‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 3)Chapitre 44 sur 123 · À FRANCFORT · texte numérisé non relu

À FRANCFORT

Yincennes, 27 janvier 1608.

(extrait.)

J'adjoucteray que le Roy est très satisfaict de vostre conduite, et Sa Ml<; est trop juste pour en user autrement envers ceux qui la servent bien et qui n'oublient rien pour faire réussir les affaires qui leur sont commises, quand c'est le seul malheur qui empesche qu'elles ne réussissent. Je crois mesme, en mon particulier, que l'on est obligé à tesmoigner d'autant plus de satisfaction en pareil cas, afin que cela serve de consolation aux ministres, qui, aprez avoir travaillé avec zèle, prudence et adresse, ont le déplaisir de ne venir pas à bout de leur entreprise.

Je vous diray librement que le dessein de faire sortir l'Empire de la maison d'Austriche, laquelle a de si profondes racines en Allemagne et partout, et qui a tant de moyens pour empescher que l'on ne luy oste et mesme qu'on ne luy dispute la continuation de cette grandeur, à laquelle il n'y avoit que le seul duc de Bavière qui puisse aspirer et de la volonté de qui nous avons grand sujet de douter, ce dessein, dis-je, auroit esté fort approchant de celui de vouloir battre une grande flotte avec deux ou trois brigantins l.

1 Au moment où se poursuivaient, à l'opinion commune qu'en apparence, on

Francfort, les négociations pour l'élection veut éloigner les Autrichiens de l'Empire,

à l'Empire, les jeunes Hollandais, dont le mais, en réalité, qu'on souhaite qu'ils le

témoignage est d'autant plus intéressant retiennent, afin qu'ils servent d'épouvantail

qu'ils étaient liés avec le ministre de l'élec- à ceux qui autrement pourraient nuire. »

teurde Brandebourg, écrivaient : «C'est ici (Voyage de deux Hollandais à Paris , p. 38i.)

Ce n'est pas que l'on ne deust faire tous les pas que nous avons Janvier i658. faicts, y ayant esté convyez en la manière que vous sçavez, et jugeant d'ailleurs que, ne réussissant pas dans cette entreprise, les diligences que nous y apporterions ne seroient pas perdues, puisqu'elles serviroient à procurer tout ce qui seroit nécessaire pour reparer les contraventions faictes à la paix de Munster et les seuretez pour la faire observer à l'advenir. C'est à quoy il faut à présent appliquer tout son esprit et se prévaloir des offres que M. de Mayence a faictes sur ce sujet, afin d'obtenir une capitulation 1 auparavant l'élection , qui nous mette l'esprit en repos des artifices et des violences dont les ministres d'Espagne se servent sans doute auprez du roy de Hongrie pour la faire rompre, et sortir ainsy avec honneur et advantage de l'affaire que le Roy a mise entre vos mains.

J'ay faict reflexion sur les deux points dont M. de Bennebourg a parlé à M. de Lionne, de la part de M. de Mayence, et particulièrement sur celuy qui regarde les Anglois; car si ledict Electeur vient à bout de nous faire satisfaire là-dessus, comme il s'est offert, nous aurons sujet d'estre contens, puisque tout prétexte sera osté au roy de Hongrie d'envoyer des troupes en Flandres, n'en ayant, d'ailleurs, aucun pour en envoyer en Italie, par leur propre confession, si l'on veut exécuter la paix de Munster. Je vous repliqueray sur ce sujet que les Anglois ne prétendent faire autre guerre en Flandre que celle de nous assister de leurs troupes pour avoir en rescompense une seule place qui est Dunkerque, avec déclaration de ne vouloir en aucune manière prétendre plus avant, puisque mesme ils donnent les mains que la France prenne et conserve Bergues, qui n'est qu'à une petite demi-lieue de ladicte place, et ayant solennellement promis de ne toucher directement ny indirectement à quoy que ce soit qui regarde les catholiques, les églises, les couvents, les prestres et leurs revenus, sans pouvoir, sous quelque prétexte que ce puisse estre, apporter la moindre traverse à l'exercice de la religion catholique ny à la perception des revenus

1 Conditions imposées à un souverain, avant qu'il montât sur le trône. Des capitula* lions étaient imposées aux rois de Pologne comme aux empereurs d'Allemagne.

Janvier i658. ecclésiastiques, ainsy qu'ils en jouissent présentement. Et pour ce qui est de Mardik, aussytost que l'on sera en possession de Dunkerque, l'on ne songera qu'à raser toutes les fortifications que l'on a faictes audict poste, nonobstant les sommes considérables d'argent que l'on a despensées pour le mettre en bon estât. Ce que l'on fera d'autant plus volontiers qu'il n'est pas utile ny nécessaire de conserver ledict poste, puisque la fosse de Mardik est en seureté par Dunkerque et par un petit fort de bois qui commande à ladicte fosse.

J'ay esté bien ayse de voir que, si l'on traitoit la paix de cette couronne avec l'Espagne à Francfort, l'on nous faict espérer de donner au Roy toute la satisfaction qu'il sçauroit prétendre sur le point de la Lorraine, mesme de la laisser à Sa Mlél; ce qui est de grande conséquence et conforme à ce qu'ont tousjours tesmoigné les Electeurs, princes et Estats de l'Empire dans la négociation de Munster.

On a fort approuvé icy que M. de Lionne n'ayt point discontinué de faire des plaintes de la conduite de M. de Mayence à l'esgard de l'élection, sans se satisfaire de quoy que ce soit qui luy ayt esté proposé, de la part dudict Electeur, pour nous adoucir; car cela aura beaucoup servy pour faire de plus en plus engager S. Alt. El. à nous procurer satisfaction sur les autres points. Je vous advoue pourtant que toutes sortes de raisons nous doivent faire espérer que Mayence, par son propre interest, s'employera fidèlement pour nous sur tous les autres points, hors celuy de l'élection. Je ne laisse pas de m'en defïïer, parce que j'ay encore eu nouvelle confirmation qu'il a pressé derechef Penaranda, depuis son arrivée à Mayence, de venir promptement à Francfort, ne l'asseurant pas seulement qu'il seroit satisfaict sur le point de l'élection, mais qu'il auroit aussy sujet de l'estre et sur la proposition de la paix entre les deux couronnes et sur la capitulation. Et comme il ne faut

1 La Lorraine fut cependant rendue au refusa de les accepter. Peu après, du reste,

duc par le traité de 1669, à l'exception du (1662), la Lorraine fut de nouveau occu-

duché de Bar et de plusieurs places fortes, pée par les troupes françaises, qui y de-

et à des conditions qui, tout d'abord, dé- meurèrent jusqu'en 1697, époque de la

plurent tellement au duc Charles IV, qu'il signature d'une paix définitive.

pas douter que l'intention dudict Electeur ne soit de faire retirer Janvier i658. quelque advantage considérable à ses parents du service qu'il rendra à la maison d'Austriche, l'on veut soupçonner avec fondement que la crainte qu'il a tesmoigné d'avoir des menaces que M. de Lionne luy a faictes, que vous vous retireriez de Francfort pour revenir en France et adviser aux moyens de tirer raison des mauvais traitemeus que M. de Mayence y avoit faict recevoir au Roy, procède de ce qu'il a considéré que, si vous vous retiriez, tant s'en faut qu'il pust se faire plus estimer et rechercher des Espagnols et leur vendre plus cher sa marchandise, [et que] Penaranda, au lieu de le recompenser, le mespriseroit, puisque, par vostre retraite, il n'auroit plus aucun obstacle à obtenir tout ce qu'il voudroit.

Je considère, d'ailleurs, que ce que M. de Lionne a dict au baron deBennebourg, suivant ce que je luy avois escrit, que Penaranda avoit déclaré, comme il est vray, que, quelque chose que Mayence fist, il falloit le faire servir d'exemple pour avoir ozé se déclarer et se rendre chef de parti contre la maison d'Austriche, [cela] ne fera aucune impression sur son esprit, parce qu'il sçait fort bien qu'il a de quoy satisfaire les Espagnols sur ses intentions à leur esgard, s'estant déclaré, dès le commencement, à l'Archiduc (mais en grand secret, exigeant mesme de luy que les ministres d'Espagne n'en sçachent rien), qu'il donneroit sa voix au roy de Hongrie, et ainsy il fera paroistre qu'il n'a jamais eu la pensée d'estre chef de party contre ladicte maison.

J'entre bien avant dans ce discours, quoy que je voyc bien que cette inquiétude est superflue, estant nécessaire d'attendre que le temps nous esclaircisse des véritables sentimens dudict Electeur, lesquels je m'assure que vous rectifierez, autant qu'il sera possible, et que vous mettrez toutes pièces en œuvre pour cet eiTect.

1 Tout présentement je viens de recevoir advis2 que Pegnaranda3

1 Cette dernière partie de la dépêche, 2 Le second secrétaire écrit advis, nu lieu

qui commence, dans le manuscrit, au f° 33 d'avis.

\ , est do la main d'un autre secrétaire, ' Rose écrivait Penaranda, le nouveau

dont l'orthographe dillère de celle de Rose. secrétaire écrit Pegnaramln.

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