LV CROISETTE
Kouillon, 9 octobre i65a.
J'ay receu, avec toute la joye imaginable, les nouvelles asseurances aine vous me donnez, par vostre lettre du 1 8e du passé, de l'affection dont il plaist à M. de Longueville de me favoriser. Jeu suis tout-à-faict persuadé et j'ay une impatience extrême de luy pouvoir donner de telles preuves de la passion (pie j'ay pour tout ce qui le regarde, qu'il ne puisse jamais douter d'avoir un plus asseuré serviteur que moy. Je vous conjure de croire que cette protestation part du cœur et que je prendrois mille fois plus de plaisir à l'effectuer qu'à la faire.
\011s devez estre informé ponctuellement des nouvelles de la Gour et de la négociation qui estoit sur le tapis avec M. le Prince, puisque l'abbé Ondedei1 a ordre de vous mander la vérité de toutes choses et ce qui est de plus caché, ainsy qu'il feroit à moy-mesme. Il ne se peut rien adjouster aux diligences que M. de Longueville faict pour faire résoudre M. le duc d'Orléans et M. le Prince à l'accommodement, tant par les fortes raisons dont il se sert pour les y porter que parles resolutions qu il leur faict cognoistre qu'il sera contraint de prendre autrement, estant tout-à-faict engagé dans le service du Roy ; et, en mon particulier, je suis confus de voir, par ce que vous m'en marquez, en quels termes il a parlé auxdicts princes de ce qui pouvoil estre plus advantageux pour mes interests.
Je ne sçay pas si M. de Longueville attend quelque bon succez de ce qu'on négocie pour l'accommodement; car, pour moy, après avoir sceu le refus que M. le Prince a faict des conditions extraordinaires que
1 Zongo Ondedei était déjà engagé dans les ordres ecclésiastiques; il fut sacré évêqu»' de Fréjus le ao octobre i65i, et mourut le 20 juillet 1 6 7 7i .
Octobre i65a. le Roy, par un excez de bonté, luy avoit accordées, et les nouveaux engagemens dans lesquels il est entré avec les Espagnols, tant par ce qu'a promis Saint-Agoulin1 en Espagne que par ce qu'il a faict asseurer à Fuensaldagne, qui est de ne conclure rien avec la Cour que les Espagnols n'ayent esté satisfaits par la paix générale, j'ay tout-à-faict désespéré de voir conduire cet ouvrage à sa perfection.
Et, comme je ne vous cache rien, je vous diray confidenunent que M. de Chavigny avoil escrit à M. deFabert2 que, moyennant que je fisse accorder le point de Montrond3, l'accommodement estoit infaillible, et qu'il estoit de la dernière importance que je m'y employasse fortement; ce que je fis non seulement pour ce point, mais pour en obtenir d'autres, auxquels la Reyne, par le conseil de plusieurs personnes, ne vouloit en aucune façon consentir, et Sa Ml,i ayant eu la bonté de céder à mes tres-humbles supplications, qui esloient accompagnées d'assez bonnes raisons, je vous diray entre nous que cela n'a pas esté sans qu'Elle ayt faict quelques plaintes de moy'1, et sans que quelques gens de la Cour ayent dict que je faisois bon marché de tout pour faciliter mon retour.
M. de Longueville a beaucoup de raisons de croire que le Roy et l'Estat trouveroient mieux leur compte dans l'accommodement avec les princes que dans les advantages qu'on pourroit avoir à Paris; car, par l'un, les troubles cesseroient et nous pourrions espérer la paix générale, et par l'autre, on n'a ur oit que quelque moyen de pouvoir continuer la guerre sans estre entièrement accablé, et, en mon particulier, il est certain que je ne dois rien désirer avec plus de passion que l'accommodement de S. A. R. et de M. le Prince [avec le Roy]; mais je voy, à mon grand regret, que c'est une chose plus à souhaiter qu'à espérer.
Plust à Dieu que la pensée que vous me mandez que quelques-uns ont que le Roy se veuille servir de l'action de Paris pour relever hau-
1 Voy. sur les négociations de Saint- J La remise de Montrond à Coudé sans Agoulin, les Mém. de Piore Lenet, p. 55 1 que l'on en rasât les fortifications.
et suiv., édit. Michaud et Poujoulat. k Voy. ci-dessus, p. 3oi et 3oa, les
2 On peut comparer la lettre de Mazarin lettres de Mazarin à l'abbé de Montaigu et à Fabert, ci-dessus, p. 3 1 3 et suiv. à la Reine, en date du 27 septembre.
tement son authorité et réduire par là tout le monde à se soumettre à Octobre i65a. sa volonté eusl quelque fondement; car le calme seroit restably par ce moyen, et Sa M1, en useroit en bon roy, sans que personne s'en pust plaindre: mais les choses sont bien esloignées de cela, puisque premièrement je ne voy rien de solide dans tous les mouvemens de Paris; que d'ailleurs l'année, que nous avons en teste, est plus forte que la noslre, et qu'on m'asseure qu'à l'instance de M. le Prince et de M. de Lorraine, Euensaldagne faict advancer le prince de Ligne avec quatre mille chevaux et quelquinfanterie pour entrer en France. Vous voyez donc par là si les affaires du Roy sont en bon estât de se restablir hautement, quand mesode Sa M1' seroit maistre de Paris et que les choses s'y passeroient en la manière qu'ElIe le pourroit désirer.
J'a\ esté ravy de ce que vous me mandez que les troupes que M. de Longueville a levées seroient, le dixième de ce mois, au rendez-vous. Leurs Majestez ont bien de l'obligation de ce secours, qui leur arrivera en un temps où Elles en auront tant de besoin, soit pour renforcer l'armée, soit pour le faire joindre à M. le inareschal d'Aumont, afin de luy donner moyen de former un corps capable d'empescher le passage à celuy que les ennemis prétendent faire entrer de nouveau en France.
Al. de Longueville et vous avez fort bonne opinion de croire que ma présence seroit utile à la Cour, dans les conjonctures présentes, pour le service de Sa Mk\ Je suis prest à faire tout ce que l'on voudra. Il y a trente six jours que je suis enfermé dans une chambre avec quelque incommodité1; mais je vous asseure que je donnerois volontiers les mains à y demeurer toute ma vie, si cela pouvoit tant soit peu contribuer au service du Roy et au bonheur de ses sujets.
Je vous prie de m'aymer tousjours et de croire que l'affection que j'ay pour vous est parfaite et que vous n'aurez jamais de reproche de toutes les asseurances que vous prendrez la peine de donner souvent ii M. de Longueville de mon tres-humble service. Je n'ay pas jugé à
1 \oy. plus loin, p. 372 , sur les inconvénients du séjour de Mazarin à Bouillon. ■azab». — v. h-]
mcrniLniE -mtio.
Octobre i05a. propos de iuy escrire, puisque ne pouvant luy mander que les mesmes choses que je vous marque, ce seroit l'importuner inutilement.