‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 3)Chapitre 34 sur 123 · À M. DE SCHOMBERG · texte numérisé non relu

À M. DE SCHOMBERG

Paris, 17 novembre 1 6 5 7 .

(extrait.)

J'ay receu vostre lettre du 6 de ce mois. Je vous remercie de ce que ma considération vous a faict passer par dessus toutes les difiicultez que vous trouviez à la conservation de Bourbourg et qui vous donnoient de la répugnance à vous en charger3. On ne vous laissera manquer d'aucune des assistances dont vous aurez besoin pour en sortir avec honneur, et l'on donnera au service que vous rendrez en cetle occasion tout le prix qui luy sera deub. On taschera de remédier à la

Gondé, à qui Mazaria voulait l>ien restituer de l'échanger contre don Inigo de Tolède. sa fortune et ses terres, mais non pas ses 2 Voy. sur Frédéric-Armand , comte de

places et ses gouvernements. Scliomherg, I. VII, p. C7.

Voyez sur le sr de Valpergue, I. VII, ' Sehomberg commandait dans Bour-

p. 43a et 438. H éUiit prisonnier à ■Naples , el bourg : itSana lui , dit Tnrenne , il est cer-

Mazarin avait proposé, l'année précédente, tain qu'il eût fallu abandonner la ville. 1

Novembre 16^7. désertion des soldats François en les traitant mieux que ceux qui demeureront en quartier d'hyver en France, et on tiendra la main que les commandans des regimens soient exacts à avoir le nombre qui leur est ordonné; mais, en tous cas, comme, outre la garnison de Bourbourg1, on laissera un grand corps de troupes dans le Boulonnois, le voisinage donnera facilité à suppléer aux inconveniens qui pourraient arriver d'ailleurs.

Pour les Anglois, il me semble qu'estant bien payez et ayant facilité de se procurer par eau toutes les cboses nécessaires pour leur subsistance, ils doivent demeurer aussy volontiers à Bourbourg qu'en un autre lieu, et mesme l'ambassadeur d'Angleterre m'a dict que cette facilité rendoit les denrées à si bon marché, que le pot de bière ne valoit que dix-huit deniers à Mardik2. Vous pouvez avoir la mesme commodité de faire venir d'Angleterre du bois et de la tourbe, outre que les chemins que M. de Turenne a faict faire pour la communication de Calais à Bourbourg vous donneront le moyen apparemment d'eu tirer encore de ce costé-là ce qu'il faudra pour vostre provision pendant l'hyver. H y a du couvert suffisamment pour les soldats si on prend soin cl'empescher qu'ils ne gastent les toicts des maisons ; à quoy je vous prie de vous appliquer.

Quant aux deux forts qu'on a faicts sur la rivière d' A a3, M. de Turenne m'a mandé qu'il y mettroit de bons officiers avec le nombre de troupes nécessaire pour les garantir de l'insulte. J'estime superflu de vous re-

' On avait donné à Schomberg près de 2,000 hommes; mais, comme lis étaient mal payés, et que d'ailleurs la place manquait de tout, ils se débandaient chaque jour. L'infanterie allait chercher des lieux où il y eût du bois pour se chauffer.

2 Le pot de Mardick était d'environ 1 litre 90 cent., et 18 deniers représentent, intrinsèquement , 1 1 centimes environ. Le litre ne revenait donc à Mardick, en 1657, qu'à 5 cent. 1/2 : ce qui était effectivement fort

bon marché, puisque, vers celte époque, le litre de bière valait de 11 à 1 5 centimes à Strasbourg, de 9 à 19 centimes à Boulognesur-Mer, suivant qu'il s'agissait de bière simple ou double , et de 9 à 1 1 centimes à Lille.

3 MM. de Gastelnau et le marquis d'Uxelles firent construire chacun un fort sur la rivière d'Aa, qu'ils mirent en état de défense; ils jetèrent aussi des ponts sur ce cours d'eau.

commander le mesnage \ parce que je suis persuadé que vous n'y Novembre 1657. oubliez rien.

Je feray donner un bon quartier aux gens d'armes escossois, et ils seront traictez le plus favorablement qu'il se pourra. L'on verra , dans la refforme des troupes à laquelle on va travailler, où l'on pourra mettre vostre régiment d'infanterie, et, s'il y a moyen de le remettre après en bon estât, on l'envoyera à Bourbourg.

Il est vray que je vous ay promis de vous faire donner douze mille francs par an sur un fonds certain, jusqu'à ce que vous eussiez quelque establissement; mais comme on vous donne des appointemens pour soustenir la despense que vous faictes à Bourbourg, je pense que vous estes assez raisonnable pour ne vouloir pas tirer des deux costez en mesme temps et pour vous accommoder en cela à la nécessité où nous nous trouvons. Ce n'est pas une chose fort essentielle pour vous, et je vous prie de vous mettre l'esprit en repos et sur l'asseurance que je vous donne que, pour l'utile et pour l'honorable, vous esprouverez à la fin qu'on ne peut avoir plus d'estime pour vostre personne et plus de passion pour vostre interest que j'en ay.

Bibl. nat., ms. f. fr., Mélanges de Colbert, t. 5i A, f° 4i8 v°; minute. — A (T. <!tr.. Angleterre, t. 69, f° 212, et France, t. 272. f° 3i2; copie du temps.

À M. DE BORDEAUX

Paris, 17 novembre 1607.

(bxtrait.)

Je vous diray sur le remboursement des frais de Mardick, dont on commençoit à parler de delà [en Angleterre], que je m'estonne qu'on ayt pu avoir de deçà2 une semblable prétention, veu qu'il n'y a point de comparaison entre ce qu'il nous a cousté et ce que M. le Protrr-

I)c me'nagcr l'argent. — 2 Parmi les généraux anglais qui servaient en France.

MAZIRIN. — vtll. 28

Novembre! g 5 7. leur y peut avoir mis du sien; et, d'ailleurs, ou voit assez que nous n'espargnons rien pour sa conservation, y ayant envoyé abondamment toutes choses nécessaires, et tenant toute l'armée de ce costé-là avec une despense effroyable, à cause qu'il faut suppléer à force d'argent à la misère des quartiers entièrement ruinez par ce long séjour que les troupes y ont faict. Aussy j'espère que nous viendrons à bout de le conserver, d'autant plus que M. de Turenne m'escrit que les fortifications nouvelles estoient palissadées et en defl'ense1; mais, avec tout cela, il faut se haster de faire ce qui reste et se bien tenir sur ses gardes. Car, asseurement, les ennemis ont résolu de l'attaquer encore et espient l'occasion de le faire, et il est bon de réveiller tousjours l'application de M. le Protecteur sur ce sujet.

M. de Brienne vous a mandé les propositions que M. le Nonce et M. l'ambassadeur de Venise firent touchant la paix, et la response qui leur fut faicte, de la part du Roy, lorsque Sa Mtd estoit à Metz. Depuis, M. l'Electeur de Mayence a proposé, à Francfort, de traiter la paix entre les deux couronnes, avant de faire un Empereur, afin de rendre les Espagnols odieux en Allemagne par le refus d'une ouverture sy plausible et en mesme temps sy contraire à leurs fins, et de disposer ainsy les choses à une élection plus conforme au désir de Sa Ml<:; et comme ces bruits de paix pouvoient parvenir confusément de delà (en Angleterre), quoy que j'aye desjà faict sçavoir cecy plus au long à M. l'ambassadeur Lockhart, vous pouvez en -donner part à M. le Protecteur, ou au secrétaire d'Estat, afin de l'en informer, le priant de tenir la chose dans le dernier secret2.

J'ay veu toutes les nouvelles que vous m'escrivez. Je croy que vous ne serez pas fasché de sçavoir que je suis enfin délivré de mon mal, la pierre, qui me tourmentoit, s'estant rompue en deux; ce qui a esté un grand bonheur pour moy, car elle n'auroit pas pu passer toute en-

' En état de résister. curie négociation que d'un commun accord.

s On a vu (jue, par le dernier traité con- Mazarin tenait donc à calmer les déliances clu entre la France et l'Angleterre, les deux que Gromwell pourrait concevoir à ce sunations s'étaient engagées à n'entamer au- jet.

DU CARDINAL MAZAR1N. 219

tière que très difficilement, et m'avoit causé des douleurs insuppor- Novembre 1657. tables.

Bibl. nat., ms. f. fr. , Mélanges de Colbert, t. 5i A, f° hit v°. — Minute.

À M. DE TURENNE

Paris, i S novembre if>.r>7.

(extrait.)

Je vous ay depesché pour vous informer en diligence des advis que je receus hyer de Flandres, sur lesquels vous aurez à prendre vos mesures. L'intention des ennemis est de retourner présentement à Mardik pour tascher de ruiner les travaux que l'on a faicts au vieux tort, et ils auroient pris cette resolution, voyant que lesdicts travaux s'advançoient extrêmement et que l'on avoit commencé à y poser des palissades ; ce qui leur donnoit une grande inquiétude, voyant qu'il leur seroit impossible de recouvrer ce poste, si on laissoit achever les fortifications auxquelles vous faictes travailler présentement; mais au cas qu'ils rencontrent des diflicultez qui les empeschent d'exécuter ce dessein, dans lequel ils ne peuvent employer qu'une nuict, leur dernière resolution est d'y aller avec toutes les choses nécessaires pour faire un siège et reprendre Mardik à quelque prix que ce soit, lorsque l'armée du Roy s'en sera esloignée, en sorte qu'il luy faille huit jours pour aller au secours, qui est le temps qu'ils croyent leur estre nécessaire pour venir à bout de leur entreprise.

Ils espèrent que, lorsque vous verrez le bas fort en estât de deflense. vous \<>iis retirerez et distribuerez les ordres à l'année pour marcher et aller prendre les quartiers d'hyver, et ils attendent avec grande impatience que vous en preniez la resolution; et aujourd'hui ils pourronl bien [changer]1 celle daller renverser les Iravaux du vieux fort, afin

1 Moi doote&x.

Novembre 1657. de vous donner lieu de vous retirer en le voyant en bon estât et de pouvoir, aprez, former ce siège sans appréhension de secours1.

Je sçay aussy que, pour vous convier d'autant plus à vous retirer, ils i'aisoient courre le bruit dans leur [armée]2 qu'ils estoient aussy toutà-faict résolus à faire la retraite, et que non seulement les soldats, mais les officiers en estoient persuadez, don Juan faisant semblant d'estre tousjours le pied à l'estrier pour s'en retourner à Bruxelles; et mesme il estoit dans la pensée, pour faire mieux croire qu'il ne songeoit qu'à mettre les troupes en quartier et à se retirer, de partir en effect de Dunkerque et s'en aller vers Courtray ou Armentieres, pour revenir tout d'un coup, quand vous vous seriez retiré avec l'armée.

Enfin les ennemis, espérant que vous vous retirerez à la fin de ce mois, sont résolus d'attaquer Mardik; mais s'ils voyoient une fois le vieux fort bien fortifié, le nombre de soldats qui composent la garnison de Mardik augmenté, comme il faudra nécessairement faire, et vous résolu de demeurer avec l'armée dans les postes où vous estes, tant qu'ils se tiendront ensemble et en posture d'entreprendre quelque chose, ils seront sans doute forcez à se retirer tout de bon et remettre l'exécution de leur dessein à l'année prochaine.

J'ay estimé à propos de vous donner sans delay cet avis, qui est très-important, et Sa Mld s'asseure que vous en profiterez et prendrez là-dessus les resolutions qui seront les plus conformes à son service. Je suis seulement fasché que cela empesche encore pour quelques jours vostre retour, et je suis tout prest de vous aller tenir compagnie, si vous croyez que ma présence puisse estre en quelque façon utile. Si vous estimez aussy que l'on doive faire quelque chose à l'esgard des troupes, vous n'aurez qu'à me le mander, et je feray exécuter aussytost ce que vous aurez jugé à propos3.

1 L" projet que Mazarin prête à l'ennemi dément fut confié au maréchal d'Aumont,

ne reçut aucune exécution; mais cela ne gouverneur du Bouionais, était de nature à

prouve pas qu'il n'eût point été formé réel- décourager toute nouvelle tentative sur celte

lement par les généraux espagnols, parce place durant l'hiver, cpie la garnison importante que Turenne ' Mol douteux,

envoya dans Mardick, et dont le comman- 3 Notre armée du Nord était alors en

Prenant la part que vous faisiez à tout ce qui me regarde, je mas- Novembre 1657. seure que vous ne serez pas fasché d'apprendre qu'après avoir esté tourmenté pendant sept semaines, j'ay, à la fin, jeté une pierre assez grosse, et je me trouve à présent, grâce à Dieu, dans une parfaite santé.

J'avois oublié de vous dire que j'estimerois à propos de faire une demy lune, ou quelque autre ouvrage, à Mardik, du costé de Gravelines; car je crois que la fortification du fort bas ne va pas jusque-là.

GXXIII.

Bibl. nal. , ms. f. fr. , Mélanges de Colbert, t. 5i A, f° hzh. — Minute.

À M. DE TURENNE

Paris, a3 novembre 1657.

(extrait.)

Après lui avoir rappelé ce qu'il lui a dit antérieurement des projets des ennemis, Mazarin ajoute :

Je croy bien superflu de vous dire qu'il faut employer soigneusement le temps pour metttre en perfection tous les travaux du bas forl de Mardik, et je serois mesme d'advis que vous en commenciez quelques autres, afin que, les ennemis rencontrant plus d'obstacles, il l'ust aussy plus aisé de leur faire recevoir un affront, s'ils entreprennent de l'assiéger, comme ils sont résolus de faire. Je vous prie d'y faite réflexion et de donner là-dessusles ordres que vous jugerez plus à propos, car enfin c'est un coup de partyeetpour la réputation et pour conserver l'amitié des Anglois, pour faciliter nos progrès de ce costé-là la campagne prochaine, que de garder ledict poste.

Je croy aussy qu'il sera bon de laisser à Calais et dans le Roulonnois If plus d'infanterie que l'on pourra, lorsque vous serez nécessité ;i vous

très piteux élit: "les régiments, dit Tu- nuit depuis le commencement de la guerre),

renne, n'avaient plus guère de soldat»»; In désertion allait grand train, el l'on lui

comme un n'avait rien touché durant tonte oblige* «le former des corps exclusivement

la campagne (fut qui ne s'était jamais pro- composés d'officiers sans troupes.

Novembre 1 657. retirer, afin [d'avoir] un corps considérable pour secourir Mardik par nier, ainsy que les Anglois feront de leur costé, et pour cela il faudroit des ordres bien précis de la manière dont on se devra conduire; car j'estime qu'outre ce qu'il y auroit d'Anglois dans les vaisseaux qui pourroient se jeter dans la place, il faudra aussi embarquer un bon nombre pour le mesme effet de ceux [des Anglois] qui seront logez dans le Boulonnois, et conjoinctement des François qui auront leur quartier là ou à Calais; et le sr Talon aura soin de leur faire donner de largent pour quinze jours ou trois sepmaines à bon compte de leur quartier d'hyver, et mesme on leur pourra faire quelque meilleur trailement à cause de la fatigue.

En terminant, Mazarin répète les avis qu'il a déjà transmis à Turenne sur les projets des ennemis et l'engage vivement à ne pas s'e'loigner de Mardick.

Bibl. nat., 111s. f. fr., Mélanges de Colbert , t. 5i A, f° 4io v°; minute. — An", étr. , France, t. 272, f° 3 1 5 ; copie du temps.

AU CHEVALIER DE TERLON

[Paris], a3 novembre 1657.

(extrait.)

Mazarin exprime sa joie des succès du roi de Suède. Il espère qu'ils obligeront la Pologne à conclure bientôt la paix.

Quand le roy de Suéde croira que la France prend plus de part en tout ce qui le regarde que qui que ce soit, et qu'elle n'oubliera rien de ce qui sera dans la possibilité pour luy donner des marques de sa sincère amitié, Sa Mté nous rendra justice. Car, effectivement, outre i'interest qu'a cette couronne de voir prospérer ses affaires, nous regardons avec admiration son intrépidité et sa généreuse conduite ; car l'on voit que sa fermeté et son courage augmentent à mesure que le nombre de ses ennemis s'accroist; et, pour moy, j'espère que cette vertu he-

roïque aura la rescompense qui luy est deue, et que Sa Mte sera bien- Novembre 1657.

tost en estât de se venger de son véritable ennemy i, qui, durant un

temps, lui a suscité sous-main tant de guerres, et qui, à présent, a

levé le masque pour le faire à la descouverte, par toutes sortes de voyes.

Mais, au nom de Dieu, conjurez-le, de ma part, de se rendre plus

facile que jamais pour faire son accommodement avec la Pologne,

preferablement, ou au moins, avec le Danemark, si la conclusion de

l'autre se rendoit difficile par les artifices des Austrichiens; ce que je

ne croy pas. Et surtout, je le conjure de faire agir tous les ressorts

imaginables pour ramener l'esprit de l'Electeur de Brandebourg, sans

s'arrester à la conduite qu'il a tenue, quoy qu'elle ne soit pas soute-

nable, estant tout-à-fait nécessaire, pour ne manquer aux règles de la

prudence, de dissimuler et ne tesmoigner pas avoir la moindre con-

noissance des promesses2 dans lesquelles S. Alt. [Electorale] s'est laissé

aller par les artifices de l'Isola. Car, s'il nous peut réussir de ramener

cet esprit et de faire la paix avec l'un des deux roys, les affaires se

mettront en telle assiette, qu'on les verra prospérer tousjours de plus

en plus, puisque, de nostre costé, on n'oubliera rien pour cela; et, de

faict, je travaille de la bonne manière, et de tous costez, à beaucoup

de grandes choses qui rejailliront asseurement à l'advantage du roy de

Suéde.

Mazarin annonce ensuite l'envoi d'argent destiné' à ce prince. 11 termine en parlant de l'assassinat de Monaldeschi par ordre de la reine Christine et des sentiintiils que ce meurtre a excites en France :

Je suis obligé de vous dire avec desplaisir que, par quelque mauvais conseil, la reyne de Suéde a faict tuer le marquis Monaldesqui, personne de condition, qui estoit son grand escuyer3, et que les cir-

Cet ennemi était la maison d'Autriche, bieau, le 10 novembre 1657. On peut con- .1 laquelle Mazarin attribue tes coalitions suller l.i relation (le eel, iss.issiiKil |iaf Marcoformées contre l;i Sue.le. kntonio Conli, publiés dans le Voyage de Voy. ci-dessus, p. 209. deux Hull/nidnis à Paris, p. 3a3 et suiv. , et Ce meuiire avait eu lieu à Fontaine- tes Mémoires de M"" de Moltevillc, p. 469..

Novembre 1657. constances de cette action-là font regarder avec horreur dans un pays où l'on n'est pas trop accoustumé de voir de semblables tragédies; car cela a esté exécuté dans une gallerie de Fontainebleau; après (jue la reyne luy eut parlé deux ou trois ibis, se rendant inexorable à ses justifications, Sa M** le fit confesser1, et, après, un appelé Sentinelly, qui estoit ennemy du défunt, assisté de deux autres, luy donnèrent cent coups en ladicte gallerie, qui n'estoit qu'à deux pas de la chambre de la reyne. Toute celte ville, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, en ont esté si scandalisez, que je ne sçaurois assez vous le représenter, et d'autant plus qu'on ne voit pas qu'il y eust sujet de se porter à cette extrémité2. Le Roy et la Reyne en ont receu un sensible déplaisir. Mais passant sur toutes les considérations qui pouvoient faire grande force sur leur esprit en cette rencontre, Elles ont

1 Le père Le Bel, prieur des Trinitaires, attaché à la chapelle de Fontainebleau, reçut la confession de Monaldeschi ; il a laissé une relation de ce meurtre. D'après Mme de Motteville, le confesseur était aussi effrayé que son pénitent.

2 II paraît que Mazarin avait envoyé à Christine. Clianut, ancien ambassadeur de France en Suède, pour lui reprocher le meurtre de Monaldeschi. C'est ce qui résulte de la lettre que Christine adressa à Mazarin. M. Geffroy, membre de l'Institut, la retrouvée au Ministère des Affaires étrangères et l'a publiée dans le Recueil des Instructions données aux ambassadeurs et ministres de France en Suède (Paris , 1 885 ). Voici le texte de cette lettre, qui peint le caractère de Christine :

«Mon cousin,

tfM. Chanut, qui est un des meilleurs amis que je pense avoir, vous dira que tout ce qui me vient de votre part est reçu de moi avec estime ; et s'il a mal réussi dans

les terreurs paniques qu'il a voulu susciter dans mon âme, ce n'est pas faute de les avoir représentées aussi effroyables que son éloquence est capable de les figurer. Mais, à dire vrai, nous autres gens du Nord sommes un peu farouches et naturellement peu craintifs. Vous excuserez donc si la communication n'a pas eu tout le succès que vous auriez désiré ; et je vous prie de croire que je suis capable de tout faire pour vous plaire , hormis de craindre. Vous savez que tout homme qui a passé trente ans ne craint guère les sorciers. Et moi , je trouve beaucoup moins de difficulté à étrangler les gens qu'à les craindre. Pour l'action que j'ai faite avec Monaldeschi , je vous dis que , si je ne l'avais faite, je ne me coucherais pas ce soir sans la faire, et que je n'ai nulle raison de m'en repentir. (Ici quelques mots illisibles.) Voilà mes sentiments sur ce sujet; s'ils vous plaisent , je serai aise ; si non , je ne laisserai pas de les avoir et serai toute ma vie votre affectionnée amie.

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