‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 2)Chapitre 32 sur 145 · LXXV · texte numérisé non relu

LXXV

Bibl. Mazarine, ms. n" 1719, t. II, f° 387 r° et suiv. — Copie du temps.

À LE TELLIER

Château-Thierry, 23 août 1 65a.

(extrait.)

Ce matin à mon réveil, j'ay eu nouvelles que les Lorrains et les Wit-

1 Armand Nompar de Caumont, duc de quatre-vingt-dix ans. Sa première femme.

La Force, fut nommé maréchal de France citée plus loin, était Jeanne de Rodiefa-

après la mort de son père en i65a; il ton , dame de Saveilles. mourut le 16 décembre 1675, âgé de

\oùi 1 6$a. tembergs ' estoieut campez à Condé-sur-Marne 2 ; qu'ils a voient faict passerla rivière à quatre ou cinq cens chevaux; que les Wittembergs bruslent tous les lieux où ils passent; que le bruit estoit dans l'armée de Lorraine qu'ils dévoient aller à Bellegarde 3 ; mais qu'ils ont changé d'advis, ne se trouvant pas assez forts pour l'entreprendre tout seuls, n'estant pas plus de quatre mille hommes, et les douze jours durant lesquels M. le duc de Lorraine avoit promis de ne les abandonner pas, estant expirez d'hyer.

Un peu aprez est arrivé M. de Joyeuse4 avec une lettre de créance de M. de Lorraine pour moy, en explication de laquelle il m'a dict que S. A. persiste tousjours dans la pensée de s'attacher aux interests de cette couronne, et de conférer avec moy en tel lieu que je voudray; qu'il n'a plus aucun engagement avec les Wittembergs; que La Boulaye 5 estoit de retour de Paris auprez de luy, et luy avoit apporté deux lettres de Madame6, par lesquelles elle le conjure de venir à son secours, luy faisant cognoistre que M. le duc d'Orléans et elle ont plus d'adversion que jamais pour M. le Prince, et ne souhaitent rien tant que de sortir de sa tyrannie; qu'ils ne peuvent supporter davantage les reproches et les menaces continuelles qu'il faict à M. le duc d'Orléans, et qu'il luy proteste, à tout propos, qu'il se veut retirer en Espagne et planter là S. A. R. (ce sont là les propres termes) ; qui7 portent en outre, au rapport du mesme M. de Joyeuse , que S. A. R. avoit donné ordre à La Boulaye de prier M. de Lorraine de faire son accommodement,

1 Corps de Wûrtembergeois , qui était à la solde de l'Espagne et qui avait été envoyé, avec les Lorrains, pour renforcer l'armée des princes.

2 Auj. village du dép. de la Marne, canton de Châlons-sur-Marne.

3 Auj. Seurre, chef-lieu de canton du dép.delaCôte-d'Or, arrond. de Beaune.

4 11 ne peut être question, dans ce passage, du duc de Joyeuse, dont Mazarin a parlé dans une lettre du t. III, p. 726. Je crois qu'il s'agit de Robert de Joyeuse,

lieutenant de Roi au gouvernement de Champagne, mort en 1660.

5 II ne s'agit pas ici de Maximilien Eschalard, marquis de La Boulaye, dont il a été question dans le t. III, p. ^29, des Lettres de Mazarin, mais du capitaine des gardes du duc de Lorraine.

6 Marguerite de Lorraine , seconde femme de Gaston d'Orléans. (Voyez sur celte duchesse d'Orléans, le 1. 1", p. a5o , des Lettres de Mazarin.)

7 Ces lettres portent en outre.

luv remettant ses interests; mais que M. de Chavigny et M. Goulas, es- Aoûi l65«. tant survenus là-dessus, l'avoient faict changer, en un quart d'heure, par la crainte que M. le Prince, en ayant lèvent, neleprevinst et ne le perdist M. de Joyeuse adj ouste que la raison pour laquelle Madame presse M. de Lorraine d'approcher de Paris avec son armée, c'est afin que M. le duc d'Orléans s'y pust retirer pour se mettre à couvert des violences dont M. le Prince pourroit user dans le ressentiment de se voir abandonné par S. A. R. , et pour estre en seureté l, tandis que M. de Lorraine traiteroit de son accommodement. Il dict de plus que M. de Lorraine croit que cet expédient pourroit produire un bon effect; mais qu'il ne s'y attache pas à cause qu'il n'est proposé que par Madame seule, qui n'est pas assez maistresse de l'esprit de M. son mary pour s'asseurer qu'il ne changera pas; qu'à la vérité, M. le duc d'Orléans venant à changer devant la marche des troupes de M. de Lorraine, celuy-cy, en ce cas, n'hesiteroit point à aller du mesme pas à la Cour, pour servir le Roy, et satisfaire à sa parole, et ainsy de façon ou d'autre la ruyne de M. le Prince seroit indubitable; que neantmoins il se remet tousjours à ce qu'on advisera pour le mieux.

Mon jugement sur tout cela est que M. de Lorraine a bonne volonté de s'accommoder avec le Roy, parce qu'il voit bien que c'est son advantage; mais il voudroit bien, à son accoustumée, conserver la chèvre et le chou, et contenter en mesme temps le Roy, les Espagnols et M. le duc d'Orléans : celuy-cy, en satisfaisant à ce qu'il désire; les Espagnols, en favorisant, par sa marche vers Paris, la jonction des Wittembergs avec les troupes des princes; et Sa Majesté, en prenant des prétextes pour faire insensiblement les choses de concert avec Elle. Je feray la guerre à l'œil, et quoy qu'il en soit, Leurs Majestez peuvent s'asseurer que je ne gasteray rien , cognoissant de longue main l'esprit irrésolu et changeant de ce prince2. J'attends le sieur Bartet, qui est

1 Le sens est : et afin que M. le duc et ne Ta pas engagé à marcher sur Paris, d'Orléans fût en sûreté. comme l'a supposé M. te comte d'Hausson-

2 Ce passage et bien d'autres attestent ville dans son Histoire de la réunion de la que Mazarin connaissait le duc de Lorraine, Lorraine à la France.

dUUE KAriOÎIÀl.E

15/i LETTRES

Auiïi i65a. allé voir M. de Lorraine pour adjuster le temps et le lieu et les moyens de noslre entrevue; et M. de Joyeuse s'en retourne auprez de luv, tant pour faire la mesme chose et m'en rapporter response, en cas qu'il fust survenu quelque accident audict sieur Bartet, que pour entretenir M. de Lorraine dans les bons sentimens qu'il proteste d'avoir et l'accompagner au rendez-vous.

Ce pendant j'estime qu'il seroit à propos de destacher mille hommes pour venir chasser les Wittembergs l. La noblesse et les communautez ne demandent pas mieux que de prendre les armes et se joindre à ce corps pour se deslivrer d'oppression, de sorte que, M. de Lorraine ne se meslant plus de ces troupes-là, on en aura bon marché. Je m'en remets pourtant à ce qui sera advisé de delà pour le plus grand bien du service.

Il ne faut pas oublier, s'il vous plaist, d'expédier les ordres bien précis, comme il a esté résolu dans le Conseil, pour la démolition des fortifications de Montrond, comme aussy pour tascher de tirer quelque gratification des provinces qui ont interest au rasement de la place; et pour l'advancer d'autant plus, il est bon de mander à Monsieur de Palluau2 d'envoyer des ordres pour faire venir de tous les lieux circonvoisins le plus de paysans qu'il se pourra pour y travailler.

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