LXXXI1I
Bibl. nat., ms. f. fr. , Mélanges de Colbert, t. 5i A, f'° 3oo. — Minute.
A M. DE TURENNE
(extrait.
Péronne, 3 septembre 1667.
Le sieur de La Haye3 m'a rendu vostre lettre du dernier août et m'a informé du détail de tout ce qui s'est passé à la prise de Saint- Venant et à la levée du siège [d'Ardres], dont le sieur de Goulanges4
1 Les Etats des Provinces-Unies.
2 Jusqu'au règne de Louis XIV, ia préséance entre tes ambassadeurs se réglait ainsi : d'abord, l'ambassadeur de l'Empereur; puis, tantôt sur le même rang, tantôt, comme le dit ici Mazarin, avec un avantage pour le premier, les ambassadeurs de France et d'Espagne, ensuite l'ambassadeur d'Angleterre, celui de Pologne, etc. En plusieurs occasions, sous Louis X11I, lorsqu'un intérêt politique le commandait, nous nous résignâmes à marcher de pair
avec l'Espagne. Celle-ci avait songé à faire conférer, par le Saint-Siège, à son roi le titre dV Empereur des Indes», qui lui aurait donné le pas sur le roi de France, et notre gouvernement montra beaucoup d'ardeur à faire échouer cette tentative.
3 M. de La Haye était « capitaine du régiment de cavalerie» de Turenne. 11 s'était déguisé en paysan pour pénétrer dans la place d'Ardres à travers l'armée assiégeante.
1 François de Chastellux de Goulanges,
DU CARDINAL MAZÀRIN. 145
nous avoit desjà apporté la nouvelle. Je me resjouis de tout mon cœur Sepi. i6&f. avec vous de ces deux succez, qui auront un peu mortifié le prince de Condé, et il ne pourra plus dire que vous l'aides la guerre à la hollandaise1, puisque vous l'avez obligé à faire une retraite si précipitée, dans laquelle les ennemis ont perdu plus de monde que nous ne croyions d'abord.
On n'a pas sujet d'estre satisfaict de M. de Rouville2, et, de façon ou d'autre, il faut bien songer à pourvoir à cette place-là et ne retomber plus dans les niesmes inconveniens. J'attends avec impatience de vos nouvelles par le retour du sieur Montaulieu, qui vous aura dicl toutes mes pensées, et jusqu'à ce que je sçache les vostres sur ce que vous croyez que nous devions faire présentement, j'ay faict faire halte au corps de M. d'Huxelles et au grand convoy qu'on vous envoyoit. Le Roy se réglera aussy pour son séjour suivant la resolution que vous prendrez, et l'on a sacrifié toutes les raisons qu'il y avoit de relourner du coslé de Luxembourg pour demeurer de deçà, dans la créance (jue, les ennemis estant si foibles que ceux qui les traictent le plus favorablement ne leur donnent au plus que douze mille hommes, et L'armée de Sa Ml,; devant estre, au moins, de vingt-cinq mille hommes effectifs, lorsque M. d'Huxelles vous aura joinct, quand mesme vous n'auriez à présent que huit mille hommes de pied, cette grande disproportion de forces nous donneroit lieu de les pousser et de faire encore quelque chose de considérable [tour le reste de la campagne. Ce n'est pas que je ne voye bien qu'il sera difficile de rien entreprendre du costé de la mer, les ennemis asscurement ne s'en [esloigneronl ]3 point; mais il peut y avoir d'autres choses à faire, comme j'ay dicl au
mestre de camp de cavalerie. (Voy. les Me- ne tint non plus à lui qu'aux ennemis mie
moiiv8deBu88y-Rabutin,éàit.Laianne,t.\l, la ville ne fût prise". (Mémoires, ibid.,
|». 39.) p. 4o.) Anlics était en for! mauvais état,
' C'estrè-dire , en se tenant sur la réserve. sans dehors, sans contrescarpe e( presque
1 Gouverneur d'Ardres. Buesy-Rabutin-, sans garnison, qui était beau-frère de Rouville, l'accuse 3 Je ne puis déchiffrer le mot qui >uii
également de négligence : quoique Hou- t'en. Le sens indique que les ennemis ne
riJle dit-il, fût nn homme de courage, fil voulaient point s'éloigner de la mer.
NAZARIV IIII, 1()
IUPAl»unic lUTlVIill.
Sept. 1657. sr de Montaulieu. Ce pendant il seroit bon, pour mieux establir les contributions de Saint-Venant1, que vous envoyassiez vous saisir de la Motte-aux-Bois2; ce qai sera aisé, toutes les fortilicalions estant abattues et ne restant que le corps du chasteau. qu'il faudra raccommoder ou le ruiner tout-à-faict 3.
J'ay bien creu qu'il seroit fort difficile de demesler présentement ceux qui ont perdu leurs esquipages4; on taschera neantmoins de le sçavoir au plus juste qu'il se pourra, et on leur fera un meilleur traitement qu'aux autres dans le quartier d'hyver. J'envoye quelque assistance à MM. de Scbomberg et de Varennes qu'ils doivent tenir secrète pour ne nous attirer pas d'autres gens sur les bras.
Mazarin termine en revenant sur les questions d'argent e( de munitions pour l'armée.
Bibl. nat., ms. f. f'r. , Mélanges de Colbert, t. 5i A, f° 3i 1. — Minute.
À M. DE TURENNE
Péronne, 6 septembre 1 (307.
Mazarin lui annonce que le sr de La Haye, qui lui remettra cette lettre, a été nommé par le Roi gouverneur de Saint-Venant. Il ajoute :
La Cour part demain pour la Fère, et de là prendre la route de Verdun et de Metz, comme je vous ay mandé.
Je vous ay depesclié, la nuit passée, le s1' de Goulanges pour vous dire la nouvelle que nous avions receue du comte de Grandpré et toutes les pensées qui m'estoient tombées dans l'esprit là-dessus. Il est certain que jamais un combat de cavalerie ne fut plus beau que celuylà. Les ennemis avoient treize escadrons complets de leurs meilleurs
1 Les contributions que lèvera la garni- ' \uj. hameau de la commune de Mor-
son de Saint-Venant. becque, dans le dép. du Nord.
- Ce fut à ce dernier parti que l'on s'ar- ' Voy. ci-dessus, p. 137, notes k et 6.
réta. Cette plac • fut assiégée par Gastelnau, sur la perte d'une partie des équipages de
prise te 12 septembre et ras^e aussitôt. l'armée française.
regimens, et Montai, qui les commandait et qui cependant estoit Sept. iô5* blessé de deux coups d'espée, avoit pris avec luy tous les officiers d'infanterie qu'il estimoit le plus. Les escadrons s'abordèrent tous l'espée à la main, sans que d'un costé ny d'autre on tirast un seul coup de pistolet, et l'advantage fut si disputé, que deux fois il pencha de l'autre costé; mais, à la fin, les nostres s'estant ralliez plus de dix fois, nous l'emportasmes si complètement, que Montai ne se retira pas avec quatre-vingt-dix maistres1. H y en avoit trois cents des leurs sur la place et plus de quatre cents prisonniers, parmy lesquels il y a soixante ou quatre-vingts officiers. Je croy mesnie qu'il (Montai) aura grande peine à se sauver, parce que tous les paysans estoient armez aux passages et que M. de Grandpré a depesché cent cinquante maistres pour le suivre et estoit allé luy-mesme avec le reste aux portes de Rocroy pour luy couper [la retraite].
Cette seconde touche ne sera sans doute pas moins sensible au prince de Condé que la levée du siège d'Ardres, et s'il envoie de nouvelles troupes à Rocroy pour remplacer ce qu'il a perdu, les ennemis diminueront d'autant leur armée, et vous aurez meilleur marché de ce que vous voudrez entreprendre.
Mazarin termine en engageant Turennc à profiter de la circonstance pour pousser vivement les ennemis.
Bibl. nal.. ms. f. fr. , Mélanges de Colbert, t. 5i A, f° 278. — Minute.
À M. DE TURENNE
l'éromip, 7 soptembre 1 607.
(extiuit.)
Le sr de Coulanges ma rendu vostre lettre du ô et ma entretenu de tout ce que vous lavez chargé de me dire de vostre part. J approuve entièrement la resolution que vous avez prise, et je suis persuadé par
Ou sait (pie ce mot est alors syiinimuc de cavalw TB : les clievau - loyers étant toujours accompagnés d'uu valet et les gendarmes d'un valet et d'un écuyer.
1/i8 LETTRES
Sept. 1657. toutes sortes de raisons qu'on en doit user comme vous faictes. Je vous diray bien davantage que j'estois de ce mesme advis avant de vous depescher le sieur de Coulanges, recognoissant fort bien que l'accident arrivé à Montai ' obligeroit les ennemis à mettre Rocroy en meilleur estât qu'il n'estoit auparavant; mais il a fallu céder à toute la Cour qui disoit qu'il n'y avoit jamais eu une plus belle occasion pour attaquer Rocroy et qu'il falloit, au moins, vous depescher pour vous dire ce qui estoil arrivé et sçavoir vos sentimens. Ce qui est si vray qu'au mesme temps que je vous depeschay, je fis aussy donner ordre au marquis d'Huxelles de suivie sa marche, et, en efïect, il doit estre ce soir à deux ou trois lieues de Lillers2, dont vous serez bien aise, puisqu'il semble, par vostre lettre, que vous ne creussiez plus que ce corps dust advancer.
Si vous m'en croyez, vous ne devez pas perdre un moment de temps à agir, et si vous pouviez prendre dès demain vos resolutions [et] si nous prenions Armentieres. ce seroit un vray poste à y laisser presque tous les Anglois dans cet hyver avec un bon chef, comme M. de Schomberg, qui auroit cinq ou six officiers françois pour agir sous luy et quatre ou cinq compagnies suisses qui feroient la garde aux portes et aux postes nécessaires avec exactitude.
Je cognois fort bien l'importance de Sl-Venant et les soins qu'on doit prendre pour le conserver, et vous aurez à donner les ordres que vous jugerez à propos là-dessus, tant pour les troupes qui y devront estre que pour les fortifications qu'on y devra faire, et les munitions qu'il y faudra mettre. J'ay prié M. de Mondejeux d'y laisser six cents hommes de pied, l'asseurant qu'ils seroient payez sur les contributions qu'on establiroit. Je croy qu'il le fera et qu'il prendra, pour l'amour de moy, autant de soin de la conservation de cette place que de celle d'Arras. Le sieur de La Haye aura recours à luy, et asseurement on [en] tirera lotit ce qu'il n'y sera nécessaire3.
1 Voy. sur cet accident, ci-dessus, p. i^5. ' Tel est bien le texte de la minute. On
. ! Auj. chef-lieu de canton du Pas-de- serait tenté de lire y au lieu de n'y ; mais Calais, arr. de Béthune. Mazarin a peut-être voulu dire que tout ce
Je laisse icy M. d'Ormesson1 et le sieur Des Hayes, afin que, si vous Sept. 1667. avez affaire de munitions de guerre, boulets, outils et autres choses semblables, ils en fassent faire les voitures2 jusques à Arras. Us auront l'argent nécessaire; il faudra seulement pourvoir aux escortes.
H me semble difficile de fortifier Grandpré3. C'est pourquoy, si vous croyez, comme je n'en doute point, que le prince de Coudé songeant à se venger et à restablir les contributions, qui sont perdues sans cela, envoyé un corps considérable à Rocroy, il sera bon que vous y donniez ordre, renforçant ledict comte [de Grandpré] de quelque peu de cavalerie, et vous pourriez destacher pour cela un petit régiment françois, comme pourroit estre Forticasse ou La Guillotiere ', qui sont bons officiers, et ce que vous avez du régiment de Hombourg, allemand, lequel seroit fortifïié de quelques cents chevaux, qui peut-estre sont desja à Sl-Dizier et s'advanceroient à Rethel.
Vous sçaurez aussi que les quatre compagnies de Roquespine, qui estoient à la Capelle, ont faict des merveilles dans ce combat de Grandpré; mais comme il a esté fort opiniastre, on me mande qu'il y avoit trente-cinq hommes hors de combat, un capitaine tué avec quelques officiers subalternes, et presque tous les autres blessez. Je vous mets donc en considération s'il seroit bon que vous envoyassiez quelque cavalerie à la Capelle, laquelle regarderoit Landrecy, le Quesimy, Fensomme et tout ce costé-là.
Vous pouvez asseurer les Anglois qu'ils ne feront plus de longues marches, l'intention de Sa Ml,: estant de les laisser et de les faire agir au lieu où ils sont, et ainsy, estant payez ponctuellement, loul leur
qui ne serait pas nécessaire pour Arras ' D'envoyer des renforts de troupes ■<
pourrait servir pour Saint-Venant. M. de Grandpré.
' C'est-à-dire, le transport. ' Les régiments commandés par Forti-
' Olivier Le Fèvre d'Ormesson était alors casse ou La Guillotière. Forticasse <l"il avoir
intendant de Picardie. C'est \p rapporteur été mis ici par erreur pour Kortilesse. il
du procès de Fouquet, dont le Journal en csi déjà question du régiment de Fortilesse.
dew volumes in-'i" a élé publié dans la col- I. VII , p. a.3o . el le même volume contient
lection des Document» inédits. p. 590, une lettre à M. de Fortilesse.
sept, h. ."7 chagrin se dissipera, ils se raccommoderont et rallieront tous ceux qui peuvent estre égarez en divers lieux.
Prenez garde, s'il vous plaist , que l'argent qu'on a envoyé ne soit despensé, sous quelque prétexte que se puisse estre, par ordre de qui que ce soit que par le vostre.
Vous trouverez cy-joint le mémoire de ce en quoy consistent les troupes que mené M. d'HuxelIes, dont vous pouvez faire estât jusques à un homme (car il n'y a rien de si exact), et prendre vos mesures làdessus, comme si vous les aviez comptez. Je me remets du surplus au s1 Talon , qui va vous trouver.
Bibl. nat. , ms. f. fr.. Mélanges de Colbert, t. 5i A, f° 279 v°. — Minute.
La Fère, 8 septembre 1607.
(extrait.)
Apres vous avoir escrit hyer par le sieur Talon, j'ay faict encore reflexion qu'asseurement le prince de Condé ne manqueroit pas d'envoyer de nouvelles troupes à Rocroy pour tascher de prendre la revanche de l'eschec qu'il a receu et ne laisser pas perdre ses contributions. C'est pourquoy je tiens absolument nécessaire que vous envoyiez au plus tost un renfort de cavalerie à M. le comte de Grandpré, comme ce que vous avez du régiment de Hombourg, et quelques autres petits regimens, comme je vous a y desjà escrit, et mesme, s'il y en avoit quelqu'un où il y eust des desmontez, on pourroit les remonter, quand ils seroient là.
Ayant songé que, pour conserver les Anglois, ilseroit bon d'envoyer ceux qui sont desjà malades, ou qu'on voit qui [le] tomberont bientost, en quelque lieu où ils puissent se remettre, comme pourroit estre Amiens, je vous envoyé des ordres pour en faire recevoir jusques à
mille. Ils y seront bien traitez, et on pourra ramasser là tous ceux Sept. 1657. qui se sont espars en divers lieux, M. de Charost ' m'escrivant qu'il \ en a plus de trente-cinq que l'on a arrestez à Calais, d'où ils vouloieut passer en Angleterre. C'est pourquoy je vous prie de faire advertir ledict comte [de Charost] et tous les autres gouverneurs de les envoyer audict Amiens. Vous ferez exécuter sur cela tout ce que vous jugerez plu> à propos et ce que souhaitera le gênerai anglois.
S'il y a présentement beaucoup de monde dans Arnientieres, je crov que, faisant semblant de vouloir aller du costé de la mer, où les ennemis croyent tousjours qu'est nostre principale visée, ils relireroient infailliblement une partie de ce qui seroit dans ledict Armentieres, que vous pourriez après attaquer plus aisément.
Bibl. nal., dis. 1'. fr. , Mélanges de Colbert, t. 5i \, f° 3 1 G. — Miaule.
A M. DE TURENNE
Relhel, 1 o septembre i ti-r>-.
Je vous ay escrit de Peronne et de la Fere sur diverses choses, et particulièrement sur la nécessité qu'il y avoit de fortifier M. de Grandpré de quelque cavalerie; ce que je vous confirme d'autant plus encore à présent que nous avons eu nouvelles que le prince de Coudé a envoyé à Rocroy un corps considérable de troupes, et M. de Noirmoustier nous vient d'escrire que Ion avoit envoyé dudicl Rocrov huit cents chevaux dans un village du gouvernement de Mezieres, qui a voient tout fourragé et enlevé les bestiaux, et il ne faut pas douter qu ils en fassent autant qu'ils pourront dans tous les autres, et qu aussytost que la Cour sera esloignée d'icy, d'où elle partira après-demain matin, ils n'entrent dans la Champagne avec un grand corps pour re^-
(iouwrneur cU 'Inlais.
Sept. 1657. tablir leur réputation et les contributions que, sans cela, ils voient bien perdues.
C'est pourquoy, si vous n'aviez pas encore destaché de la cavalerie pour venir icy, comme j'espère que vous aurez faict, je vous prie de le faire sans perte de temps, et mesme plus que ce que je vous ay mandé. Faictes commander le tout par quelque bon officier qui ayt ordre d'obeyr à M. le comte de Grandpré et d'exécuter tout ce qu'il luy dira. S'il y a des desmontez dans les regimens que vous destacberez, je taseberay de les remonter icy. Gomme je ne croy pas que le régiment de dragons vous soit fort utile, je vous prie de l'envoyer aussi.
Mazarin continue en insistant sur la nécessite' de mettre le gouverneur de Rocroy hors d'e'tat de ravager le pays. Il termine en de'clarant qu'il attend avec impatience la réponse de Turenne.