la duchesse de Chevreuse. 1 685. (Journ. de Dangeau , I, i35.)
Ul! CARDINAL M \X\lilV 121
moins à ce qu'il a promis. Je recevray beaucoup de joye d'avoir 1 lion- Juin i65a. ueur de l'entretenir; mais surtout je vous [trie, si elle veut prendre cette peine, qu'elle lasse la chose en sorte que M""" de Ghevreuse ne puisse point pénétrer qu'on Payl invitée d'iev à \ venir, et le secret en eec\ est fort important.
kff. ('U'.. France, i. 369, 1 ' 1 15. — Copie du temps. V LA CROISETTE1.
Melun . 1 a juin 1 65a.
( EXTRAIT
iprès avoir remercié le duc do Longueville, au nom du Uni ot do la Reine, des bonnes dispositions qu'il témoigne, Mazarin ajoute :
L estât des affaires est encore si incertain, et l'événement de tout ce qu'il y a sur le tapis si douteux, que je ne vous en sçaurois rien mander de précis. Je vous diray seulement, dans la dernière confidence, que M. de Lorraine nous fil dire, sur la fin de la semaine passée, que, si nous pouvions prendre Estampes2 en trois ou quatre jours, il en seroit fort ayse; mais qu'il ne s'estoit pu deffendre des fortes instances des Espagnols et de M. le duc d'Orléans pour le faire advancer, afin d'empescher que le corps, qui estoit dans Estampes, composé des troupes desdicts Espagnols et de celles de S. A. R., ne se perdist, et que, se trouvant si advancé, il ne pouvoil pas esviter de faire passer la Seine à ses troupes. Que si nous ne voyions pas que noslre entreprise pusl estre sytost finie, il consentiroit à une trêve de quelques jours, qui luy donneroit un sujet honneste de ne passer pas plus outre, et que, dans
1 Pendant celte troisième guerre civile, principaux conseillers dn duc, le Cardinal le
Mazarin s'efforça de maintenir dans son tenait au courant des affaires publiques, parti le duc de Longueville, gouverneur de 2 Cette ville était assiégée par Turenue,
Normandie. Comme la Croisette était un des comme on l'a vu ci-dessus.
• NMi w EF.iE H ITtOKALE
Juin i65a. cet intervalle, il offroil de venir icy1 pour adviser aux moyens de conclure sou accommodement particulier et celuy des princes, et mesme pour faire des propositions touchant la paix générale.
Le Roy, après avoir faict examiner meuremenl cet expédient d'une suspension [d'armes], y a consenti et a commencé à la faire observer à ses troupes; on ne croit pas pourtant qu'elle soit ratiffiée par les princes; mais M. de Lorraine a réitéré les protestations qu'il avoil faictes à Leurs M1" qu'à quoy qu'Elles se résolussent, non seulement il executeroil les conditions de la trêve, sans leur donner aucune assistance, mais que, ne voulant pas2 entendre à un accommodement raisonnable, il s'uniroit au Roy pour les ranger à leur devoir; et nous sçavons qu'il a eu de très-grandes paroles avec M. le duc d'Orléans sur ce que S. A. R. le pressoit daller au Parlement pour faire une déclaration que, moyennant mon esloignement, il se retireroit avec son armée; de passer la Seine3 pour donner la main aux troupes qui sont à Estampes et de ne venir en aucune façon voir Leurs Mu'\ [le duc de Lorraine] ayant respondu à tout cela qu'il vouloit advancer ses affaires et non pas espouser les passions de S. A. R. et celles de M. le Prince; mais je ne suis pas assez bardy pour respondre de ce que M. de Lorraine fera.
Nonobstant tout ce que dessus [et] les continuelles asseurances qui! donne à la Rey ne de son service et que son véritable bien et advantage consiste à exécuter ce qu'il dict, S. A. R. et M. le Prince le sont allez trouver aujourd'lmy à son armée, en resolution de faire les derniers efforts pour le ranger de leur costé, et nous ne sçavons pas encore s'il a persisté dans les mesmes resolutions.
Pour ce qui est des princes, ils se tiennent tousjours si fermes à prétendre des choses lout-à-faicl extraordinaires et beaucoup plus nuisifelés au Roy et à l'Estat, si on les accordoit, que la continuation de
1 On a vi! que la Cour était alors à (aient pas entendre à un accommodement mi-
Melun, où elle resta jusque vers la fin rlu sonnable, etc. mois de juin. * Il faut sous-entendre, avant de passer
' Le sens e^l : ijue si tes princes ne cou- la Seine , sur ce que S. A . fi. le pressoit.
la guerre, quand mesme Sa M1, n'\ auroit pas de bons succez1. C'est Juin i65a. pourquov on ne voit pas encore jour d'en bien espérer. J'avois mesme supplie Leurs M'", pour faciliter les choses, de trouver bon que je mesloignasse pour quelques jours, comme il avait esté proposé, dé la part des princes, afin d'avoir un prétexte de se desgager du Parlement et de mettre les armes bas; que M. le Prince enst part à la conclusion de la paix générale et qu'on luy donnast quoique somme d'argent pour en gratifier tels de ses amis que bon luy sembleroit, pourveu qu'en mesme temps on l'ust convenu des seuretcz nécessaires pour tout ce qui seroit promis de leur part, et que j'aurois aussy part à la paix avec l'Espagne. Sans cela il n \ a point d'apparence que le Roy souscrive à mon esloignement; el sur ce sujet je vous dois dire qu'on n'a jamais parlé de recommencer la négociation qu'en mesme temps l'on n'ayt déclaré que M. le duc de Longueville y seroit employé; de qiioy Sa Mlt: ne se départira en aucune façon.
Ce pendant don Gabriel de Tolède est party de Paris en diligence pour aller bastcr la marche de trois mille chevaux que M. le Prince demande aux Espagnols. Ils ont envoyé de nouveau de l'argent à Bordeaux et à Paris. Ils l'ont jouer tous leurs ressorts pour obliger M. de Lorraine à leur donner, pour de l'argent, une partie de ses troupes, s'ils ne peuvent le porter à s'unir à eux avec toute son armée. Je vous advoue que le Roy n'a pas toutes les forces quJil seroit à désirer pour opposer à tant d'ennemis estrangers et domestiques; mais autant que h; mauvais estât de nos affaires le peut permettre, nous faisons tout ce que nous pouvons pour nous fortifier, et la cause est si juste qu'on doit espérer que Dieu la protégera puissamment et donnera à Sa Ma les moyens de venir au-dessus de tout.
Pour le Parlement, on jugea à propos de parler doucement aux députez la dernière fois qu'ils sont venus icy , les conviant mesme à une conférence pour adviser aux moyens de faire un bon accommodement, qui restablist le calme dans le royaume, de façon qu'ils s'en retour-
1 Les mots si fermes exigeraient que ta phrase se terminât par un complément; par exemple, par ces mots : qu'on ne peut les accorder.
iG.
Juin i65a. lièrent à Paris en très-bonne disposition et comme asseurez que le Parlement donner oit les mains à ce que le Roy désirait; mais les princes, ayant creu qu'ils ne trouveraient pas leur compte dans cette conférence, ont formé de si fortes cabales, qu'ils ont faict donner un arrestqui porte que les députez reviendront seulement pour insister sur mon esloignement, puisque, le repos de l'Estal dépendant de là, il n'estoit pas nécessaire d'entrer en aucune conférence. Lesdicts députez sont arrivez ce soir, et je croy que le Roy sera, enfin, obligé de déclarer qu'il n'est pas en estât ny volonté de recevoir la loy, et qu'il se prévaudra de l'affection des bons François et de tous ses véritables serviteurs pour empeseber les ennemis de venir à bout de leur dessein.
Voilà la véritable assiette des choses, dont je vous escris avec autant de sincérité que je ferais à un autre moy-mesme. H est vray qu'on ne peut pas s'expliquer si en détail par une lettre que de vive voix; ce qui me ferait désirer que vous pussiez envoyer icy, toutes les semaines, une personne qui vous fust aftïdée et qui eust aussy la confiance de M. le duc de Longueville. Vous pourriez, par son moyen, estre exactement informé des moindres choses qui se passeraient, et, par la mesme voye, le Roy pourrait recevoir souvent les bons conseils de M. de Longueville et en profiter; et comme la principale chose qui nous manque, c'est l'argent, si M. de Longueville pouvoit assister le Roy pour en trouver, ce serait un des plus utiles services qu'il luy pust rendre dans les conjonctures présentes. C'est pourquoy je vous conjure de luy en parler bien pressamment, et de sçavoir de luy si, en envoyant un arrest du Conseil pour tirer, au moins, cent mille escus sur la province [de Normandie] à bon compte de ce qu'elle doit et par préférence à toutes les autres assignations, hors celles qui ont esté données pour le pain \ nous pourrions, par ses soins et par son crédit, recevoir promptement ce secours, dont Leurs Mlez ne perdraient jamais le souvenir et la recognoissance.
Si c'est une chose à laquelle on se puisse attendre, je vous prie de
' Pour la nourriture <1<>s troupes.
oie le mander en toute diligence par un courrier exprez, el de sçavoir Juin i65a. auss\ de M. de Longueville s'il croit que le Roy, prenant la résolution de mander la noblesse de Normandie pour l'employer à chasser les ennemis estrangers du royaume et réduire les autres à la raison, ce fust une chose qui pust réussir; et enfin vous m'obligerez de m'escrire quelle assistance nous pourrions espérer de M. de Longueville, en cas que les boutez que le Roy a ne produisent pas la paix, et que l'on soit obligé, comme j'en doute assez \ de continuer la guerre plus fortement que jamais, et de l'asseurer, s'il vous plaist, de ma part, qu'il n'a pas un serviteur plus asseuré que moy et qui souhaite avec plus de passion de luy en donner des marques, vous priant aussy de me croire en vostre particulier, etc.