‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 2)Chapitre 41 sur 145 · AU PROCUREUR GÉNÉRAL (NICOLAS FOUQUET · texte numérisé non relu

AU PROCUREUR GÉNÉRAL (NICOLAS FOUQUET

Sedan, G septembre iC5a.

Je vous fais ce mot à part pour vous dire qu'il est faux que M. le Prince ayt envoyé vers moy, comme M. de Chasteauneul' a asseuré, s'il ne veut entendre ce que M. de Chavigny a escrit à M. Fabert. J'eusse esté de vostre advis à l'esgard de la proposition qucJedict Chasteauneuf avoit faicle d'envoyer une personne de confiance en secret à Paris; car, comme vous dictes, on auroit pu tout desavouer, si i'interest du Roy l'eust ainsy requis; mais si l'abbé Fouquet aura (sic) veu Coulas, ce sera la mesme chose et beaucoup mieux, puisque le dict Chasteauneul ne sera pas mesme de l'affaire.

Je vous conjure de vous appliquer à rompre, par toutes sortes de voyes, les desseins du cardinal de Retz et de croire comme un article de foy que, nonobstant toutes les belles choses qu'il fera et les protestations de sa passion au service de la Reyne et de vouloir me servir

1 Voy. sur le président Le Coigneux. à la page 200' du manuscrit 269 des Art', le t. IV. p. 309, note 1. étrang. (France), peut être considérée

3 Cette lettre, dont la copie se trouve comme la suite de la précédente.

Septemb. i65a. sincèrement et pousser M. le Prince, il n'a rien de bon dans Lame, nv pour l'Estat, ny pour la Reyne, nypour inoy. Il faut donc bien garder les dehors et empescher qu'il ne s'introduise [dans la place] et qu'il ne puisse jouer, ny à la Cour, ny à Paris, le personnage de serviteur du Roy bien intentionné; car il est incapable de l'estre jamais en ell'ect. Vous n'aurez pas grande peine avec la Reyne sur ce sujet; car Elle le cognoist trop bien pour s'en (sic) fier jamais1.

Si par les artifices du cardinal de Retz, ou autrement, il s'eslevoil quelque orage contre moy à Paris, comme de parler au Roy contre mon retour, ou choses semblables, je croy qu'on pourroit faire en sorte que. toute la Maison du Roy, y comprenant les officiers des gardes françoises et suisses, ceux des gardes du corps et des chevaux-legers et gendarmes, parlast avec grand respect au contraire, disant avoir jugé à propos de dire, en ce rencontre, leurs senlimens à Sa M1', afin qu'EHe sceust qu'ils estoient prests à périr pour soustenir son authorité en une affaire de cette importance.

Bibl. nat. . mss. f. fr. , (. 6891, f° 48; déchiffrement. — Bibl. Mazarine, ms. n" 1719. t. II, f° 671 v\ — Copie du temps.

À LE TELLIER

Sedan, 7 septembre i65a.

(extrait.)

Dez que M. de Chasteauneuf a veu M. le Prince prendre le dessus et tenir le haut du pavé, il a souhaité de se mettre bien avec luy.

1 Retz devait se rendre à Compiègne, son ennemi profiterait de cette circonstance

avec une deputalion du clergé de Paris, pour tramer de nouvelles intrigues, et il

pour recevoir des mains du Roi les insignes s'efforçait d'inspirer de la défiance aux prin-

de la dignité de cardinal. C'est là ce qui cipaux membres du cons<>il du Roi , comme

explique l'inquiétude de Mazarin et ses at- Le Tellier et Servien,cl au procureur géné-

taques réitérées contre Retz. Il savait que rai, Nicolas Fouquet.

et. de son naturel, il frappera tousjours aux portes qu'il croira pouvoir S«ptemb. m,... iuv donner l'entrée qu'il souhaite. Mm0 de Rhodes, qui estoit estroiteinent unie avec le cardinal de Retz, à l'insceu de M. de Chasteauneuf. et qui a\ oit un pouvoir tout entier sur l'esprit de celuy-cy, l'avoit empesché [de se porter] de ce costé-là; mais il l'a faict anssytost aprez sa mort1. Je m'en aperceus en arrivant à Rontoise, et il estoit bien aisé de le voir par les choses niesmes qu'il escrivoit à M. le mnresehal de \illeroy2. Croissy3 est celuy qui l'a le plus servy auprez de M. le Prince. Je cro\ aussy que Madame d'Esguillon ", Mmc de Chastillon5. Messieurs de Rohan0 et de Chavigny sont d'accord avec luy ; et je me souviens qu'avant que je partisse de la Cour, on me donna ad\is que le principal motif de cette union avoit esté pour pouvoir, en agissant tous de concert, contrecarrer mou crédit, estant tous tombez d'accord que, quand mesme je m'esloignerois, il seroit impossible d'empescher mon retour, et qu'ainsy il failoit songer à l'accommodement, et à me donner de la peine, afin que j'eusse tousjours affaire d'eux dans le maniement des affaires. Je vous dis cecy afin que vous avez cognoissance de leurs desseins, et la Reyne ne doibt pas craindre que je me laisse surprendre par M. de Chasteauneuf, cognoissant fort bien le caractère de son esprit, à mes despens et mesme de l'Estat; ce qui est pis. Mais comme toute sorte de pierres peuvent estre nécessaires au bastiment que l'on s'est proposé de faire, j'estime qu'il n'en faut laisser aucune qu'on ne mette en œuvre, et si on pouvoit faire fondement sur ce que ledict sieur de Chasteauneuf dict à tout le monde que je pourray retourner sans delay avec l'agrément des princes, et qu'ils ne prétendront point de grâces extraordinaires, mais seulement

1 Louise de Lorraine, mariée à Charles 3 Croissy-Fouquet , conseiller au par- Pot, seigneur de Rhodes, était morte le lement de Paris. (Voy. le t. IV, p. 795, des 16 juillet iG5-2, dans sa trente-quatrième Lettres de Mazarin.)

année (Muze historique de Loret du 21 juil- 4 Mn>c d'Aiguillon. (Voy. le 1. 1", p. 903,

let 1652). des Lettres de Mazarin.)

5 On a mi (t. IV. p. 26, dfs Lettres de 5 Voy. sur la duchesse de Chûtillon, ci-

Mazarin) (rue le maréchal de \ illeroy était dessus, p. 1 38 , note h. de la cabale du marquis de Châteauneuf. Ibid., p. 34, note 2.

3eptemb.t659.ee qu'on a accoustumé (raccorder dans leur accommodement, je vous advoue que quand il m'auroit mille fois plus trompé, et l'aict plus de mal qu'il ne m'a pas l'aict, je serois le premier à conseiller Leurs Majestez de laisser conclure l'affaire par son entremise preferablement à tout autre.

Mais je me souviens qu'il me depescha Bracliet à Briilil l pour me dire qu'il ne tenoit qu'à moy de revenir en France, et qu'il feroit aller S. A. R. à Gompiegne pour m'y embrasser, et que tout cela a eu la suite que vous sçavez. Je ne sçay pas en quels termes plus précis il peut parler à présent pour nous obliger à adjouster plus de foy à ce qu'il dira. Il seroit donc tres-advantageux au service du Roy et d'une entière satisfaction pour moy, si l'on pouvoit accommoder les affaires en sorte que [ny] luy, ny le cardinal de Retz, n'y eussent aucune part, et j'estime qu'on ne doibt rien oublier pour les en exclure. Mais si, par malheur, il estoit absolument nécessaire qu'un des deux s'en meslast, je replicque de nouveau crue j'estime un moindre mal que ce soit M. de Ghasteauneuf que le cardinal de Retz ; car en faict, quand tous deux auroient esgalement de la mauvaise volonté pour moy, il est certain que le premier est meilleur François que l'autre, et, s'il ayme la brouillerie, c'est plustost dans le cabinet que dans l'Estat.

Pour ce qui est de Paris, je suis ravy de la bonne disposition dans laquelle vous me mandez que sont toutes les choses'2. Je vous conjure, si on peut agir sans que le cardinal de Retz s'en mesle ny en tire aucun mérite, de n'oublier rien pour cela; car non seulement ce que vous dictes est vray que ledict sieur Cardinal, voyant les princes à la veille d'estre entièrement descriez et les peuples en disposition d'obéir au Roy, songe à se mettre à leur teste afin qu'on recognoisse de luy3

' Voy. le t. IV, p. 197, des Lettres de comme le Père Faure, évoque de Glandèves.

Mazarin. figurait parmi les plus ardents promoteurs

2 II faut surtout consulte)1 les Mémoires de ce mouvement. Un papier, attaché au

du Père Bcrthod sur le mouvement qui chapeau , e'tait le signe de ralliement adopté

s'opérait à Paris contre les frondeurs et par les royalistes, pour le rappel du Roi. Le Père Berthod, 3 Afin qu'on croie lui être redevable.

ce 4111 ne sera deub qu'à la bonne conduite que Sa Majesté a tenue Septomh in;,.. pour les destromper el les ramener dans leur debvoir ; mais j'adjouste à cela, sans animosité, que le cardinal de Retz est incapable de faire aucune chose qui soit à l'advanlagc du Roy et de l'Estat; et que, de quelque apparence de boulé et de zelc que ses actions soient colorées, elles seront tousjours pleines d'un poison caché el dirigé à de meschantes lins ; et je suis bien trompé si ce n'est [pas] par sa brigue qu'on songe à faire une deputation des chanoines *, des curez et autres ecclésiastiques, comme aussy des six corps des marchans2, ayant insinué à ces gens-là qu'il est bon d'aller trouver le Roy, luy tesmoigner leur zèle, le convier de revenir à Paris; mais, en eflect, son dessein estant de les engager à remercier le Roy de mon esloignement, afin d'apporter, par ce moyen, un obstacle à mon retour, imprimant dans les esprits qu'ils se doibvent attendre à toute sorte de bonheur, tant que je demeureray hors de la Cour. Je crois qu'il est de la dernière importance de parer ce coup, et, s'il est vray que les peuples soient bien disposez d'eux-mesmes, il faut absolument empescher que le cardinal de Retz se mesle de les conduire, et tascher, par les voves qu'on estimera les plus propres, de les obliger, s'ils veulent faire une deputation au Roy, de ne parler de moy en aucune façon , ou , ce qui seroit beaucoup mieux , de les persuader de remercier le Roy d'avoir voulu consentir à mon esloignement, puisque, par ce moyen, il a eu la bonté de les destromper, en leur faisant toucher au doigt que je n'estois que le prétexte duquel on se servoit pour attaquer l'authorité royale et profiter des troubles.

Enfin, croyez-moy que cette deputation qui, en apparence, semble estre advantageuse au service du Roy, est remplie de venin et asseu-

1 Comparez les Mém. de Retz (t. IV, les événements s'accomplissaient, démentent

p. 3a6 et suiv. de l'édit. des Grands Ecri- les assertions de Ri tz et sont beaucoup

vains de la France). Cette partie des Mémoires plus dignes de foi que ses mémoires. de Retz est une de celles qu'il faut consul- "2 Les six corps de marchands de Paris

ter avec le plus de défiance. Les lettres de étaient les drapiers, épiciers, merciers,

Le Tellier, écrites au moment même où bonnetiers, pelletiers et orfèvres.

Septemb. i6§a. renient un eflccl de la malice du cardinal de Retz, qui aura desjà basti diverses machines la-dessus; et souvenez-vous que, quand le cardinal do Retz l'croit voir esvidemment à Leurs Majestez la perte de M. le Prince qui leur faict la guerre, si cela pouvoit produire l'eslablissemcnt et l'ndvantage dudict Cardinal, je croirois que le service du Roy souffrirait beaucoup d'escouter et de donner les mains à ce qu'il proposeroit. Je vous replicque de nouveau que vous supliiez Leurs Majestez, de nia part, de se défier davantage de M. le cardinal de Retz, lorsqu'il fera des propositions les plus plausibles, et apparemment1 plus dirigées au bien de l'Estat; car asseurement ses presens ne sont pas moins à craindre que ceux des Grecs2 et de Medée3. Je pense qu'on me faict assez de justice pour ne croire pas qu'en tout ce que dessus, j'aye autre but que le service du Roy et de la Reyne; et cela est si vray que, quoyque je ne puisse avoir de plus grande consolation que de finir mes jours auprez de Leurs Majestez en les servant en telle qualité que bon leur sembleroit, je vous proteste, comme si j'eslois devant Dieu, que je ne seray jamais en repos, si, en aucun temps, je pou vois cognoistre que mon retour eust empesché Leurs Majestez de mettre les princes à la raison, et de restablir leur autliorité et leur repos. C'est pourquoy je vous conjure, comme bon François, passionné pour le service du Roy et de la Reyne et pour le bien de l'Estat, de n'avoir aucune complaisance pour moy et de parler hardiment à Leurs Majestez contre mon retour, si vous croyez que mon esloignement puisse restablir leurs affaires, au poinct qu'elles le doibvent eslre. Je vous desclare que vous en serez responsable a Dieu, au Roy et à l'Estat, si vous en usez autrement. Je sçay fort bien qu'on ne peut pas estre plus obligé à Leurs Majestez que je ne le suis; aussy ne pourrois-je mieux leur payer une partie de ce que je leur

1 En apparence. a La Mythologie rapporte «pie, pour se

2 Tout le monde connaît le vers de venger de Jason . Médée envoya à sa rivale,

Virgile: Creuse, fille de Créon, roi de Corinthe.

...Timeo Danaos ctdon.i ferentes. une robe qui lui fut aussi fatale (pie celle

(Enéide, iw. n, s. //y.) du centaure Nessus à Hercule.

doihs. qu'en me sacrifiant, sans aucune restriction, pour contribuer à Septemb. ifiS' leur bonheur et à leur repos.

Je inVstonne que le cardinal de Retz n'ayt [pas] parlé de venir luymesme à la Cour1 soubs prétexte de prendre son bonnet, et pour voir s'il y avoit lieu de taire quelque intrigue; mais peut-estre il s'en est abstenu, parce que, connue sa conscience luy reproche beaucoup de choses, mesme depuis la grâce que Leurs Majcstez luy ont faicte du cardinalat, il ne s'asseure pas, tout-a-iaict, que la Reyne ne J'ust capable de prendre des resolutions qui ne fussent pas à son advantage.

J'avois oublié à vous dire que le cardinal de Retz prétend avoir cause gagnée s'il peut faire que le Roy aille à Paris, et, pour cet elïect, il lit faire quatre voyages à Ponthoise par le père du Grand Prévost2, afin qu'on prist la resolution d'y aller au mesme temps que je m'esloignerois, et voyant qu'il ne le pou voit obtenir, il pressa, au moins, qu'on allast à Sainct-Germain, croyant que, si on avoit faict le premier pas, il seroit plus aysé de faire faire l'autre jusques à

Ce seroit un grand coup si l'on pouvoit porter Paris à faire quelque chose contre les princes qui les obligeast de s'en retirer ; mais, afin que le Roy y pust aller avec réputation et seureté, il faudroit que le cardinal de Retz et M. de Beaufort en fussent aussy dehors, et qu'on pust chastier en mesme temps quelques-uns des plus meschans du Parlement.

Je ne croy pas qu'il y ayt subject de craindre que le comte du Daugnon veuille à présent recevoir quatre mille Anglois, puisqu'il est deslivré de l'appréhension du siège de Brouage, M. du Plessis- Belliere estant allé en Guyenne avec presque toutes les troupes. Si, neantmoins, on en juge autrement, et que l'on croye à propos d'escouter les propositions faictes pour le ramener3, je donne entiere-

1 On verra plus loin que Retz se rendit ci-dessus, p. 108, note 1. Son père était lui-même à Compiègne à la tête de la dépu- Jean du Bouchet, marquis de Sou relies, talion du clergé. 3 Ou a déjà dit que l'évêque de Saintes,

2 Voy. sur Louis-François du Bouchet, Louis de Bassompierre, négociait avec le

MAZiiu.v — t. 28

IMPÏUMtniE ÎIATIOtAl.t.

Septemb. i«65s. nient les mains, pour ce qui me peut regarder, à ce que le Roy et la Reyne estimeront bon, après avoir pris vos sentiniens là-dessus; car je ne sçaurois jamais estre plus licureux que lorsque je pourrav, par quelque moyen que ce soit, contribuer à leur service.

Bibl. nat. , ins. f. fr. , t. 6891; original signé. — Bibl. Mazarine, ms. n° 1719. t. II, f° h8o \". — Copie du temps.

À M. LE TELLIER

Sedan, 7 septembre 1602.

Mazarin reproduit d'abord ce qu'il a dit, dans la de'pèche précédente, sur la nécessité de se mettre en garde contre les desseins du cardinal de Retz. Il passe ensuite au projet de mariage d'une de ses nièces avec le duc de Caudale. Il exprime sa défiance des intentions de ce dernier et du duc dEpernon , son père :

Je doubte1 que MM. d'Espernon et de Candnîe tireront de longue à faire une response définitive sur le mariage, et que, donnant tousjours de bonnes paroles, [ils] tascheront ce pendant de tirer tous les advantages qu'ils pourront2. C'est pourquoy, je crois qu'il ne faut leur en accorder aucun, mais tenir les choses en suspens et conduire les choses en sorte qu'ils cognoissent qu'on ne veut rien faire qu'on n'ayt veu auparavant ce que produiroient leurs resolutions sur ledict mariage, et il ne seroit pas mal que vous en disiez, comme de vous, un mot à M. de Miossens3.

comte du Daugnon pour le détacher du le rang de princes étrangers , qui leur au-

parti des princes. vait donné le droit de se couvrir en présence

1 Dans le sens de : Je soupçonne. du Roi, comme le faisaient les grands d'Es-

2 On verra plus loin que, parmi les avan- pagne.

lages que le duc d'Épernon et son fils 3 Voy. sur César-Phébus d'Albret. baron

prétendaient retirer du mariage avec une <le Pons, comte de Miossens, ci -dessus, nièce du Cardinal, un des principaux était p. 199, note 5.

DU CARDFNAL MAZARIN. 219

_________ _____ Septemb. i f i r> - > .

cm.

Bibl. nal.. ni*. 1'. IV.. I. (>8()i: original. — Bibl. Ma/.arine, nis. n" 1719, t. Il, f* 48,'î. — Copie du temps.

V M. LE TELLIER

Sedan, 7 septembre iC5a.

(evtiîut.)

J'attends avec impatience la nouvelle de la réduction de Montrond1. eljevoudroisbien avoir celle du passage de l'armée navale à Dunkerque; cependant on ne pouvoit faire plus de diligence pour secourir cette place. Il faut, s'il vous plaist, songer de bonne heure à Barcelonne : car si elle n'est pas promptenient secourue d'une autre manière, elle se perdra; et avec cette province-là,2, les espérances de la paix. J'ay desjà escript trois l'ois en Provence pour préparer, à quelque prix que ce fust. la subsistance, encore pour trois mois, pour les vaisseaux que commande La Ferriere3; mais comme le siège dure depuis longtemps, que Barcelonne est une grande ville, laquelle malaysement se pourra soustenîr avec le pays seulement, et qu'il y a apparence que les Espagnols s opiniastrerontà l'entreprise jusques à la dernière extrémité, rien n'estant plus à leur bienséance que d'en venir à bout, je croy qu'on doibt songer au secours par terre, qu'on peut former des troupes de Guyenne et de ce qu'on lèvera aysement en Languedoc; et les ennemis n'ayant pas au siège cinq mille hommes, si on en pouvoit envoyer seulement trois mille, le secours seroit infaillible. Il faut s'applicquer à cecy et sans perle de temps.

1 La capitulation de Montrond, qu'on grande importance à la Catalogne, parce

appelait alors Mouron, avait été signée des qu'il espérait, en la rendant à l'Espagne lors-

le 32 août; mais il avait été convenu que la qu'on signerait la paix, obtenir en échange

place ne se rendrait que plus tard. les Pays-Bas espagnols.

1 La province de Catalogne, dont Barce- 3 Voy. sur le chevalier de La Perrière,

lone était la capitale. Mazarin attachait une ci-dessus, p. 53, note 1.

Septemb. iG5a. Si les officiers de Normandie et de Bretagne sont venus en Provence, on les pourroit faire travailler aux recreues, et les renvoyer par mer. Il faudroit encore songer à quelque expient pour avoir des bleds en Languedoc et en Provence, estant à tres-bon marché, à cause de la bonne année. Mon advis seroit de charger un homme expert, actif et zélé pour l'exécution de cet article.

Bibl. uat., ms. f. fi\, t. 6891, f° 81 ; original chiffré, en partie autographe. — Bibl. Mazarine, ras. n° 1719. t. II, f° A86. — Copie du temps.

À M. LE TELLIER

Sedan, 8 septembre 1662.

(extrait.)

Mon advis est que Sa Majesté s'approche de Paris, en cas qu'il y ayt lieu d'espérer avec fondement de pouvoir par-là faire quelque grand coup pour le restablissement de son authorité. Il faut seulement avoir l'œil, avant toutes choses, à se precautionner en sorte, pour ce qui regarde la personne du Roy, qu'il n'y puisse arriver aucun inconvénient, comme aussy pour ce qui est des autres instances qui pourroient estre laictes en suite de l'approche du Roy pour le faire entrer dans Paris ; car je ne sçaurois jamais estre d'advis que Sa Majesté en prenne la resolution qu'aux conditions que je vous ay marquées par ma précédente, puisqu'autrement ce seroit se flatter de croire que le Roy y peut estre le maistre.

Je vous diray de nouveau que je ne croy pas impossible, avec un peu d'application et de despense parmy le menu peuple, de porteries choses à tel point, la Cour s'estant approchée de Paris, que la Ville1 lassée, comme elle est, de la guerre et de la tyrannie des princes, dans les advantages qu'elle se promet de la présence du Roy, touchant

1 Les habitants notables (Prévôt des marchands, Eschevins et autres composant le Conseil de l'Hôtel de Ville).

il ailleurs au doigt (|iie je n'ay jamais esté que le prétexte des troubles, Septemb. i65a.

suppliast Sa Majesté d'y revenir sans condition; et je vous advoue que

ce seroit un grand coup, et pour ma reconciliation avec le peuple de

Paris, (pion a irrité si injustement contre moy, s'il y avoit moyen de

lu\ taire cognoistre la part que j'aurois à son repos et à son bonheur

parce que j'aurois contribué à ramener le Roy. Je vous conjure d'avoir

la bonté de songer sérieusement à cela; car c'est une chose de la

plus grande importance pour le service du Roy, aussy bien que pour

mon interest et pour ma satisfaction.

Je suis ravy de l'union avec laquelle Messieurs du Conseil continuent à servir le Roy, et leur suis infiniment obligé de l'affection qu'ils me tesmoignent en mon particulier.

GV.

Jîibl. nat., ras. f. fr. . I. 6891, f° 83; original signé. — Bibl. Mazarine, ms. n° 1719, l. II, f° 489. — Copie du temps1.

À M. LE TELLIER

Sedan, 9 septembre i65a.

(extrait.)

M. de Caudale vient de me depescher un gentilhomme , pour me prier de demander pour luy à Leurs Majestez le commandement de l'armée de Guyenne, sçachant que M. de La Force2 n'est pas en estât de le prendre; à quoy il adjouste que je n'y rencontreray aucune difficulté auprez de Leurs Majestez, y estant tout disposées, la pluspart de ceux qui assistent au Conseil l'ayant flatté là-dessus, et luy ayant dict que c'estoit la meilleure résolution qu'Elles3 puissent prendre. Vous sçavez ce que je vous ay escript là-dessus; mais la chose estant en ces

1 Une seconde copie de cette lettre se 2 Armand Nompar de Gaumont, duc et

trouve au tome III du même manuscrit, plus tard maréchal de La Force. (Voy. ci-

f° 10. — Celte seconde copie porte la date dessus, p. i5i, note 1.) du 1 0 septembre. i Leurs Majestés.

i65*. termes et n'estant pas nccotistumé à avoir aucun esgard à nies intcrests particuliers, lorsqu'il s'agit du service du Boy, je crois que Leurs Majeslez, sans aucun retardement, lu y doibvent donner cet employ et l'obliger à partir sans deslay pour en prendre possession avec les mesmes ordres qu'on avoit donnez à M. le comte d'Harcourt.

La grâce que je demande est de conduire cette affaire en sorte que ledict sieur de Caudale recognoisse qu'il m'a l'obligation de cet employ, et qu'elle n'est pas petite, comme, en elï'ect, il n'est pas fort ordinaire de donner à des gens de son aage1 des emplois de cette nature. 11 est vray que je suis persuadé qu'il a toutes les qualitez nécessaires pour s'en bien acquitter et respondre parfaictement à la bonne opinion qu'on a de luy. Je voudrois aussy que la Reyne eust la bonté de lu\ dire qu'il estoit malaysé de luy refuser cette grâce, après avoir veu en quels termes et avec quel emportement j'en escrivois, et que vous prissiez la peine aussy de luy dire que, vous ayant desjà escript instamment en sa faveur, en cas que M. de La Force n'y allast pas2, vous en aviez desjà parlé de la bonne sorte, sans attendre davantage de mes nouvelles là-dessus.

Il me prie aussy de faire accorder à M. de Sainct-Evremonl3 ung régiment de cavalerie de quatre compagnies, se contentant de n'avoir l'assignation que pour la levée de deux compagnies; il la voudroit sur Goutances4, mais il la prendra en Guyenne, où j'estime qu'on la luy peut donner. Vous m'obligerez de supplier Sa Majesté d'agréer que vous luy en fassiez avoir les expéditions.

On ne sçauroit rien adjouster aux protestations d'atlacbement et de

1 Le duc de Caudale, né en 1627, n'avait que vingt-cinq ans. (Voy. sur ce duc, le t. III, p. 236, des Lettres de Mazarin.)

- Ne put pas prendre le commandement de l'armée de Guyenne.

3 Charles Marguetel de Saint-Denis, seigneur de Saint-EvremontouSaint-Evremond, né en 161 3 et mort en 1703. Saint-Evreniond est surtout connu comme écrivain;

mais il avait commencé par servir dans les armées sous le duc d'Enghien. Il était resté fidèle au Roi pendant la Fronde, et avait même composé un spirituel pamphlet contre les factieux sous le titre de : Retraite de M. le duc de Longueville dans son gouvernement de Normandie.

1 II voudrait que l'argent fut assigné sur Coutances.

1)1 C VHDIN U, MAZVHIX.

dépendance que M. de Candale me l'aict; car elles sonl au-delà de tout Septemb i ■>:.■■ ce que je vous en sçaurois dire; mais je ne suis pas fort satisfaict de voir que M. d'Espemon ne ma point l'aie! encore de response sur ce mariage1, quoique les conditions, auxquelles jay consenly, soyent, comme vous sçavez, aussy raisonnables el mesme aussy advantageuses qu'il DOUToil souhaiter. le voudrois que M. de Senneterre- ou vous, ou tous deux, prissiez la peine de parler, comme de vous-mesme, à M. de Miossens3, pour voir s'il ne sçait rien là-dessus, et si l'intention de M. de Caudale est d'achever promplement cette affaire; car ce que je desire le plus est d'estre esclaircx au plus tost. Je vous prie d'asseurer M. de Miossens de la continuation de mon amitié. Je n'ay point receu de ses nouvelles; mais je sçay fort bien qu'il ne perd aucune occasion de me donner des marques de l'affection qu'il a pour moy.

Ce qu'on doibt recommander le plus en Guyenne, et à Monsieur de Caudale, en cas qu'il y aille, c'est de fortifier les troupes preferablement à toute autre chose et de ne rien espargner pour cela.

Ce gentilhomme de M. de Candale m'a dict que M. de Lorraine et nostre armée estoient auprez de Villeneuve S1 Georges4, n'y ayant que le ruisseau d'Yeres entre deux; ce qui doibt avoir esté faict par M. de Lorraine en exécution de la surseance5 qu'il avoit obtenue, et de la parole qu'il avoit donnée de ne bouger du poste où il estoit durant ladicte surseance. C'est une grande perfidie, et il ne faut pas doubter qu'il ne soit d'accord avec M. le Prince et qu'il n'ayt ajusté cette marche avec luy; mais peut-estre qu'il ne s'en vantera pas; car je présuppose

1 Le projet de mariage d'une nièce de Mazatin avec le duc de Candale. Ce mariage fut toujours éludé par le duc d'Éperuon et par son fds.

2 Henri , marquis de La Ferté-Senne terre , né en iGoo.morten 1 66-2. C'est le père du maréchal de La Ferté.

3 Voy. sur Miossens, ci-dessus, p. 19g, note 5.

4 Le duc de Lorraine, malgré la pro-

messe qu'il avait faite de rester dans le même poste , s'était avancé rapidement vers Paris pour se joindre à l'armée des princes; mais Turenne avait pénétré ses desseins et occupé avant lui les hauteurs de Villeneuve- Saint-Georges. (Voy. \esMcmoiresde Turenne, p. Mfj, édit. Michaud et Poujoulat.) Le duc de Lorraine entra dans Paris le 6 septembre (Journal de Dubuisson-Aubcnay ,1. If, p. 2 84). 5 Suspension d'armes.

Septemb. i«.r)«. que l'année du Roy doibt estre assez fortifiée; et d'ailleurs on aura envoyé de Gompiegne tout le renfort qu'on aura peu, joinct que l'on n'aura rien oublié pour faire advancer les trouppes de Montrond l, et l'on recevra de nouvelles levées qui se font en divers endroits.

Ce seroit un grand coup, si l'on avoit pu empesclier le j'este des troupes des princes de joindre celles de Vittemberg et de M. de Lorraine. Je suis pourtant en repos, voyant l'armée du Roy en de si bonnes mains 2 et sçachant que MM. de Turenne et de La Ferté ne manqueront pas de faire ce qui se pourra pour tirer, en ce rencontre, tous les advantages possibles; et ce n'en est pas un petit, à mon advis, que celuy que le Roy a, en ce que toute la France voyant qu'au lieu de renvoyer les troupes estrangeres, les princes font venir ainsy celles de Lorraine et celles d'Espagne commandées par Vittemberg3, et ce, dans le temps que je suis hors du royaume; cela fera cognoistre clairement aux plus grossiers que je n'estois que le simple prétexte de l'ambi-

1 Les troupes qui avaient assiégé Montrond.

2 Turenne réussit , en effet , à tenir en échec l'armée des princes et des Lorrains et finit par les contraindre à s'éloigner de Paris. Le Journal de Dubuisson-Aubenay (t. II, p. 286-287) indique quelle était la situation des armées: n Mardi et mercredi, 10 et 11 septembre, le maréchal de Turenne tenoit la Villeneuve-Saint-Georges, où il avoit de la cavalerie et un pont de bateaux , qu'il ne tient pas tout clos, et y laisse du passage vide. 11 est campé à la hauteur au-dessus, qui s'appelle [Mont-Griffon] % lieu rocheteux, où il y a vignoble. Il est très fortement posté , mais il n'a pas bien des vivres, principalement pour la cavalerie, jusques et depuis

Valenton vers Brevanes et Crosnes, tirant vers le parc de Grosbois , par la grange du milieu ou de Ghevery ; et là est le maréchal de La Ferté-Senneterre qui le serre et le clôt . tous deux retranchés et munis de tout , particulièrement de bons canons; plus outre, et dans Grosbois même, loge le duc Charles; puis les Wirtembergeois , deçà la rivière et vallée d'Yerre, y occupent par Villecresne jusqu'à Montgeron et à la Seine, où ils ont leur pont vis-à-vis d'Ablon. Le prince de Condé est parmi eux avec ce qu'il avoit de milice et de bagage à Paris ... Il parle fort d'attaquer les maréchaux et se plaint du duc Charles , qui semble n'y estre pas porté. »

3 Le duc Ulrich de Wurtemberg. (Voy.

ci-dessus, p. 157, note 3.)

a On a imprimé Montgeron; mais plus loin Dubuisson-Aubenay dit que Montgeron était au pouvoir des Wiirtembergeois. D'ailleurs l'autographe de Dubuisson-Aubenay portait Mont-Griffon. J'avais extrait et cité ce passage longtemps avant la destruction du journal autographe. (Voy. Mémoires de M"' de Montpensier, t. II, p. 160, note à, édit. Charpentier.)

lion des princes el du dessein qu'ils ont de s'empare; de l'authorité Septemb. i65a. royale.

Je m'asseure que vous ne perdrez pas cette occasion de faire sonner bien haut leur mauvais procédé, et particulièrement dans Paris.

BiIjI. Mazarine, ms. m" 1719, t. II, f° 8. — Copie du temps.

V M. DE TLRENNE.

Bouillon, 10 septembre i65a.

(extrait.)

Apres ce que le duc Charles vient de faire au préjudice de sa parole, je ne croy pas qu'il y ayt de considération capable d'empescher qu'on ne luv joue un tour partout où l'on pourra, et j'estime qu'il ne sera mal aysé d'en venir à bout; car, asseurement, il demandera à se retirer, et, ses troupes estant séparées de celles de Yittemberg, l'armée du Roy pourra combattre avec advantage celles qu'on voudra. Enfin il ne faut jamais faire de fondement sur quoy que puisse dire ce prince, puisqu'il a tant de facilité à passer ainsy du blanc au noir, sans se souvenir de ses promesses ny d'aucun engagement.

Je ne doute point que, tandis que ses forces et celles de Vittemberg seront unies, MM. les généraux de l'armée du Roy ayent jugé à propos de ne point bazarder un combat, d'autant plus qu'ils sçavent qu'ils seront tous les jours renforcez par l'arrivée des troupes et des recrues, dont je suis asseuré que vous ne perdrez pas un moment de temps à baster la marche, et il leur aura esté d'autant plus aysé de bien prendre leurs mesures pour cet effect, qu'y ayant un ruisseau1 entre les deux campemens, il n'y a pas sujet de craindre; que, quand mesme M. le Prince auroit pu persuader les Lorrains à combattre2,

1 On a vu ci-dessus que la petite rivière a On a vu ci-dessus, p. 226, note 2,

d'Yères séparait l'armée royale de celle des que Condé se plaignait du duc de Lor- Lorrains et des princes. raine, qui refusait d'attaquer l'armée royale.

M VZIRI!». V. 29

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