À M. LE MARQUIS DE CARACÈNE
Paris, 17 novembre 16.77, (extrait.)
Je n'aurois pas tardé si longtemps à faire response à V. Exe, à moins destre indisposé comme je l'ay esté jusques à présent. Elle me permettra de luy dire que, si elle avoit sceu que M. le Prince, lorsqu'on faisoit le procez à un certain conseiller du parlement de Paris pour avoir voulu suborner des officiers de la garnison de S'-Quentiu afin qu'ils remissent la place aux mains dudict sr Prince, fit réserver tous les prisonniers et particulièrement le sieur de la Roque-Saint- Gliamarante (sic) l, déclarant qu'il luy feroit souffrir le mesme genre de supplice auquel seroit condamné ledict conseiller, et que, depuis encore, il a faict de semblables déclarations durant la prison de Barbezieres2, tant s'en faut qu'elle eust trouvé estrange que, dans la conjoncture du procez du mesme Barbezieres, le Roy ayt donné ses ordres pour faire sauver ceux des nostres que M. le Prince tenoit prisonniers et mettre en seureté ceux que nous avions à luy, elle auroit trouvé sans doute que cette précaution estoit tout-à-fait nécessaire et l'auroit louée comme un acte de prudence et de justice.
Comme Sa M1' n'a rien faict en cela que pour prévenir les inconveniens dont l'effect de pareilles menaces auroit esté suivy, Elle est preste à esclianger ces prisonniers qui se sont sauvez par son commandement, ou de les renvoyer en prison (l'escliange ne se faisant pas), si V. Exe. a agréable de respondre qu'ils seront traitez en prisonniers de guerre, ainsy que M. de Fuensaldague fit, lorsque le mar-
Voy. les Mémoires de Saint-Simon, où ce personnage est appelé La-lloque-Sainl-Cliamarand. — 2 Voy. sur Barbezieres, ci-dessus, p. iG(3.
Novembre 1667. «juis de Vaiidy', estant prisonnier sur sa parole, s'évada2, sur ladvis qu'il eut que M. le Prince faisoit instance pour l'avoir en son pouvoir, afin de luy faire le mesnie traitement qu'on feroit icy à de certains assassins qui furent condamnez à mort3.
Pour Barbezieres, outre que le rapt commis en la personne de Girardin meritoit peine capitale, estant chose publique qu'il passoit encore alors pour domestique de M. le prince de Conty et demeuroit en cette ville, y vivant en apparence comme un bon serviteur du Roy sans aucune démonstration d'estre à M. le Prince et sans avoir veu seulement ses troupes, V. Exe. peut sçavoir d'ailleurs qu'il y avoit plusieurs années que son procez luy estoit faict pour avoir enlevé une damoiselle4, et que mesme en dernier lieu, durant qu'il estoit à la Bastille, il avoit faict des placards tendant à sédition et entretenu des correspondances défendues à peine de la vie par les loix du royaume ; ce qu'il a confessé auparavant qu'on luy eust prononcé sa sentence5. Je laisse à V. Exe. déjuger s'il y avoit lieu, cela estant, d'en user comme on a faict, et si un sujet prévenu de semblables crimes est exempt de la rigueur des loix pour avoir esté pris les aimes à la main contre son roy.
Au reste, ce n'est pas d'aujourd'huy que je suis persuadé de ce que V. Exe. dict de la considération en laquelle sont en Espagne les interests de M. le Prince0. Car nous l'avons assez recogneu dans ce qui s'est passé dernièrement à Madrid, lorsque M. de Lionne y estoit7; et,
1 Sur Vandy, voy. le tome III, p. 455. 4 Voy. I. VII. p. A79, des Lettres de
note 5. Vandy retourna d'ailleurs eu Flandre Mazarin. Cette demoiselle était Mlle de La
après son évasion; mais, durant cet inter- Bazinière, sa cousine, fille du trésorier de
valle, le prince de Gondé rrlui avait pillé et l'Epargne.
brûlé sa maison n, comme Mazarin nous '" Cette dernière phrase est écrite sur la
l'apprend dans la lettre datée du 1 2 oc- marge,
tobre 1 653. 6 Depuis la considération jusqu'à M. le
'- Le manuscrit porte se suada, qui n'a Prince, cette partie de la phrase est écrite
aucun sens. en marge.
3 Probablement Ricousse et Bertaul. ' Voy. I. VII, p. 3t2, des Lettres de
(Voy. t. VI, p. 45. note 3, des Lettres de Mazarin. Le traité avait été rompu par suit»1
Mazarin.) des exigences de l'Espagne en faveur de
à la vérité, si les grands roys peuvent avoir obligation à des particu- Novembrei€57. liers, on ne peut nier que Sa Mlâ Catholique n'en ayt de très grandes à M. le Prince des services qu'il luy a rendus aux despens de cette couronne. Je m'asseure pourtant que, quand la cour d'Espagne sera informée de ce qu'on a faict icy à Tesgard des prisonniers, [elle] ne voudra pas que l'on mette en parallèle des criminels avec des gens de bien qui exposent si généreusement leur vie pour le service de leur prince.
Mazaria termine cette dépêche en déclarant que les prisonniers de guerre seront bien traités en France. Il se plaint de n'avoir pu obtenir la liberté de Valperga1, qui, depuis sept ans, est retenu prisonnier, malgré toutes les promesses qu'on lui a faites de sa prochaine délivrance.
GXX.
Bibl. nat., nis. f. fr. , Mélanges de Colbert, t. 5i A, f° &20. — Minute.